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Billet de blog 24 septembre 2024

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Secrets de famille

Puis vint vers lui sa mère et ses frères, mais ils ne pouvaient l'atteindre à cause de la foule ; il lui fut alors annoncé : « Ta mère et tes frères se tiennent dehors voulant te voir », et répondant il leur dit...

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Luc le charitable a fait tout ce qu'il pouvait pour que ce passage ne sonne pas comme un reproche adressé par Jésus à sa mère et ses frères ; chez Matthieu (12, 46-50) comme chez Marc (3, 31-35), il est précisé que, ceux qu'il considère comme sa vraie mère et ses vrais frères, ce sont ceux qui sont assis là autour de lui, soit qu'il les désigne de la main (Matthieu), soit qu'il parcoure du regard leur assemblée sous ses yeux (Marc). Ici, on pourrait presque considérer comme possible qu'ils en fassent partie : ils sont au-dehors de la maison, mais cela n'empêche peut-être pas qu'ils soient de "ceux qui entendent la parole de Dieu et font", ou du moins qui s'y efforcent ?

Presque ! mais... quand même : si sa mère et ses frères étaient si convaincus que ça de la pertinence de ce qu'il disait et faisait, bref, s'ils étaient de ses disciples, ils auraient été là, avec les autres à l'écouter. Ils veulent le voir : c'est donc qu'ils viennent d'ailleurs ; en fait ils ne le suivent pas du tout, ils ne restent pas avec lui, comme le font ses disciples, ils ont leur vie, chez eux, à Nazareth, et c'est effectivement ce que Marc (3, 20-21) a précisément rapporté pour sa part : depuis Nazareth, ils ont entendu parler de ce qu'il se passait, des foules qui s'assemblaient autour de lui, sûrement aussi des guérisons et de ses enseignements, et « ils sortent (de Nazareth) pour se saisir de lui car ils disaient : "il déraisonne" ». Il marche à côté de ses pompes, dirions-nous sans doute de nos jours. De Nazareth à Capharnaüm, il y a quand même quelques cinquante kilomètres, à pied c'était une expédition ; s'ils l'ont faite, c'est qu'ils avaient vraiment à cœur de faire cesser cette folie, pour son bien à lui comme pour l'honneur de la famille...

Pourquoi être choqués de cette attitude, particulièrement de la part de Marie ? On nous a bien dit, déjà, que lors de son passage de retour à Nazareth, Jésus avait été mal accueilli, et il nous a été expliqué que c'était normal, c'est le lot de tout prophète, d'être rejeté par les siens. Alors ? alors il y a le problème de la supposée conception virginale ; comment comprendre qu'après de telles origines — une annonce par un ange, un embryon apparu par miracle —, sa mère ait ensuite des doutes sur la santé mentale de son fils ? Les frères, à la rigueur, s'ils n'ont jamais été mis au courant (si Marie et Joseph ont voulu garder le secret), qu'ils veuillent monter une opération commando, mais pas Marie ! Évidemment, on pourrait vouloir finasser : peut-être que Marie n'était pas d'accord, mais que fidèle à son choix du secret, elle ne les a accompagnés que pour essayer de limiter les dégâts ?

L'argument est faible : le secret pouvait se comprendre tant qu'il n'avait pas commencé de se manifester au peuple, mais ensuite au contraire, révéler une telle origine n'aurait pu qu'apporter du poids à ses propos, en plus des guérisons et autres miracles ! Mais surtout, beaucoup plus fondamentalement, en quoi cette supposée conception virginale était-elle nécessaire ? La conséquence, quand on l'admet, est malheureusement qu'on affaiblit alors l'humanité de Jésus, il n'est plus vraiment un être humain comme tous les êtres humains, lesquels, faut-il le rappeler, et comme le scandent volontiers comme une rengaine certains cathos tradis, naissent d'un papa et d'une maman, eux-mêmes tous deux humains s'entend évidemment. Jésus devient ainsi un Dieu avec seulement une apparence humaine.

Personnellement, je ne sais pas pourquoi cette idée a surgi à un moment dans le récit que les premiers chrétiens se faisaient de leur héros. Il est évident que Jésus lui-même n'en a jamais parlé, et j'ai tendance à penser que s'il ne l'a pas fait, c'est simplement parce que ce n'était pas le cas, Joseph était son père biologique, ce qui n'empêche d'aucune façon qu'il ait eu aussi, outre cette nature humaine exactement la même que nous tous, la nature divine, quel que soit le sens qu'on lui donne. Sinon, on en arrive alors à la notion de péché originel qui se transmet inéluctablement par la génération, qui est une abomination, et en tout cas absolument contraire à la métaphysique hébraïque.

Mais pour en revenir à Joseph, on note qu'il brille par son absence dans cette expédition familiale, alors que c'est lui qui aurait dû mener la troupe. On ne peut donc pas invoquer qu'il aurait été en désaccord avec le reste de la famille, ils n'auraient pas osé passer par dessus son avis, et c'est pourquoi on en conclut généralement que, à ce moment-là, Joseph était déjà décédé. On pourrait alors être tentés par une psychanalyse de Jésus parlant de Dieu comme son Père par incapacité à faire son deuil de son père humain, mais ce serait passer d'un extrême à l'autre, pour ne pas dire de Charybde en Scylla, dans le domaine de l'absurde...!

Illustration 1

    puis vint vers lui sa mère et ses frères
mais ils ne pouvaient l'atteindre à cause de la foule
    il lui fut alors annoncé
« ta mère et tes frères se tiennent dehors voulant te voir »
    et répondant il leur dit
« ma mère et mes frères ce sont ceux qui
    entendent la parole de Dieu
     et font »
    
(Luc 8, 19-21)

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