Qui est le plus grand d'entre eux : voilà leurs préoccupations, quand lui leur annonce qu'il va être mis à mort ; on peut difficilement mieux caractériser le divorce qui s'est installé entre eux désormais, et le pire est que c'est lui qui est responsable de la situation, c'est lui qui, dans un premier temps, ne s'est pas rendu compte où ça le menait, ces "signes", ces manifestations du "surnaturel", lors de cette première période de son ministère qu'on a appelée le "printemps galiléen", à partir du moment où se sont produites les premières guérisons, différenciant ainsi radicalement sa vocation de celle du Baptiste.
On ne peut pourtant pas lui en faire le grief à lui non plus ! comment aurait-il pu prévoir, dès le premier homme guéri, toutes les conséquences qui en découleraient ? c'étaient les antiques prédictions, d'Isaïe notamment, qui étaient en train de se réaliser : les aveugles voient ! les sourds entendent ! les muets parlent ! les paralysés bondissent ! Oui, c'était bien le règne de YHWH qui arrivait, qui se manifestait ainsi par ces signes avant-coureurs. Jusqu'à la multiplication des pains, où la foule a voulu l'emmener de force à Jérusalem dans une intention insurrectionnelle. C'est là qu'il a enfin réagi ; sans doute le pressentait-il déjà, se rendait-il compte du revers de la médaille, que les gens en venaient à se reposer entièrement sur lui pour tout.
C'est là que le divorce a commencé, qu'il a dû obliger les douze à partir sans lui sur le lac affronter les éléments contraires, et, s'ils lui sont restés fidèles contrairement à une grande partie des foules, ils n'ont pas pour autant renoncé à quoi que ce soit de leurs perspectives à eux, ils sont bien restés dans l'idée d'un royaume divin très terrestre, avec Jésus sur le trône et eux comme ministres, aux premières places, et c'est de cela qu'ils "discutaient", ou plus exactement au sujet de quoi ils se disputaient : lequel d'entre eux serait le premier ministre, lequel serait le grand vizir, lequel aurait le plus de pouvoirs, et de richesses aussi bien évidemment...
C'est jusqu'au bout qu'ils resteront dans leur rêve ; il aura beau faire, leur dire qu'il sera bel et bien mis à mort, crucifié comme un bandit, ils ne l'entendront pas, ils en sont incapables, c'est trop au-delà de tout leur formatage culturel et religieux, ce n'est pas possible, YHWH ne veut que le bien des hommes, qu'ils soient en bonne santé (à preuve les guérisons) et qu'ils ne manquent de rien ; la santé et les richesses sont des signes de la bienveillance de YHWH pour ceux qui le révèrent, et leur Jésus est certainement un homme de Dieu, donc... Ils ne croient pas un instant à cette fin tragique dont il leur parle, et, pour en avoir le cœur net, ils s'arrangeront même pour qu'il se retrouve face au sanhédrin de Jérusalem, il ne lui restera alors plus d'autre solution que de leur montrer ce qu'il peut faire, les pouvoirs dont il dispose, et le sanhédrin sera bien obligé de reconnaître que, oui, c'est vrai, c'est lui le messie !
Mais lui, ce n'est plus là qu'il en est, il n'est plus dans ces histoires de pouvoirs, résister à la force par la force ça ne fait qu'accroître l'empire du mal. Tout ce qu'il peut prôner, alors, c'est d'entrer dans l'attitude du petit enfant, celui qui fait confiance encore et toujours et malgré tout à sa mère, à son père, à la vie, à la nature, à l'univers, à Dieu. Cela ne veut pas dire qu'on ne souffrira pas, c'est peut-être même tout le contraire, mais qu'il restera quand même envers et contre tout une certaine sérénité, une certaine paix intérieure. C'est du moins ce qu'on peut souhaiter pour lui, qu'il ait pu conserver cette confiance jusqu'au bout, jusqu'à avoir remis son esprit entre les mains de celui qui le lui avait donné et confié.
Agrandissement : Illustration 1
et étant partis de là ils passaient à travers la Galilée
et il ne voulait pas que quiconque le sache
car il enseignait ses disciples et leur disait
« le fils de l'homme est livré dans des mains d'hommes
et ils le tueront
et ayant été tué il se lèvera après trois jours »
mais eux ne comprenaient pas la parole
et ils craignaient de l'interroger
et ils sont entrés dans Capharnaüm.
et étant arrivé à la maison il leur demandait
« de quoi discutiez-vous en chemin ? »
mais eux se taisaient
car en chemin ils s'étaient querellés les uns les autres
sur qui est le plus grand ?
alors s'étant assis il a appelé les douze et leur a dit
« si quelqu'un veut être premier
il sera dernier de tous et serviteur de tous »
et ayant pris un enfant il l'a mis debout au milieu d'eux
et l'ayant serré dans ses bras il leur a dit
« qui accueille un de ces enfants en mon nom
c'est moi qu'il accueille
et qui m'accueille,
ce n'est pas moi qu'il accueille mais celui qui m'a envoyé »
(Marc 9, 30-37)