On a un peu l'impression d'ouvrir notre quotidien régional : alors voyons, quelles sont les nouvelles aujourd'hui ? ah ! sale affaire, ce Pilate qui a maté dans le sang un début d'esclandre autour du Temple ; ces policiers n'ont vraiment aucune retenue, et puis on les couvre ensuite, ils le savent, alors forcément... et quoi d'autre ? dans le quartier de Siloé, à Jérusalem, une tour s'est effondrée ; ces tours sont des dangers publics, il ne se passe pratiquement pas d'année sans que l'une ou l'autre ne s'effondre, on devrait les interdire... pauvres gens, quand même !
Moi, je trouve cela intéressant que les évangiles (ici, du moins un évangile, celui de Luc) nous rapportent des faits divers : c'est au-delà de l'anecdote, mais en-deça de l'événement qui puisse retenir l'attention de l'historien, en tout cas pas de ce qu'on pourrait appeler la grande histoire, et on ne peut alors que conclure à une forme d'authenticité ; oui il est plus que vraisemblable que Pilate ait, à une certaine occasion, réprimé dans le sang un début d’échauffourée parmi des pèlerins venus pour la pâque ou autre fête importante, oui il est plus que vraisemblable qu'une tour se soit effondrée causant la mort de dix-huit personnes, soit qui passaient là, soit qui œuvraient à l'intérieur. Des histoires comme ça, ça ne s'invente pas, et les commentaires qu'elles ont suggéré à Jésus sont vraisemblablement aussi conformes à ce qu'il a effectivement dit à cette occasion.
Si vous ne vous convertissez pas, vous mourrez semblablement ou pareillement ! S'ils ne se convertissent pas, autrement dit s'ils ne croient pas que Jésus est le Messie, s'ils restent attachés à leur image d'un messie politico-militaire, alors ils mourront : on peut se demander ici s'il ne faut pas prendre cette affirmation littéralement. De nos jours, deux millénaires plus tard, échapper à la mort corporelle, non, on n'y croit pas, on n'y croit plus ; mais cette idée, les tout premiers chrétiens, eux, y croyaient, et s'ils en étaient persuadés, c'est peut-être bien parce que l'idée leur en était déjà venue avant la mort de leur rabbi, soutenue par lui. Peut-être bien que Jésus était persuadé que la mort allait disparaître, même si lui, il fallait qu'il l'affronte et la vainque auparavant.
La parabole qui suit aborde le même thème : le figuier dans la vigne représente Israël, et les trois années pendant lesquelles le propriétaire n'y a pas trouvé de fruits représenteraient les trois années pendant lesquelles Jésus a prêché (si on suit l'évangile de Jean, lequel est le plus vraisemblable) sans guère de succès, malgré un certain enthousiasme initial. Jésus est alors sans doute le viticulteur et Dieu le propriétaire : Dieu veut en finir tout de suite avec ce figuier Israël qui ne porte pas de fruit, et Jésus lui suggère d'attendre encore un peu qu'il lui donne tous les soins possibles, et sinon, eh bien, qu'il fasse ce qu'il envisageait, qu'il coupe cet arbre, que meurent donc les israélites, qu'ils ne puissent pas accéder à la vie éternelle puisqu'ils n'en sont pas dignes !
Tout du long de la Bible, la perspective n'est pas celle d'une vie après la mort, il n'est question que : de vivre ou de mourir. L'idée d'une vie après la mort n'a commencé à se faire jour qu'aux deux derniers siècles avant Jésus, et encore n'était-elle semble-t-il pas admise par tous ! Jésus faisait partie de ceux qui l'admettaient, confirmant ainsi sa proximité avec les pharisiens, qui eux aussi la professaient, mais le concept du Messie supposait l'entrée dans une ère nouvelle d'où la mort aurait été chassée. C'est donc vraisemblablement littéralement, s'il pense qu'il est ce Messie bien que sans la dimension politico-militaire qu'ils en attendent, qu'il leur annonce qu'ils mourront s'ils ne se convertissent pas à lui, s'ils ne lui reconnaissent pas cette qualité, d'être celui qu'ils attendent.
Agrandissement : Illustration 1
et en ce même temps certains étaient là
lui annonçant l'affaire des Galiléens
dont Pilate a mêlé le sang avec leurs sacrifices
et répondant il leur a dit
« pensez-vous que ces Galiléens étaient pécheurs
plus que tous les Galiléens
pour qu'ils aient souffert cela ?
non ! vous dis-je
mais si vous ne vous convertissez pas
vous périrez tous semblablement
ou ceux-là les dix-huit
sur lesquels la tour à Siloé est tombée
et les a tués
pensez-vous qu'ils étaient en dette
plus que tous les hommes habitant Jérusalem ?
non ! vous dis-je
mais si vous ne vous convertissez pas
vous périrez tous pareillement »
et il disait cette parabole
« quelqu'un avait un figuier planté dans sa vigne
et il vint cherchant du fruit sur lui
mais il n'en trouva pas
alors il a dit au viticulteur
"voici trois ans depuis lesquels
je viens cherchant du fruit sur ce figuier
et je n'en trouve pas
coupe-le !
aussi pourquoi épuiserait-t-il encore la terre ?"
mais répondant il lui dit
"seigneur ! laisse-le encore cette année
le temps que je pioche autour de lui
et apporte du fumier
et s'il faisait du fruit à l'avenir ?
et sinon tu le couperas" »
(Luc 13, 1-9)