L'évangile de Jean est le seul à ne pas relater que, le jeudi soir avant de mourir, Jésus aurait pris du pain et l'aurait donné à manger à ses disciples en leur disant que, ce pain, c'était lui. Peut-être l'a-t-il fait, pourtant, mais était-ce dans le sens qui en a été compris par une partie de ceux qui étaient là ? Jésus a-t-il voulu dire que, en mangeant ce pain, on se nourrissait alors, au moins symboliquement, de son corps ?
Si Jean ne rapporte pas cet événement, alors qu'il y était bien présent, tout contre le sein de Jésus, c'est donc, soit qu'il ne s'est pas produit du tout — mais alors il faudrait expliquer d'où les trois autres évangélistes l'ont sorti —, soit plus vraisemblablement parce qu'il ne l'a pas compris comme eux. Jésus, en rompant le pain et en donnant à chacun une part, comme cela se fait au début de tout repas, n'aurait peut-être fait que rappeler quel est le sens symbolique du pain (la parole, la sagesse, de Dieu), et affirmé qu'il était, lui, Jésus, comme une incarnation de cette parole, de cette sagesse, de Dieu.
Il se trouve, et ce ne peut être un hasard, que cette identification de Jésus à la Parole-Sagesse de Dieu est justement la thèse principale de cet évangéliste, comme en témoigne son "prologue" : "Au commencement est la Parole-Sagesse de Dieu... et la Parole-Sagesse fut chair..." Et c'est cela qu'il nous dit encore aujourd'hui : "mon Père vous donne le pain véritable... je suis ce pain..."
En somme, au sujet de l'institution de l'eucharistie, et par suite de ce qu'on appelle la transsubstantiation (la présence "réelle" de Jésus dans l'hostie), la question serait de savoir si ce que Jésus a dit alors, c'était : "ce pain, c'est moi", et dans ce cas effectivement il faut envisager une notion de présence de Jésus dans cet aliment ; ou, s'il a dit : "moi, je suis ce pain", et dans ce cas il voulait seulement affirmer qu'il était ce que représente symboliquement le pain, à savoir donc la Parole-Sagesse de Dieu. Et il faut noter que, en grec (langue dans laquelle sont écrits les évangiles), il est impossible de déterminer si c'est l'une ou l'autre chose que Jésus a dite...!
On peut noter aussi que, en présentant Jésus comme l'incarnation de la Parole-Sagesse de Dieu, l'évangéliste Jean fait de lui, par là-même, le dernier des prophètes, ou en tout cas le plus grand, car c'est cela que sont les prophètes avant tout, pas tant des prédicteurs de l'avenir, mais des porteurs de la Parole-Sagesse de Dieu auprès des hommes leurs frères. Car, du point de vue biblique, pour nous les êtres humains, vivre physiquement, physiologiquement, ne nous suffit pas, nous avons besoin que notre existence ait un sens, une signification.
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Ils lui disent donc :
« Quel signe fais-tu donc, toi,
pour que nous voyions et que nous te croyions ?
Quelle œuvre ?
Nos pères ont mangé la manne dans le désert,
comme il est écrit :
Un pain venu du ciel il leur a donné à manger. »
Jésus donc leur dit :
« Amen, amen, je vous dis :
ce n'est pas Moïse
qui vous a donné le pain venu du ciel,
mais c'est mon Père
qui vous donne le pain venu du ciel, le véritable.
Car le pain de Dieu,
c'est celui qui descend du ciel
et donne vie au monde. »
Ils lui disent donc :
« Seigneur, donne-nous toujours ce pain ! »
Jésus leur dit :
« Moi, je suis le pain de la vie.
Qui vient à moi n'aura pas faim,
qui croit en moi n'aura pas soif,
jamais ! »
(Jean 6, 30-35)