Billet original : Bâtards
Jésus dit alors aux Juifs qui ont cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, la mienne, vous êtes pour de vrai mes disciples ; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera. »
Ils lui répondent : « Nous sommes semence d'Abraham : de personne nous n'avons été esclaves, jamais ! Comment dis-tu : vous deviendrez libres ? » Jésus leur répond : « Amen, amen, je vous dis : tout homme qui fait le péché est esclave du péché. Or l'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours. Le fils demeure pour toujours. Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement libres. Je sais que vous êtes semence d'Abraham. Mais vous cherchez à me tuer, parce que ma parole ne pénètre pas en vous. Moi, ce que j'ai vu auprès du Père, je le déclare. Et vous donc, ce que vous avez entendu de votre père, vous le faites. »
Ils répondent et lui disent : « Notre père est Abraham ! » Jésus leur dit : « Si vous êtes enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham ! Or maintenant vous cherchez à me tuer, moi, homme qui vous ai déclaré la vérité que j'ai entendue auprès de Dieu. Cela, Abraham ne l'a pas fait. Vous faites, vous, les œuvres de votre père ! » Ils lui disent : « Nous, ce n'est pas de prostitution que nous sommes nés : nous n'avons qu'un père, Dieu ! »
Jésus leur dit : « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez, car c'est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu : ce n'est pas de moi-même que je viens, mais c'est lui qui m'a envoyé. Vous ne comprenez pas mon langage, pourquoi ? Parce que vous ne pouvez entendre ma parole. Vous, le père dont vous êtes est le diable, et vous voulez faire les désirs de votre père ; lui était tueur d'homme dès le commencement, et il ne se tenait pas dans la vérité, parce qu'il n'est pas de vérité en lui. Quand il dit le mensonge, c'est de son propre fond qu'il dit, parce qu'il est menteur et le père du mensonge ! Mais moi, parce que je dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui parmi vous me convainc de péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Qui est de Dieu entend les mots de Dieu. Si vous n'entendez pas, c'est que vous n'êtes pas de Dieu. »
Jean 8, 31-47
Nous arrivons dans le Jean manichéen, avec un dialogue de sourds, cette impression que les interlocuteurs de Jésus ne pourront jamais le comprendre parce qu'il leur manquerait, par nature, quelque chose. Il est significatif que soit mentionné dans ce raisonnement ce quasi alter ego de Dieu qu'est le diable : nous voici bien avec deux natures, deux "pères". Il y aurait donc des hommes dont le père est Dieu — et Jésus en fait partie —, et des hommes dont le père est le diable — et ce sont ses interlocuteurs. On en arrive alors à ce terrible constat, qui ressemble à une condamnation sans appel : "vous n'êtes pas de Dieu".
Pourtant, le simple fait que Jésus entreprenne cette discussion, ne peut signifier qu'une chose : qu'il estime que rien n'est impossible, que cette situation qu'il constate et présente sous un jour quelque peu dramatique n'a rien d'irrémédiable, autrement il ne servirait à rien qu'il en parle. C'est donc un réquisitoire sévère, qu'il tient, mais c'est bien parce qu'il espère provoquer ainsi un choc chez ses interlocuteurs, qu'il s'y livre. La situation ne serait alors pas exactement que le monde soit partagé entre ceux qui ont Dieu pour père et ceux pour lesquels c'est le diable qui tient ce rôle, mais plutôt celle dont veulent se défendre "les juifs" : la prostitution, le mélange. Ils ont deux pères, mais ils ne font pas les œuvres de l'un, et font celles de l'autre. Ils affirment, comme tout bon juif, que Dieu est leur père (c'est ici dans un sens collectif — Dieu est le père du peuple élu — et non individuel), mais c'est une affirmation toute théorique, et, dans la pratique, comme ils ne le connaissent pas, ils sont donc les jouets de l'autre.
Il est certain que c'est là le grand changement dans la conception de Dieu que Jésus a initiée pour ses coreligionnaires. Il s'agit de passer d'un Dieu communautaire à un Dieu personnel. Tant qu'on reste sur le Dieu plus ou moins lointain, celui avec lequel on a des liens par le seul fait d'être né dans un peuple, ou par le seul fait de faire partie d'une église et de s'astreindre à ses rites, on ne le connaît pas vraiment, et il est certain alors, qu'en toute bonne foi, on errera, on se laissera abuser par soi-même et par toutes les sollicitations, même celles se présentant avec toutes les garanties de la bonne moralité publique. Notre moi humain n'est pas capable de se diriger par lui-même avec certitude, il n'est pas apte à discerner le mensonge autrement que par les critères reconnus par la collectivité. Mais on sait que de tels critères peuvent être faussés. Jésus est mort, en partie pour de très bonnes raisons.
Reste qu'il est très contestable de personnaliser sous le nom de diable cet état de fait que, en l'absence d'une relation personnelle avec Dieu, notre nature est soumise à la dispersion et à la division. Ce n'est d'ailleurs pas que cette relation avec Dieu nous empêchera de commettre encore des erreurs ! mais elle nous donne une référence qui nous permet au moins de le savoir, en ce cas. Accéder à cette relation personnelle n'est pas l'aboutissement du chemin spirituel, ce n'en est que le premier pas. "vous connaîtrez la vérité, la vérité vous libèrera" : ce n'est pas instantané, il s'agit bien de "demeurer" dans cette relation avec le Père, pour que ceci se produise peu à peu. Ailleurs, Jean (16, 13) le dit encore ainsi : "quand il viendra, l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité toute entière".
En réalité, nous ne parviendrons jamais au terme de ce chemin, et, d'un certain point de vue, c'est tant mieux. Parvenir au terme signifierait que nous nous serions pleinement identifiés à Dieu, que nous serions devenus lui. Ceci est impossible en soi. Nous tendrons toujours plus vers cet objectif, nous nous en approcherons de plus en plus près, mais sans jamais pouvoir l'atteindre. C'est tant mieux, car cela signifie que nous sommes dans une aventure éternelle, que nous aurons toujours quelque chose de mieux à espérer. En un sens, c'est le mythe du progrès matériel et social, appliqué dans le seul domaine où il ait réellement sa place, le domaine spirituel. Et ceci ne nous encourage pas pour autant à nous dire que nous avons donc tout notre temps, sous prétexte que le chemin est sans fin ! ce serait stupide. Quel salarié refuserait une augmentation pour la raison que ce ne serait pas encore l'augmentation maximale à laquelle il pourra prétendre ultérieurement ?