Sans transition, nous passons du petit enfant, tout nouveau-né, entouré de l'affection de ses parents, à un contexte de persécutions, lequel est censé s'adresser aux futurs disciples dudit enfant, mais qui le concerne aussi lui-même en premier. C'est bien lui-même qui aura à persévérer jusqu'au bout dans le message, encore mieux dans l'exemple (la mise en œuvre personnelle dans sa vie de ce message) donné de ce message, et ce message concerne la représentation qu'on se fait de Dieu, la représentation que s'en faisait le judaïsme dans lequel il était né, mais aussi la représentation qu'en gardera tant le christianisme que l'islam par la suite, à savoir celle d'un Dieu primordialement extérieur, extérieur à l'univers, extérieur à chacune et chacun de nous.
Dans un tel contexte, dans une telle image de ce que peut signifier le mot Dieu, on attribue effectivement à celui-ci la qualité première et essentielle d'être extérieur à tout ce qui est, extérieur à tout ce qui tombe à portée de nos sens, extérieur donc tout particulièrement à nous-même, ce qui a notamment pour conséquence que nous allons nous classer dans trois catégories, et pas une de plus : celles et ceux qui croient en "l'existence" de Dieu, celles et ceux qui croient en la "non-existence" de Dieu (qu'on appelle encore les athées, ce qui est bien une croyance aussi), et celles et ceux qui, si on leur demande de choisir l'une ou l'autre de ces deux possibilités, ne se prononcent pas, ne peuvent ou veulent pas le faire (qu'on peut appeler les agnostiques = ne savent pas).
On note que ces derniers, les "agnostiques", eux ne sont pas dans une croyance ; leur positionnement peut correspondre à du je-m'en-foutisme général — la vie m'a favorisé, je profite au max de tous les plaisirs que je peux m'offrir, et pourquoi devrais-je chercher plus loin que le bout de mon nez —, mais peut, à l'inverse, traduire une lucidité et même une honnêteté intellectuelle, une conscience aiguë de ce que les deux premières positions ne sont, dans le fond, que des a priori sans aucun fondement, ou du moins des fondements beaucoup trop vagues, pour qu'on puisse les considérer comme de véritables positionnements : il y a là aussi, chez tous les croyants en l'existence comme en l'inexistence de Dieu, une paresse, une facilité, et il faut le dire : une démission.
Mais il y a quand même en fait une quatrième catégorie, celles et ceux qui ne croient pas, ni en l'existence ni en la non-existence de Dieu, mais : qui savent, d'expérience. Par rapport aux agnostiques (qui ne savent pas), on pourrait donc les appeler les gnostiques, si ce n'est que ce mot évoque aussitôt tout un folklore de spéculations échevelées, par lesquelles ils peuvent effectivement être tentés et dans lesquelles ils se perdront alors. Et puis, la connaissance dont il est question est avant tout une connaissance au sens biblique, à savoir une expérience concrète, charnelle pourrait-on dire en ce qu'elle passe d'abord par les sens, car le Dieu dont il y est question n'est donc plus primordialement extérieur mais intérieur.
L'aspiration à entrer dans cette expérience, dans cette connaissance-là donc, sera la plupart du temps fragile en nous, en sorte qu'il nous faudra persévérer "jusqu'au bout" ; nous serons souvent découragés, nous douterons, nous serons tentés de renoncer, de revenir à avant, à quand nous étions tellement tranquilles dans notre croyance quelle qu'elle soit, ou à notre soit-disant indifférence et profitons seulement de ce que la providence nous offre... Mais nous saurons bien aussi que nous n'avons pas vraiment le choix si nous voulons seulement rester fidèles à nous-mêmes, à notre conscience. Ce qui sera le plus difficile, sans doute, c'est que toute la société, le "bon sens" commun, nous diront que nous sommes fous, que nous ne courons qu'après des chimères...
Mais cette voix-là en nous, c'est elle qui restera ferme, elle, elle qui est l'esprit-même de Dieu, en nous. Les persécutions, l'adversité, ne sont donc pas nécessairement physiques, elles sont d'abord les résistances, l'inertie, en nous, quand il s'agit de passer de l'image du Dieu extérieur, de la transcendance, et du Dieu des religions, à celle du Dieu intérieur, de l'immanence, du Dieu qui me parle à moi tout personnellement. Ce qui n'empêche évidemment que c'est le même qui parle tout aussi personnellement à chacune et chacun ; mais ceci est une question à n'aborder qu'après être d'abord entré soi-même dans cette expérience de ce Dieu-là.
Agrandissement : Illustration 1
mais prenez garde aux hommes
car ils vous livreront aux sanhédrins
et ils vous fouetteront dans leurs synagogues
et aussi ils vous amèneront devant gouverneurs et rois
à cause de moi
en témoignage
pour eux et pour les nations
aussi quand ils vous livreront
ne vous inquiétez pas
de comment ou quoi dire
car que dire vous sera donné à ce moment-là
car ce n'est pas vous qui direz
mais l'esprit de votre père
disant en vous
et le frère livrera le frère à la mort
et le père l'enfant
et les enfants se lèveront contre les parents
et les feront mourir
et vous serez haïs de tous en raison de mon nom
mais qui aura persévéré jusqu'au bout
lui sera sauvé
(Matthieu 10, 17-22)