Billet original : Quelle autorité ?
« Ce n'est pas tout homme qui me dit : “Seigneur ! Seigneur !” qui entrera au royaume des cieux, mais qui fait la volonté de mon père dans les cieux.
« Beaucoup me diront en ce jour-là : “Seigneur ! Seigneur ! N'est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons jeté dehors les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur déclarerai : “Jamais je ne vous ai connus. Séparez-vous de moi, vous qui œuvrez l'iniquité !”
« Ainsi, tout entendeur de ces paroles miennes, qui les fait, ressemblera à un homme avisé qui a bâti sa maison sur la pierre. Descende la pluie, viennent les torrents, soufflent les vents et tombent sur cette maison, elle ne tombe pas, car elle est fondée sur la pierre. Et tout entendeur de ces paroles miennes, qui ne les fait pas, ressemblera à un homme fou qui a bâti sa maison sur le sable. Descende la pluie, viennent les torrents, soufflent les vents et heurtent cette maison : elle tombe, et sa tombée est grande. »
Or, quand Jésus achève ces paroles, les foules sont frappées par son enseignement : car il les enseigne comme ayant autorité, et non comme leurs scribes.
Matthieu 7, 21-29
Et nous voici à la conclusion du "sermon sur la montagne". En bon pédagogue, Matthieu veut maintenant inciter son auditoire à ne pas en rester à ce stade de l'audition. C'est beau, les discours, mais si on en reste là, c'est une beauté un peu vaine. Il ne s'agit donc pas de placer Jésus sur un piédestal, pas plus dans notre cœur, il s'agit surtout de faire la seule chose qu'il nous demande : la volonté du Père. Remarque-t-on que l'opposition qui est marquée ici entre Jésus et le Père va très loin, puisqu'il est même question de gens qui prophétisent, qui exorcisent et qui font des miracles, au nom de Jésus, et que lui-même rejette, pour cette seule raison qu'ils ont agi au nom de Jésus et non pour faire la volonté du Père ! Je crains vraiment que peu de chrétiens comprennent bien ce qui est dit, ici, mais pas seulement. C'est pourtant un thème important développé par les synoptiques, contrairement à Jean qui a une tendance presque constante à tout centrer sur un Jésus qui prend presque la place du Père, comme nous l'avons vu lorsque nous l'étudiions, avant la Pentecôte. Dans les synoptiques, donc, Jésus n'est pas encore cette figure que les chrétiens ont faite par la suite d'un Christ qui devient plus important que le Père. Au contraire, c'est un Jésus qui n'a qu'un seul objectif, une seule mission, mettre chacun en relation personnelle avec Dieu.
On peut difficilement reprocher aux premiers chrétiens d'avoir, en deux ou trois siècles, développé cette christologie contraire à l'enseignement et aux souhaits de Jésus lui-même. Matthieu nous donne d'ailleurs, dans la dernière phrase du texte d'aujourd'hui, les raisons d'une telle dérive : l'enseignement de Jésus est tellement novateur — on peut même dire révolutionnaire — que forcément, avant même l'enseignement, c'est à celui qui le transmet qu'ils se sont attachés... On sait que c'est ce qui va faire le drame du ministère de Jésus, les foules vont le suivre à cause des 'signes', à cause de cette force de son verbe, rêvant d'un Jésus qui va tout faire à leur place, s'asseyant sur le trône de David, restaurant la souveraineté d'Israël. Un Royaume de Cocagne ! Après la résurrection, il y a une première période un peu différente, où ses disciples les plus proches vont effectivement faire cette expérience d'une relation personnelle avec Dieu, ce qu'ils ont appelé la venue de l'Esprit. Ceux-là vivent ce que Jésus avait enseigné. C'est l'évangile de Marc (ainsi que la source Q) qui nous parlent le mieux de cette période où on ne s'était pas encore soucié de donner un statut particulier à Jésus. On ne se posait pas la question, alors, puisqu'on vivait le message.
Les choses évoluent déjà avec Matthieu, qui conserve quand même l'essentiel de ce qu'on trouve chez Marc, mais qui tient à affirmer que Jésus était le Messie, tout en lui donnant un sens plus spirituel que l'image générale que s'en étaient faite les juifs jusque là. C'est un premier statut qui est donné à Jésus, mais qui respecte encore la primauté du Père en ce que ce Messie n'a de sens qu'en tant qu'il a inauguré le Royaume, et on peut dire alors que, pour Matthieu, le cœur de la bonne nouvelle, c'est le Royaume, pas encore celui qui nous en a ouvert la porte. Il faut arriver à Luc pour que vienne l'évolution radicale qui changera tout, car c'est avec lui que Jésus commence à devenir Dieu. Plus précisément, fils de Dieu, mais c'est déjà ce que veut dire l'expression chez lui, alors que chez Marc et Matthieu Jésus n'est nommé aussi comme fils de Dieu qu'au même titre que David, c'est-à-dire comme être humain particulièrement chéri, sans que cela ne fasse de lui plus qu'un homme. Chez Marc et Matthieu, l'expression fils de Dieu est comme un synonyme de Messie. Chez Luc, elle commence à signifier Dieu lui-même, comme chez Jean, d'ailleurs, mais l'histoire de l'évangile de Jean est indépendante des évolutions qu'on peut discerner de Marc à Matthieu et Luc, et ne viendra en renfort de "l'avancée" de Luc que dans les débuts du deuxième siècle.
Revenons-en maintenant à notre texte du jour, et particulièrement à la parabole des deux maisons. C'est donc ce dont elle nous parle précisément : ceux qui "font les paroles de Jésus", donc ceux qui entrent dans une histoire personnelle avec le Père, ceux-là sont comme l'homme avisé qui construit une maison qui résistera à tout, parce qu'elle est ancrée dans le roc. Mais ceux qui "ne font pas les paroles de Jésus", donc ceux qui n'entrent pas dans un chemin de relation avec le Père, même s'ils accomplissent des prodiges en pensant agir au nom de Jésus, ceux-là sont comme l'homme fou qui construit sa maison sur le sable : grande sera leur ruine ! J'ai peur que cette parole ne soit difficile à entendre pour beaucoup de ceux qui se pensent chrétiens. Certes, à peu près tous disent encore, au moins de temps en temps, le Notre Père, par exemple. Mais ils devraient quand même se poser la question : qui prient-ils le plus souvent ? Le Père, ou n'est-ce pas plutôt Jésus, quand ce n'est pas Marie ou encore l'un ou l'autre saint ?