Billet original : Des confins de la terre
Comme les foules se regroupent, il commence à dire : « Cet âge est un âge mauvais. Il cherche un signe, et de signe il ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas : Comme Jonas est devenu signe pour les gens de Ninive, de même sera le fils de l'homme pour cet âge-ci.
« La reine du midi s'éveillera au jugement avec les hommes de cet âge et les condamnera, parce qu'elle est venue des confins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Et voici : plus que Salomon ici ! Les hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cet âge et le condamneront, parce qu'ils se sont convertis au kérygme de Jonas. Et voici : plus que Jonas ici ! »
Luc 11, 29-32
Nous avions déjà évoqué le signe de Jonas, la semaine dernière, lorsque nous étions encore dans la lecture suivie de Marc. Le contexte en était une demande, de la part de certains pharisiens, que Jésus accomplisse sous leurs yeux un "signe", ce que Jésus avait refusé : les "signes" ne s'accomplissent pas pour "forcer", en quelque sorte, à croire. Ici, chez Luc, l'idée est encore présente, mais ce n'est pas l'essentiel de ce dont il veut parler. Ici, juste avant, une femme s'est exclamée à l'adresse de Jésus : "Heureux le ventre qui t'a porté et les seins que tu as tétés !", ce à quoi il a répondu : "Non, plutôt heureux ceux qui entendent la parole de Dieu et la gardent !". À une maternité biologique, Jésus substitue une filiation spirituelle. C'est exactement la même réponse qu'il avait faite quand sa mère et ses frères étaient venus à Capharnaüm pour le kidnapper : "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu, et font !" (8, 21), avait-il dit en désignant ses disciples assis autour de lui. Aujourd'hui, il n'a pas de tels disciples à désigner, mais il évoque ces deux exemples célèbres de personnes qui ont "entendu la parole de Dieu" : la reine du midi et les habitants de Ninive.
Or, la caractéristique commune à l'une et aux autres, c'est que c'étaient des païens... C'est ce que comprend immédiatement tout juif qui entend ces deux évocations réunies. Que la reine du midi, ou reine de Saba, ait été séduite par la sagesse de Salomon, c'est un motif de fierté nationale, de plus non dénuée de machisme. Pour l'histoire de Jonas, c'est plus mitigé : s'il a tant cherché à échapper à sa vocation de prêcher à Ninive, c'est parce qu'il craignait que cette demande de Dieu signifiât que, lassé de l'insoumission du peuple juif, il avait décidé d'accorder sa protection à d'autres : qu'il se fût choisi un autre peuple élu, pour remplacer celui-ci avec lequel il n'arrivait à rien... Bien sûr, puisque Dieu l'avait décidé, Jonas a eu beau faire tout ce qu'il pouvait pour y échapper, Dieu est quand même parvenu à ses fins, d'une part, et d'autre part il est apparu que la conversion des habitants de Ninive n'avait rien changé au statut des juifs comme peuple élu... Ouf ! mais c'est alors une mise en garde terrible qui leur est adressée ici : s'ils persistent à ne pas croire en Jésus, c'est pour ce coup-ci qu'ils auront bel et bien perdu leur statut de préférés ! C'est un argument qui appuie là où ça fait mal, tout comme celui de la reine du midi, surtout quand Luc insiste qu'elle, une femme, condamnera "les hommes" de cet âge...
Il n'est pas sûr que le public païen de Luc ait compris grand chose à ces subtilités. C'est que ce passage provient de la source Q, comme nous l'indique le fait qu'on le retrouve aussi chez Matthieu (12, 38-42). Luc lui-même, par contre, l'a si bien compris, que c'est lui seul qui l'a fait précéder de la question de cette femme, épisode qu'il est de plus le seul à rapporter. C'est une construction qu'il a voulue. Derrière l'opposition filiation spirituelle contre maternité biologique, c'est bien l'opposition païens convertis contre juifs héritiers qu'il a voulu renforcer. Luc souligne d'une manière générale dans son évangile le peu de réception du message de Jésus par les juifs, et avec raison d'ailleurs : les juifs qui ont cru en Jésus comme Messie ont effectivement été minoritaires dans leur peuple. Nous pourrions transposer à notre époque dans nos pays de vieille chrétienté, où, dans la catholicisme au moins, le sursaut identitaire et réactionnaire des dernières décennies, n'a rien changé au déclin constant de la pratique. Il apparaît ainsi un déficit évident d'adhésion du cœur au Jésus proposé par cette église. À côté de ce phénomène, une enquête récente montre une évolution de la recherche spirituelle "hors frontières" : ces chercheurs qui refusent de se laisser assujettir à des appareils ou institutions ont muri depuis la vague new-age. Ils sont désormais bien ancrés dans le monde et la modernité, ils ne sont plus dans le bricolage ni le zapping, mais ils savent intégrer ce qui est essentiel dans les différentes traditions dont ils s'inspirent. Peut-être les églises seraient-elle bien inspirées de les entendre : il se pourrait que ce soient eux qui se dressent contre elles, au jour du jugement...