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Billet de blog 26 septembre 2024

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Hérode et ses ombres

Jésus est là, les guérisons se produisent, il fulmine contre les riches comme l'ont fait tous les prophètes avant lui, comment le "petit peuple" ne verrait-il pas en lui ce messie tant attendu ?

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Les suppositions rapportées ici au sujet de Jésus, qu'il pourrait être au choix Jean le Baptiste revenu d'entre les morts, ou Élie, ou l'un quelconque des prophètes du temps passé, sont rapportées aussi par Marc (6, 14s) dans son passage parallèle à celui-ci, et sont évoquées encore par les trois évangélistes synoptiques lorsque Jésus va poser un peu plus loin la question aux disciples sur ce que les gens pensent qu'il est (Mt 16, 13s ; Mc 8, 27s ; Lc 9, 18s). Ces idées étaient de fait celles que tout le monde, du moins dans ce qu'on peut appeler le petit peuple, partageait au sujet du messie tant espéré et attendu : ce messie devait être un prophète aussi grand que Moïse l'avait été ; on avait pensé que Jean le Baptiste était peut-être ce messie et on espérait encore qu'il puisse revenir d'une manière ou d'une autre de sa mort ordonnée par Hérode, mais il y avait aussi l'hypothèse d'Élie, le prophète jamais mort puisque enlevé au ciel tout vivant sur le "char de feu", et pour finir, par défaut, n'importe quel prophète de l'ancien temps pouvait faire l'affaire...

Jésus est là, il surprend lui aussi, comme Jean le Baptiste, bien que dans un style différent, et surtout par rapport à Jean : il accomplit des miracles ! c'est là un signe très important, c'est ce qu'ont fait aussi les plus grands prophètes, des miracles. Il faut comprendre ce peuple, pris entre l'occupant romain d'une part, et d'autre part un haut clergé et autres pontes, indignes dans leur ensemble, qui, sans forcément collaborer ouvertement avec l'occupant, ne se trouvent cependant pas trop gênés par la situation, s'en accommodent même fort bien, du moment que ce dernier les laisse continuer de s'enrichir en exploitant la religiosité et l'incapacité à se révolter dans lesquelles se trouve ledit petit peuple. Alors oui, Jésus est là, les guérisons se produisent, il fulmine contre les riches comme l'ont fait tous les prophètes avant lui, comment ne verraient-ils pas en lui ce messie tant attendu ?

Luc est celui des évangélistes qui nous parle le plus d'Hérode, qui le mentionne le plus souvent, et le seul qui affirme que, lors du drame final, Jésus aurait comparu devant lui. Ce dernier fait n'ayant en réalité absolument aucune portée d'aucun ordre que ce soit, aucune conséquence ni importance, ni politique ni théologique, ne pouvant en être tirée, on ne voit pas pourquoi Luc aurait inventé ce face-à-face avec Hérode. Il ne s'y passe d'ailleurs rien de notable ; le roitelet, apparemment, aurait voulu voir de ses yeux se produire un de ces miracles dont on lui avait parlé. Son cas est similaire à celui de ces pharisiens dont on nous dit que certains demandaient eux aussi que Jésus accomplisse sous leurs yeux de tels signes pour leur prouver qu'il était bien le messie ! Mais les signes ne se produisent jamais que pour des raisons existentielles, quand il y a des besoins vitaux, et non pour prouver quoi que ce soit, non pour obliger qui que ce soit, à croire en Dieu.

Jésus étant galiléen, il dépendait donc administrativement de Hérode, c'est le prétexte sous lequel Pilate avait espéré ne pas avoir à décider que faire de cet homme dont le sanhédrin (ou peut-être Hanne seul) voulait se débarrasser, sans que lui, Pilate, ne comprenne bien clairement, ou peut-être au contraire comprenne trop clairement, leur motivation. Il est certain aussi que, pendant toute la période de son ministère où il parcourait essentiellement la Galilée, Jésus pouvait craindre qu'il lui arrive la même chose qu'à Jean le Baptiste, et il y a effectivement à ce sujet un épisode, très court il est vrai, rapporté encore par Luc seul (13, 31s), où des pharisiens viennent avertir Jésus que Hérode cherche sérieusement à l'arrêter parce qu'il "veut te tuer". Là encore, on ne voit pas pourquoi Luc aurait inventé cette anecdote, d'une part parfaitement plausible et cohérente avec ce que nous savons du personnage, et d'autre part sans sens particulier vis-à-vis de la stature spirituelle de Jésus.

Luc, enfin, est le seul à ne pas dire ici que Hérode adhérerait à l'hypothèse d'un Jésus habité par l'esprit de Jean le Baptiste. Matthieu et Marc, pour leur part, l'affirment clairement ; Marc simplement "celui que moi j'ai décapité, Jean, c'est lui qui a été réveillé !" ; Matthieu encore plus explicite "celui-ci c'est Jean le baptiseur, lui il a été réveillé des morts, c'est pourquoi les puissances opèrent en lui". Selon Flavius Josèphe, une des rares, sinon la seule, sources, indépendantes des évangiles, que nous ayons au sujet de Jean le Baptiste, Hérode aurait été un homme extrêmement superstitieux, se serait senti coupable d'avoir fait tuer Jean, et aurait même considéré une défaite militaire qu'il subira ultérieurement comme un châtiment pour ce crime qu'il avait commis. Matthieu comme Marc semblent alors se rapprocher de cette même image d'un Hérode habité par le remord, surtout en tenant compte de leur récit de cette mort de Jean, où ils disent bien que Hérode ne consent à faire décapiter Jean que contraint et forcé par Hérodiade via sa fille...

Luc, ici, évite soigneusement de faire adhérer Hérode à cette idée de retour de Jean par Jésus interposé, Luc ne rapporte pas non plus l'histoire grand-guignolesque de la danse de la fille d'Hérodiade et de la tête de Jean apportée sur un plateau, ce qui ne veut pas dire que Matthieu et Marc inventeraient cet Hérode, à la limite du caricatural pour nous aujourd'hui, mais plutôt, et à mon avis avec raison, parce qu'il a estimé que cela n'avait aucune signification profonde concernant la personne de Jésus, et que, au contraire, cela ne constituait qu'une diversion, nous détournant alors de l'essentiel de qui il était et du sens qu'il peut avoir pour nous, aujourd'hui encore.

Illustration 1

et Hérode le tétrarque a entendu tout ce qui se passait
    et il était perplexe à cause de ce qui était dit
par certains 
    que c'est Jean qui a été réveillé d'entre les morts
mais par d'autres
    que c'est Élie qui est apparu
et par d'autres encore
    que c'est quelque prophète d'entre les anciens qui s'est levé

    alors Hérode a dit
« Jean moi je l'ai décapité
    qui est donc celui-ci dont j'entends de telles choses ? »
et il cherchait à le voir
    
(Luc 9, 7-9)

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