Billet original : Témoins à charge
« Si je n'étais pas venu et ne leur avait pas parlé, ils n'auraient pas de péché. Mais maintenant ils n'ont pas d'excuse à leur péché. Qui me hait hait aussi mon Père. Si je n'avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché. Or, maintenant qu'ils ont vu, ils nous haïssent, et moi et mon Père. Mais c'est pour que soit accomplie la parole écrite dans leur loi : Ils m'ont haï sans raison. »
« Quand viendra le Paraclet, que moi je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui vient d'auprès du Père, lui témoignera pour moi. Et vous aussi vous témoignerez, parce que dès le commencement vous êtes avec moi. »
« Je vous ai parlé ainsi, pour que vous ne soyez pas choqués : Ils vous feront exclus de synagogue, et même l'heure vient où qui vous tuera croira offrir un culte à Dieu. Ils feront ces choses parce qu'ils n'ont connu ni le Père ni moi. Mais je vous ai parlé ainsi pour que, quand viendra leur heure, vous vous souveniez que moi je vous l'ai dit. Ces choses, je ne vous les ai pas dites dès le commencement, parce que j'étais avec vous.»
Jean 15, 22 - 16, 4
Nous poursuivons sur le thème de samedi : le monde qui ignore le Père, d'où découlerait que ce monde hait ceux qui connaissent le Père. Nous avons dit que ce thème du monde mauvais par nature est déplacé chez Jean : il n'y a que dans ce passage qu'on le trouve. Nous en avons la confirmation à la fin du texte d'aujourd'hui. Déjà hier, nous étions passés du 'monde' à un 'ils' plus vague, que nous pouvions lire, logiquement, comme étant "les gens du monde". Mais nous voyons aujourd'hui qu'au bout du compte ce "ils", ce sont ceux qui vont "faire exclus de synagogue" les disciples de la communauté, ce sont donc ceux que tout du long de son évangile Jean appelle "les juifs". Nous retombons dans un terrain plus cohérent. Mais concentrons-nous d'abord sur le premier paragraphe.
Nous y voyons une très nette aggravation du reproche fait aux "ils" qui sont donc les juifs. Jusqu'à présent il n'était question de les accuser que d'être opposés. Opposés jusqu'à persécuter les disciples, ce qui est quand même grave, mais opposés seulement parce qu'ils "ne connaissent pas le Père". C'est une erreur qu'ils commettaient, répréhensible, mais avec circonstances atténuantes. Aujourd'hui, nous basculons, ils n'ont plus d'excuses, ce n'est plus une erreur mais un péché. Parce que Jésus est venu, ils sont donc censés avoir eu connaissance du Père par Jésus. Heureusement encore que nous avons vu que cette affirmation ne visait en réalité que les juifs. C'est déjà excessif, c'est une des racines de l'antisémitisme chrétien. Comme si Jésus avait jamais eu dans sa vie l'attitude de prétendre s'imposer contre la liberté des personnes ! Affirmer que simplement parce que certains ont aperçu de loin un jour Jésus au coin d'une rue, ils auraient dû aussitôt voir par lui le Père ? ou, plus tard, d'avoir seulement entendu des chrétiens parler de leur foi ? Il y a dans ce langage l'expression d'une intolérance manifeste, c'est un langage sectaire et intrusif. On comprend qu'en généralisant, comme il est possible de le faire ici, ces reproches à toute l'humanité qui ne croit pas au Jésus de la communauté johannique, il est facile d'en arriver au combat des fils de la lumière contre les fils des ténèbres, à la séparation du monde en deux camps dont un seul est destiné à obtenir le salut, voire se considère déjà sauvé, et l'autre destiné à être rayé de la surface de la terre. L'Église catholique a officiellement et définitivement abandonné un tel langage depuis le concile vatican 2, ce qui n'empêche qu'elle propose encore un tel texte à la lecture liturgique : c'est dommage.
Et puis voici que s'invite à nouveau l'Esprit, et avec un rôle nouveau qui n'avait pas été explicité jusqu'à présent. Pour l'instant, Jean avait parlé de l'Esprit dans un rôle assez parallèle à celui de Jésus après sa résurrection. Les disciples recevront l'Esprit comme une présence du ressuscité avec eux, qui les accompagne. "Il vous rappellera tout ce que je vous ai dit" (Jean 14, 26) : ce n'est pas qu'il va juste combler leurs trous de mémoire, c'est plutôt qu'il va leur faire découvrir un sens qu'ils n'avaient jusque là pas soupçonné au message de Jésus, raison pour laquelle Jésus deviendra pour eux plus vivant après sa mort qu'avant. Nous voyons qu'il y a bien un lien très étroit entre l'Esprit et Jésus passé au-delà de la mort. Mais aujourd'hui, nous allons plus loin : par l'Esprit, les disciples vont pouvoir témoigner, à leur tour. Comme Jésus a témoigné pour eux du Père, comme l'Esprit a témoigné pour eux du vrai Jésus qu'ils n'avaient pas vraiment perçu (on peut dire que c'est par l'Esprit que les disciples ont fini par recevoir le témoignage que Jésus rend au Père), de même eux aussi vont témoigner : de Jésus, et du Père. On peut le comprendre, si on y tient, dans le sens sous-entendu par Jean, avec sa théologie des poupées gigognes (le Fils révèle le Père, l'Esprit révèle le Fils, et les disciples révèlent l'Esprit ?), le fait essentiel est là : l'Esprit nous fait témoigner du Père. Cette affirmation vient évidemment pour appuyer le paragraphe précédent, pour justifier qu'il y a péché de la part des juifs puisque les disciples sont censés leur révéler qui est le Père... mais ceci suppose, bien entendu, que les disciples soient réellement et pleinement dans la mouvance de l'Esprit.
Le dernier paragraphe, à part le fait important qu'il nous révèle qui sont réellement les "ils" visés dans le discours de Jean, ne présente que peu d'intérêt. L'évangéliste présente le discours comme une annonce faite à l'avance par Jésus d'événements qui arriveront effectivement plus tard à la communauté (l'expulsion de la synagogue), et une main sans doute ultérieure a cru malin de relever que cette prédiction est une preuve de plus de la divinité de Jésus. J'espère qu'il n'y a plus trop grand monde pour croire à de tels enfantillages. De même la toute dernière phrase : pourquoi Jésus n'a-t-il pas parlé dès les débuts de son ministère de la théologie trinitaire qui est en train de se construire sous nos yeux dans ce discours d'adieux ? parce qu'il était encore avec eux, qu'ils n'avaient pas besoin de connaître tous ces détails, et que maintenant que l'Esprit va venir il les prévient pour qu'ils comprennent ce qui leur arrive... ! Jésus n'a évidemment jamais élaboré une telle théologie, c'est celle qu'a construite la communauté johannique pour s'expliquer à elle-même ce qu'elle a vécu et vit. Pour le reste, ce n'est pas nécessairement pour autant faux, c'est leur façon à eux de le comprendre, qui a fini par devenir très prégnant dans les dogmes retenus ultérieurement pas les Églises, mais qui n'était pas la seule façon de le comprendre, déjà de leur temps. Nous n'irons pas plus loin pour l'instant sur cette question, nous en avons déjà parlé à plusieurs reprises, nous y reviendrons certainement encore d'autres fois.