Jesus forever 5

Au-delà de la désaffection qui touche les pratiques religieuses censées s'inspirer de lui, il est surprenant comme la personne de Jésus, elle, continue d'intriguer, sinon d'intéresser, tout un chacun dans notre société, pourtant dûment formatée et canalisée par le dogme d'une science objective, théoriquement seule garante du vrai...

Nous avons peu de certitudes sur qui a été réellement Jésus, ce qu'il a pu faire, dire, penser. Un élément qui semble cependant assez assuré est qu'il a eu une réputation de guérisseur, et même d'un bon, et que cette réputation en a entraîné une seconde : il était le Christ, le Messie, celui qui allait rétablir la souveraineté des juifs sur leur terre, ce qui signifiait en même temps inaugurer le règne de Dieu sur Terre. Il n'a pas été le premier, ni le dernier, à endosser ce rôle, qui lui sera fatal.

Ce qui est plus difficile à déterminer, peut-être, c'est dans quelle mesure Jésus a cru qu'il pouvait effectivement être littéralement ce Sauveur tel qu'attendu et espéré par son peuple. Un signe indirect mais très convaincant est le fait que nulle part dans les évangiles on ne lui fait dire "Je suis le Messie" ; ceci signifie presque certainement qu'il ne l'a effectivement jamais dit. Le Royaume de Dieu dont il parle n'est pas de ce genre-là. Dieu peut agir directement dans le monde, il peut guérir des malades, mais c'est dans une relation personnelle qu'il intervient ainsi, en faveur de personnes individuelles, mais en aucun cas pour un peuple censément préféré, élu...

Car c'est un véritable mouvement qui se met en place et s'organise autour de lui. La nouvelle des événements qui se sont produits à Kfarnahum se répand dans toute la région. Des gens se déplacent pour venir se rendre compte par eux-mêmes, mais très vite, aussi, ils demandent que ce soit lui qui vienne chez eux, pour guérir leurs infirmes et leurs possédés. On se lance donc dans de la planification, on établit des itinéraires, plus ou moins un calendrier. Ce sont les disciples qui s'occupent de tous ces aspects un peu terre à terre. Ce n'est pas que Yeshoua n'ait pas le droit de donner son avis, évidemment, mais ces questions de détail ne l'intéressent guère. Il est pris dans l'effervescence qui est en train de faire se lever tout un peuple, comme un levain dans de la pâte. Il s'en réjouit de plus en plus sans réserves. Il ne sait pas où ça les porte, mais quand il voit la joie et le bonheur qui viennent illuminer ces gens dont la vie est souvent dure, quand il les voit redevenir fiers d'eux-mêmes, oublier leur morosité et les tracas de la vie quotidienne, il ne voit pas qu'il devrait avoir honte d'y être un peu pour quelque chose.

De cette époque, un certain nombre de ses paroles nous ont été transmises. En premier, bien sûr, le fameux "Debout, vous, les pauvres, vous qui avez faim, vous qui pleurez, réjouissez-vous, car le Royaume est à vous !" Car s'il n'est toujours pas complètement convaincu d'être le Messie, il y a une chose dont Yeshoua est certain, c'est que tous ces événements ne peuvent avoir qu'une seule signification : que le Royaume est là. Plus seulement proche, comme ils l'annonçaient avec Yehohanan, mais là, à portée de main, visible, manifesté. Les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent, ce sont des caractéristiques qui ne trompent pas. C'est ce qu'il explique, justement, à quelques uns de ses anciens condisciples, de ceux qui se sont installés au pied de la forteresse où est emprisonné leur maître. Il a entendu parler, jusque là-bas, dans son cachot, de ce qui se passe ici. Ce n'est d'ailleurs pas tellement cet aspect des choses, qui lui pose question, mais d'autres échos lui sont aussi parvenus en même temps, au sujet de son ancien protégé, qui l'inquiètent beaucoup plus : que Yeshoua se laisserait aller, non seulement il ne lui arriverait plus jamais de jeûner, mais il se laisserait même entraîner dans des festins, et, pire encore, il ne refuserait pas d'y lever son verre !

Yeshoua comprend la réaction de Yehohanan. Lui-même, souvent, est pris de vertige, quand il songe à la vitesse à laquelle les choses ont changé. Mais, lorsque le temps des noces est arrivé, est-ce encore celui de l'ascèse ? Va-t-on prendre des faces de carême pour le festin auquel le Seigneur nous convie ? ne serait-ce pas lui faire injure ? Il espère que ces arguments convaincront son ancien maître, mais il sait qu'il ne peut pas l'y contraindre. Il y faudrait, sans doute, qu'il puisse être là avec eux, pour qu'il sente, lui aussi, vraiment, pas seulement par ouï-dire, ce qui se passe. Tel est le raisonnement qu'il se tient, et qu'il lui fait tenir, mais il est vrai que, un peu plus tard, lorsque le rêve éveillé dans lequel ils sont tous entraînés se délitera, il repensera à cet épisode, et se dira qu'il aurait pu lui servir d'avertissement. Mais, pour l'instant, Yeshoua est encore convaincu que c'est bien vers le Royaume qu'ils sont en marche, tous ensemble, d'un même cœur, d'un même esprit.

Yehohanan n'est pas le seul à s'inquiéter de la tournure que prennent les événements. La famille de Yeshoua, aussi, de son côté, a du mal à avaler la pilule. Qu'il les ait quittés pour se mettre à l'école de Yehohanan, ils l'avaient volontiers accepté. C'était pour la bonne cause, pour YHWH. Mais ce qu'il fait maintenant, ça ne ressemble à rien, selon leur opinion. Ils font, en effet, partie de la minorité qui résiste à l'engouement, et, en fait, c'est le contraire qui aurait été surprenant. C'est que eux l'ont connu depuis toujours ! pour eux, il est très difficile d'accepter que le brave Yeshoua qui a été leur fils, frère, beau-frère, oncle, celui qui a été un homme, certes plutôt pieux, certes responsable et sérieux, mais somme toute quand même juste un homme, soit ce que disent les autres, le Messie. Cela leur semble inconcevable. Même qu'il ne soit juste que prophète, ils ne pourraient pas y croire : il n'y a jamais rien eu dans sa vie, lorsqu'il était avec eux, qui pourrait l'accréditer. Il est né, il a grandi, il a travaillé, il a ri, il a prié, avec eux, comme tout un chacun, à tous points de vue.

Et puis, si, du fond de sa prison, Yehohanan a entendu parler de ce qui se passe, on se doute bien qu'il est loin d'être le seul ! Au premier chef, il y a le sanhédrin de Yerushalaim, ce qui s'apparente le plus à une autorité religieuse suprême, qui est en permanence sur le qui-vive dès qu'il est question de Messie. Non pas pour des raisons religieuses : dans leur grande majorité ils ne croient pas que le Royaume puisse être pour demain, ni pour après-demain. C'est qu'ils ont une vue beaucoup plus réaliste que toute cette populace, eux. Ils savent quelle est la puissance de l'empire de Rome, et qu'on ne peut raisonnablement espérer chasser l'occupant d'Israël. Et c'est justement ce qui les inquiète, avec tous ces 'messies' qui surgissent régulièrement à travers le pays, particulièrement souvent en provenance de cette Galilée, bouillon de culture où fermente en permanence l'esprit de révolte. C'est que la "pax romana" leur convient plutôt bien. Ils font, pour beaucoup d'entre eux, partie des grandes familles sacerdotales, de celles dont la fortune et la puissance sont basées sur le système du Temple et de ses sacrifices. Et comme Rome a une politique qui protège les institutions religieuses locales, tout ce que le sanhédrin désire, c'est de rester en bons termes avec l'occupant... À peu près pour les mêmes raisons, il y a bien sûr aussi Hérode, celui qui incarne l'autorité civile en Galilée, celui qui a déjà fait arrêter Yehohanan. Lui non plus n'a aucun intérêt à ce que des troubles éclatent sur son territoire, pour se faire taper sur les doigts par les romains, voire se faire retirer sa charge et exiler, ce qui finira effectivement par lui arriver. Et puis enfin, évidemment, les romains non plus ne sont pas censés jouer les sourds-muets. Même si ce qui se passe en Galilée est du ressort d'Hérode, ils se tiennent quand même au courant de ce qui s'y passe... Toutes ces parties ont donc des 'informateurs', ou faut-il les appeler des espions, infiltrés dans la population, certains peut-être parmi les proches de Yeshoua ?

Celui-ci, comme ses disciples, et comme tout le monde, sont au courant. Ils savent qu'ils sont sous surveillance. Mais les uns, comme Yeshoua lui-même et une partie de ses disciples et de la foule, ne veulent pas en tenir compte : c'est YHWH qui mène la barque, il doit savoir ce qu'il fait, non ? D'autres, plus réalistes peut-être, tablent sur le soutien des zélotes qui, eux non plus, n'ignorent rien de ce qui se passe, et suivent l'évolution de la situation de très près ! Mais pour la famille de Yeshoua, tout ceci est surtout très inquiétant. Ils savent que, s'ils ne font rien, ça va forcément mal finir. Alors, quand ils n'y tiennent plus, un jour où ils savent qu'il est de retour à Kfarnahum, ils s'y rendent, avec la ferme intention de le ramener avec eux, de gré ou de force. Mais ça commence mal, ils n'avaient pas imaginé que ça pouvait être à ce point : il y a tellement de monde autour de la maison de Shimôn qu'ils ne peuvent y entrer ! Alors ils lui font transmettre l'information : s'il vous plaît, dites-lui que sa famille est là, qu'elle voudrait lui parler. Le message passe, gagne de proche en proche le cœur de la maison, jusqu'à atteindre son destinataire. Mais, comme pour Yehohanan, Yeshoua ne prend pas garde à leur démarche. Sa famille ne croit pas en lui ? ils pensent qu'il est devenu fou ? c'est triste, c'est regrettable, pour eux, car la vraie famille de tout homme, maintenant, c'est la multitude de ceux qui vont entrer dans le Royaume. Et il ne voit pas ce qu'il peut faire s'ils ne veulent pas en faire partie. C'est ce qu'il leur fait répondre sur le moment, par le même canal de communication. Mais quand la foule finit par se disperser, qu'il peut enfin sortir de la maison, ils ne sont plus là, eux non plus. Le lendemain, il se rend bien dans son village natal, mais c'est une déception pour tous, les habitants sont majoritairement imperméables à son charisme, on ne lui demande pas de guérisons... la situation ne bougera pas jusqu'à sa mort, à laquelle assisteront Maryam et Yakoub, ressassant alors encore et toujours que, ah ! si seulement il avait bien voulu les écouter...

Désormais, toutes les conditions sont réunies pour que puisse éclater la crise entre Yeshoua et ses admirateurs, bien que ni l'un ni les autres ne s'en doutent. Chacun est dans sa logique, mais elles ne sont pas compatibles, comme ils vont s'en apercevoir. Du côté du pool des 'organisateurs', on estime qu'on n'est pas loin d'avoir fait le plein de partisans, maintenant. Ils se sont rendus un peu partout en Galilée, deux par deux. Ils ont sillonné les villages et bourgades, tâtant la température, faisant ensuite venir Yeshoua là où on le demandait le plus, ou là où sa présence avait le plus de chance de faire basculer l'opinion. Ce faisant, ils ont aussi monté un réseau de ceux qui étaient les plus motivés, les plus décidés à agir le moment venu. Parmi les plus proches de Yeshoua, quelques uns, sympathisants de longue date des zélotes, Shimôn, les fils de Zébédée, ont assuré la liaison avec ces adeptes de l'action musclée. Et la décision est prise : il est temps de passer à l'étape suivante. Alors les zélotes mobilisent, les disciples activent leur réseau, le mot d'ordre est transmis à tous : rendez-vous à telle date dans le désert, avec 'armes et bagages'. Dans le désert : comme dans un lieu secret, pas au vu et au su de tous, comme des conspirateurs, qu'ils sont.

Et le mot d'ordre est suivi. Des hommes se mettent en route d'un peu partout en Galilée, et convergent vers le lieu convenu. Les premiers arrivent deux ou trois jours en avance (on dit que ce sont toujours ceux qui viennent du plus loin ?), on s'installe, on plante la tente, allume le feu pour le repas. Et le flot des arrivants continue, on voit bien qu'on va être nombreux, plusieurs milliers. Les organisateurs recensent plus précisément : au moins cinq mille ! c'est un succès, à ce nombre là, il n'y a pas de doute, l'affaire se présente vraiment sous de très bons auspices. Jusqu'à ce que Yeshoua arrive... Il se demandait bien pourquoi, pour cette tournée ci, les disciples l'emmenaient dans le désert : c'est une surprise, lui ont-ils répondu. Mais là, il comprend. Il voit le monde, il voit les armes, même pas dissimulées, il n'a pas besoin qu'on lui fasse un dessin : ils veulent l'emmener à Yerushalaim, à la tête de leur petite armée. Ils veulent le faire reconnaître par le sanhédrin comme étant le Messie. Ils ont largement les moyens de se défaire de la garde du Temple, si besoin, et, bien sûr, ils comptent aussi qu'il va produire quelques miracles à sa façon devant la noble assemblée, pour les convaincre de leurs prétentions. La méprise entre eux est totale. Ils raisonnent en termes de pouvoir, quand lui n'a qu'un Père aimant, certes puissant, mais puissant seulement d'amour, à leur proposer.

C'est la cassure. Yeshoua ne peut absolument pas continuer sur cette voie. Il a pitié d'eux, en même temps, pour le rêve qu'il va briser. Certains sont venus de très loin, perdu plusieurs jours de salaire, voire leur emploi. Ils ont tous consenti des efforts dans leur espoir d'instaurer définitivement le Royaume. Il est déchiré. Il y a de sa faute, dans ce qui arrive. Il s'est laissé porter par la vague, doux rêveur idéaliste, alors qu'il aurait dû garder les pieds sur terre, mieux comprendre la réalité telle que eux la percevaient. Ah ! si, si, si... mais c'est comme ça, il ne l'a pas vu venir, il faut qu'il fasse avec. Alors, il commence par leur parler longuement. Il essaie de leur expliquer pourquoi il ne peut pas adhérer à leur projet, qu'il n'est pas le maître des signes qui s'accomplissent par son intermédiaire, qu'il ne pense pas que le Royaume puisse se conquérir par la force. Ce n'est pas facile, il ne peut guère parler que par négations, il ne sait pas trop lui-même comment définir tout ça. C'est un travail auquel il se tiendra, désormais, jusqu'à la fin de sa vie, mais sans parvenir à un résultat quelque peu probant. En fait, les foules qui l'assaillaient jusque là, où qu'il se rende, vont devenir de plus en plus étiques. Ses disciples vont se mettre à traîner des pieds, restant en arrière sur le chemin, furieux qu'il leur ait fait rater une si belle occasion, et espérant jusqu'à son dernier souffle (et même après, mais c'est une autre histoire) que le nouveau gouvernement, dans lequel bien sûr ils auraient les premières places, pourra quand même s'instaurer.

C'est la cassure, et, après avoir essayé tant bien que mal de leur en expliquer les raisons, et de se les expliquer à lui-même en même temps, Yeshoua voit bien qu'il ne les a pas convaincus. Comment en serait-il autrement, puisqu'il ne sait pas vraiment lui non plus pourquoi ? Alors, il leur propose un symbole sur lequel ils peuvent se mettre d'accord : le Royaume est comme un festin partagé, un repas offert par Dieu. Comme pour ces miracles qui se sont produits depuis le début de l'aventure, c'est Lui et Lui seul qui donne. C'est à son initiative, personne ne peut les exiger ni l'y contraindre. Il faut se réjouir d'en avoir bénéficié, et lui faire confiance pour nous mener là où nous devons aller par les chemins qui conviennent à ses desseins. Cette fois, c'est un langage que tous peuvent entendre, et ils le mettent en pratique. Ils mangent tous ensemble, comme dans un moment de grâce collective, une parenthèse hors du temps et de l'espace. Oui, c'est un beau moment suspendu entre terre et ciel, qu'ils vivent là, tous ensemble. Et puis, une fois les ventre rassasiés, la digestion commence, quelques objections se remettent à pointer le bout de leur nez... c'est normal, les moments d'exception sont par définition exceptionnels et ne durent qu'un moment. La grogne enfle, on n'osera pas s'en prendre à Yeshoua, mais il est temps de mettre un terme au rassemblement. Il oblige d'abord les disciples à partir. Ils protestent avec énergie, mais il ne les écoute pas : ils sont quand même les premiers responsables de toute l'histoire ! Idem avec les chefs zélotes, et ensuite, progressivement, c'est tout le gros de la troupe qui est invité à regagner ses foyers. Quand les derniers sont partis, on est au soir, et Yeshoua reste seul sur place, à prier.

(to be continued)

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