Billet original : Le museau du renard
Hérode, le tétrarque, entend tout ce qui arrive. Il est perplexe devant ce qui se dit. Pour certains : « Jean a été réveillé d'entre les morts. » Pour certains : « Élie a paru. » Pour d'autres : « Quelque prophète d'entre les ancêtres s'est levé. » Hérode dit : « Jean, moi, je l'ai décapité ! Qui est celui-ci, dont j'entends de telles choses ? » Et il cherchait à le voir. »
Luc 9, 7-9
Entre le supposé envoi en mission des douze, que nous avons vu hier, et leur retour, Marc a développé un long intermède tournant autour de Jean Baptiste, dans le but de donner l'impression qu'il se passe du temps. Cet intermède commence habilement par cette péricope, que Luc a retenue, qui laisse entendre que cette mission des douze aurait fait passer à la vitesse supérieure l'effervescence autour de Jésus, au point que Hérode, le gouverneur, juif, de la Galilée pour le compte des romains, soit obligé de commencer à s'y intéresser comme mouvement susceptible de déstabiliser sa province, et à terme de lui faire perdre son poste ! Cette introduction est habile, en ce qu'elle s'insère naturellement ici, juste après l'envoi en mission, et qu'elle accrédite ainsi sa plausibilité, mais pour Marc elle sert encore et surtout à profiter du rapport qui y est fait entre Jean et Jésus pour nous sortir toute l'histoire de l'arrestation de Jean par Hérode, de la danse de Salomé, et du martyre du précurseur. C'est un retour en arrière que l'auteur effectue alors dans son récit, comme l'aurait fait un conteur, emmenant son auditoire provisoirement sur un chemin de traverse, pour retomber ensuite sur ses pieds avec le retour de la mission, qui sera censée s'être déroulée pendant ce temps.
Ce dispositif scénaristique fonctionne assez bien chez Marc. Matthieu s'y est, pour sa part, passablement emmêlé les pinceaux, faisant reprendre son récit à la suite de l'exécution de Jean comme si Jésus venait de l'apprendre, comme si cette exécution n'était pas censée s'être produite bien avant, en sorte qu'on peut considérer que son évangile est le premier récit de science-fiction où les héros remontent dans le temps, sans même s'en apercevoir, d'ailleurs... Luc, enfin, a su garder sa tête sur les épaules, mais il avait décidé de raconter la fin de Jean Baptiste avant le début du ministère public de Jésus. C'est un peu sa façon de faire. De même qu'il avait placé le rejet de Jésus par son village natal comme premier épisode du ministère. Luc voulait place nette pour son héros. Les réticences de Nazareth, la fin de l'ancien maître de Jésus, tout ça c'est le passé qui s'accroche et résiste, ce ne sont que des anecdotes sans conséquence dans l'histoire de la proclamation de la bonne nouvelle. Mais une conséquence plus concrète de ce choix, c'est cette péricope sur Hérode, bien maigre pour meubler le temps d'une mission — mais Luc pouvait encore moins décemment passer directement de "ils partent" à "ils reviennent" !:). Et puis Luc est l'évangéliste qui s'est le plus intéressé à la figure d'Hérode, qui essaie de lui faire jouer un rôle dans l'histoire, même s'il n'est pas simple de comprendre quel rôle exactement.
Luc est effectivement le seul à mentionner un épisode où des pharisiens avertissent Jésus que Hérode chercherait à le faire mourir (Luc 13, 31). Mais surtout Luc est le seul à faire comparaître Jésus devant Hérode durant son procès (Luc 23, 6-12). Dans notre épisode d'aujourd'hui, Luc a corrigé le portrait d'Hérode qu'il a hérité de Marc et que Matthieu à suivi. Pour ces deux derniers, Hérode adopte l'avis selon lequel Jésus serait Jean revenu de la mort. C'est une description cohérente avec ce que dit Flavius Josèphe, qui parle d'un Hérode superstitieux et hanté par le remord d'avoir fait mourir Jean Baptiste. Luc a donc corrigé, parlant d'un Hérode repoussant au contraire l'identification de Jésus à Jean, et, ici, seulement curieux de rencontrer Jésus, pour se faire son idée par lui-même du personnage. C'est ce que Luc confirme encore dans l'entrevue entre eux lors de la Passion : "il espérait le voir produire un signe" ! S'il n'y avait pas l'histoire avec les pharisiens affirmant qu'il voulait le faire tuer, on pourrait croire à un homme presque bienveillant à l'égard de Jésus, juste un peu immature d'espérer un miracle rien que pour lui, comme au spectacle, quand c'est sa peau que le 'magicien' joue. Mais dans le fond ce n'était guère plus immature que les disciples qui avaient cru jusque là à un plan B de Jésus pour prendre le pouvoir, ou qui, en le poussant dans les pattes du sanhédrin, comptaient plus ou moins aussi qu'il leur montrerait un de ses 'tours' pour les subjuguer. Finalement, Luc nous décrit donc un Hérode qui est bien comme tous les puissants auxquels a eu à faire Jésus, des gens qui n'entendent que ce langage, celui de la force, n'hésitant pas à en faire usage selon leurs besoins, et ne reculant que devant qui pourrait leur en remontrer sur ce point.