Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1433 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 juillet 2024

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Mais qu'y faire ?

L'ivraie est une graminée, dont l'apparence est difficilement distinguable de celle du blé tant que n'apparaissent pas les boutons floraux, regroupés en plusieurs petits épis, là où le blé, lui, n'en a qu'un seul, gros.

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'ivraie de cette histoire est vraisemblablement Lolium temulentum, une graminée, dont l'apparence est difficilement distinguable de celle du blé tant que n'apparaissent pas les boutons floraux, regroupés eux en petits épis de moins de dix fleurs chacun, et qui s'étagent sur le haut de la tige, là où le blé, lui, n'a qu'un seul gros épi terminal. Une fois les grains arrivés à maturité, ils sont aussi très similaires à ceux du blé, mais souvent infestés d'un champignon aux effets narcotiques, d'où l'apparence d'ivresse de ceux qui consommaient du pain dont la farine contenait trop d'ivraie. Cette ivraie était, jusqu'à l'agriculture mécanisée, une adventice courante du blé, il était difficile d'éviter qu'une moisson n'en contienne une proportion ne serait-ce que minime.

C'est pourtant ce dont est certain ce maître de maison, il est sûr de lui, sa semence était "belle", elle était pure, indemne de tout mélange, et tant que les plantes qui poussent n'en étaient qu'au stade d'herbe, nul ne pouvait soupçonner ce qui allait apparaître, le pot aux roses : de l'ivraie, mélangée en proportions importantes au bon blé. Que faire ? Si encore il n'y en avait qu'un peu, quelques plans de ci de là, la proposition des serviteurs serait peut-être envisageable, aller arracher ces quelques plans, quitte à ce que quelques plans de blé ne se perdent aussi, par piétinement ou parce qu'ils se trouveraient déracinés par l'arrachage d'une ivraie trop proche. Mais avec de l'ivraie présente massivement...

La suite de l'histoire est peut-être moins vraisemblable, il n'est pas sûr que de ramasser l'ivraie une fois les grains murs se fasse avec moins de dommage pour le blé qu'à la floraison. Si cette adventice a perduré si longtemps au long de l'histoire jusqu'à l'agriculture "moderne", c'est justement parce qu'il n'y avait pas vraiment de solution, pas d'herbicide capable de cibler précisément l'ivraie, pas de trieurs à grains capables de séparer le bon grain de blé du grain toxique de l'ivraie. Mais peu importe, cette histoire n'est là que pour l'allégorie : pourquoi Dieu permet-il le mal, pourquoi permet-il aux méchants de commettre leurs méchancetés en toute impunité ? la réponse est donc que ce n'est que provisoire, Dieu les attend au tournant de la moisson, ils n'entreront pas dans le royaume des cieux.

Cette parabole, propre à Matthieu seul, doit attirer notre attention sur les illusions que nous pouvons nous faire sur nous-mêmes. Spontanément, bien sûr, nous nous identifions plutôt avec le blé, et non avec l'ivraie, mais voici justement ce qu'elle nous dit : pendant très longtemps, il n'est pas possible de distinguer entre les deux, nous pouvons parfaitement nous illusionner nous-mêmes, nous raconter des histoires, que nous sommes des gens biens, jusqu'à ce que finisse par apparaître la réalité... Les pires spécimens de l'humanité font ainsi, non qu'ils ignorent totalement les forfaits dont ils sont responsables, mais persuadés en eux-mêmes qu'ils en sont justifiés par des objectifs qu'ils considèrent comme globalement plus importants.

De fait, ce qui est compliqué, en l'occurrence, c'est que l'ivraie ne sait pas qu'elle est toxique. De son point de vue à elle, elle ne fait qu'obéir au destin écrit dans ses gènes ; grain d'ivraie, elle ne peut que devenir une ivraie produisant à son tour des grains d'ivraie. Aussi, ne s'agit-il pas de choisir de s'identifier soit au blé soit à l'ivraie, mais plutôt au champ dans lequel les uns et les autres ont été semés. La parabole alors pourrait devenir plus rassurante : le mal que nous pouvons commettre au cours de notre vie sera de toutes façons effacé, et ne restera de nous que le bien. Ceci ne signifie pas que nous ne puissions et n'ayons rien à y faire, bien au contraire, mais qu'il ne s'agit pas non plus nécessairement et pour autant de nous autoflageller ! nous ne sommes pas tous des Hitler, des Staline, des Pol Pot, des Netanyahou, heureusement.

Illustration 1

il leur servit alors une autre parabole
    disant

« le royaume des cieux est semblable
    à un homme qui a semé de la belle semence
    dans son champ
puis pendant que les hommes dorment
    son ennemi est venu
et il a semé de plus de l'ivraie au milieu du blé
    et il s'en est allé
et quand l'herbe eut poussé et produit du fruit
    alors fut aussi révélée l'ivraie

les serviteurs du maître de maison s'approchèrent
    et lui dirent
"seigneur ! n'est-ce pas de la belle semence
    que tu as semée dans ton champ ?
d'où vient donc qu'il y ait de l'ivraie ?"
    et il leur disait
"c'est un homme ennemi qui a fait cela"
    et les serviteurs lui disent
"veux-tu donc que nous allions la ramasser ?"
    et il dit
"non ! de peur qu'en ramassant l'ivraie
    vous ne déraciniez avec elle le blé
laissez croître les deux
    jusqu'à la moisson
et au moment de la moisson
    je dirai aux moissonneurs
ramassez d'abord l'ivraie
    et liez-la en bottes pour la brûler
et le blé
    rassemblez-le dans mon grenier" »

(Matthieu 13, 24-30)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.