Billet original : Sagesse
Jésus né à Bethléem de Judée, aux jours d'Hérode le roi, voici : des mages d'Orient arrivent à Jérusalem. Ils disent : « Où est le nouveau-né, roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile à l'Orient. Et nous venons nous prosterner devant lui. »
Quand il entend, le roi Hérode est troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il rassemble tous les grands prêtres et scribes du peuple. Il s'enquiert auprès d'eux : « Où doit naître le messie ? » Ils lui disent : « À Bethléem de Judée, ainsi qu'il est écrit par le prophète : “Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit parmi les chefs-lieux de Juda ! Car c'est de toi que sortira un chef qui sera le berger de mon peuple Israël.” » Alors Hérode à la dérobée appelle les mages. Il se fait préciser par eux le moment où a brillé l'étoile. Il leur donne mission pour Bethléem. Il dit : « Allez, informez-vous avec précision sur le petit enfant. Et quand vous aurez trouvé, annoncez-le moi, pour que moi aussi je vienne me prosterner devant lui. »
Ils entendent le roi, et vont. Et voici : l'étoile qu'ils avaient vue à l'orient les précédait jusqu'à ce qu'elle vienne se tenir au-dessus : où est le petit enfant ! En voyant l'étoile, ils se réjouissent de fort grande joie. Ils viennent dans la maison et voient le petit enfant avec Marie, sa mère. Ils tombent et se prosternent devant lui. Ils ouvrent leurs trésors, et lui offrent des présents : or, encens et myrrhe.
Avertis en rêve de ne pas repasser chez Hérode, par un autre chemin ils se retirent vers leur pays.
Matthieu 2, 1-12
La liturgie du temporal, que nous suivons normalement sur ce blog, ne nous propose pas de texte pour les 26 et 27 décembre. Ceci est dû à la particularité de Noël, seule fête du temporal à avoir une date fixe, et de ce que la liturgie du sanctoral propose pour ces deux jours des saints (Étienne, premier diacre et premier martyr, et Jean, "l'apôtre et évangéliste") qui sont censés avoir la préséance sur le temporal. Nous en profiterons, pour notre part, pour lire les récits de Matthieu qui suivent la nativité, et que nous n'aurions sinon pas vus : aujourd'hui, la venue des mages, et demain, la fuite en Égypte et le massacre des innocents.
Il est à noter que la nativité proprement dite, chez Matthieu, figure sous une formule qui la sous-entend seulement, plus qu'elle ne la décrit à proprement parler. Cela tient en un seul verset, suite au songe qu'avait fait Joseph où l'ange lui intimait d'épouser Marie bien qu'elle soit enceinte : Joseph se réveille, prend Marie chez lui, "et il ne la connaît pas jusqu'à ce qu'elle ait enfanté un fils, et il lui donne son nom : Jésus" ! On comprend qu'il y a eu accouchement, forcément, mais il est presque escamoté. Ce qui importe pour Matthieu, c'est d'une part de souligner que Joseph n'a pas "couché" avec Marie jusqu'à la naissance, et d'autre part que c'est lui qui a nommé l'enfant. Et aussitôt on va enchaîner sur les mages... Là où, chez Luc, on avait l'impression que la venue de Jésus était l'affaire exclusive de Marie, c'est exactement l'inverse chez Matthieu, c'est une histoire qui ne concerne que Joseph.
Les mages symbolisent évidemment la sagesse des "païens", par opposition à l'aveuglement d'Hérode et des "grands prêtres", qui représentent les instances dirigeantes officielles du judaïsme de l'époque. On sait que, par ailleurs, la communauté matthéenne n'est pas très portée, c'est le moins qu'on puisse dire, sur la proclamation de la bonne nouvelle aux nations. La communauté matthéenne reste sur le schéma judaïque du peuple élu, qu'elle réduit encore à ceux, au sein du peuple juif, qui ont reconnu Jésus comme étant le Messie. Cet épisode des mages, contrairement à ce qu'on pourrait penser, respecte ce principe : ces personnes sages ont su reconnaître la sagesse encore plus grande de Jésus, ils viennent lui rendre hommage, mais ils ne vont pas planter leur tente sur place, ils ne vont pas s'installer ni s'incruster. C'est bien ainsi que le judaïsme considère le 'salut' des nations : qu'elles reconnaissent le choix fait par Dieu en élisant Abraham et sa descendance, mais les nations ne sont pas 'nées' juives, et elles ne le deviendront jamais.
Si le christianisme avait dérivé des communautés matthéennes, et non des communautés pauliniennes/lucaniennes, il fonctionnerait vraisemblablement de la même façon : on ne pourrait être chrétien qu'en étant né de parents chrétiens, c'est-à-dire, précisément, juifs d'obédience chrétienne. Être chrétien serait lié au sang coulant dans ses veines. Beaucoup des chrétiens actuels qui militent pour un retour du christianisme à ses racines juives, avec entre autres et par exemple respect intégral de la Torah, ne prêtent sans doute pas assez attention à cet aspect des choses, qui les exclurait alors tous automatiquement de la religion qu'ils appellent de leurs vœux ! D'un autre côté, un christianisme qui ne se sentirait pas obligé de dicter au monde entier ce en quoi il doit croire, et comment il doit se comporter en conséquence, laissant à tous les non-juifs non-chrétiens le soin de déterminer par eux-mêmes comment ils veulent organiser leur vie en réponse à une messianité de Jésus qui ne prétendrait pas s'imposer à eux directement... serait-ce une si mauvaise chose ?