Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1433 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 avril 2015

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Deux en un

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Billet original : Deux en un

Arrive alors la Dédicace, à Jérusalem. C'était l'hiver. Jésus marchait dans le temple, dans le portique de Salomon. 

Les Juifs l'encerclent donc et lui disent : « Jusqu'à quand tiendras-tu notre âme en suspens ? Si tu es le messie, dis-le nous en clair ! »  Jésus leur répond : « Je vous l'ai dit, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père, elles-mêmes témoignent pour moi. Mais vous, vous ne croyez pas : c'est que vous n'êtes pas de mes brebis. 

« Mes brebis à moi entendent ma voix, et moi je les connais, et elles me suivent. Et moi, je leur donne une vie éternelle. Jamais elles ne se perdront, pour l'éternité, et nul ne les ravira de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tous ; et nul ne peut ravir de la main du Père. 

« Moi et le Père sommes un. »

Jean 10, 22-30

"Moi et le Père sommes un !" Cette affirmation est un des sommets de l'évangile de Jean. On pourrait la comparer, dans les synoptiques, à la transfiguration, elle aussi sommet de la révélation de qui est Jésus. L'auditoire — les "Juifs" — ne s'y trompe d'ailleurs pas, puisqu'il va immédiatement après se mettre en quête de pierres pour lapider son auteur. C'est que cette affirmation, contrairement à l'interprétation que voudraient en faire certains, comme les Témoins de Jéhovah par exemple, ne signifie pas seulement que Jésus et le Père sont "unis", mais bien qu'ils sont "un" (en grec ἕν ; s'il ne s'agissait que d'une union, pour dire qu'ils sont "comme un", il y aurait καθ'ἕν, et non ἕν seul). L'affaire est grave, Jésus semble par là se faire Dieu lui-même, c'est un blasphème ; de plus il y a eu plusieurs témoins, cela suffit, comme pour la femme adultère, pour que Jésus meure sur le champ.

On comprends les réactions des "Juifs", cette affirmation est excessive de la part de Jean — si tant est qu'elle ait été réellement formulée — à deux points de vue. D'abord dans le temps : si une telle unité entre Jésus et le Père est réellement possible, il faut pour le moins attendre la résurrection pour qu'elle soit effectivement manifestée. Ensuite sur le fond : même après la résurrection, Jésus est dit être en train de monter vers le Père, mais ce n'est qu'un mouvement qu'il a amorcé, Jean ne prétend pas, contrairement à Luc, que Jésus soit allé au bout de ce mouvement, au contraire il vient repêcher Pierre et lui demande de le suivre. Cette affirmation est donc plus une pétition de principe qu'une réalité accomplie au moment où elle est censée avoir été émise, et réalité qui ne s'accomplira peut-être jamais non plus, si ce n'est dans une fin des temps mythique où, selon la formule de Paul, tout l'univers serait enfin récapitulé en Christ.

Dans la suite de l'épisode (que nous avions vue pendant le carême) Jésus va d'ailleurs se défendre d'avoir voulu ainsi s'identifier formellement à Dieu. "Toi, un homme, tu te fais Dieu" (10, 33) lui reprochent les "Juifs", mais Jésus répond que non, qu'il se prétend seulement "fils de Dieu" (10, 36), s'appuyant d'ailleurs en cela sur le verset 6 du psaume 82 (81) où c'est YHWH lui-même qui le dit : "Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous !". D'un côté, il est certain qu'un fils de dieu est lui-même dieu, tout comme un fils d'homme est homme, ou qu'un fil d'âne est âne ! Mais nous ne sommes là que dans le partage d'une même nature, être "fils de" n'entraîne pas une identification des personnes. Jésus n'a pas dit "Moi je suis le Père". Cependant, concernant Dieu, est-il bien possible de partager sa nature sans être lui ? Nous avons bien sûr ici une amorce de ce qui deviendra le dogme de la Trinité, un seul Dieu en trois personnes, selon la formule consacrée.

La Trinité a donc été la "solution" trouvée pour résoudre ce paradoxe d'un Fils de Dieu, donc de même nature que lui, tout en ne lui étant pas identifié ; nous avons déjà ici le Père et le Fils, bientôt (dans l'histoire de l'Église) leur sera adjoint l'Esprit. Cependant cette "solution" ne rend pas compte du fait que le psaume ne s'adressait pas qu'à Jésus seul. De fait, Jean (17, 21), encore, fera dire à Jésus lors de sa prière du jeudi soir, à propos de ses disciples : "que tous soient un". À nouveau, ce "un" ne peut pas signifier qu'ils soient simplement "unis", cela va beaucoup plus loin puisque ce "un" est aussitôt comparé à la relation de Jésus avec le Père... Le modèle trinitaire semble alors nettement insuffisant pour rendre compte de la richesse de la théologie johannique, à moins de considérer que la figure du Fils ne concerne pas que Jésus : soit que le Fils, unique, n'est pas identifiable qu'à lui seul, soit que le Fils n'est pas unique dans ce sens-là. Je crois qu'on peut difficilement conclure autrement : un seul Père, un seul Esprit, mais pour le Fils c'est un peu plus complexe.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.