Voici de nouveau le même tiercé gagnant dans l'ordre que nous avions vu hier, de ce que les foules pensent de Jésus : en premier qu'il serait (habité par ?) Jean le Baptiste revenu des morts, ou en deuxième Élie redescendu du ciel, ou en troisième un quelconque des prophètes par défaut. Toutes ces hypothèses concernent en fait l'identité du Messie tant attendu, et sous-entendent donc implicitement que ces foules tiennent de toutes façons Jésus pour ledit Messie. Quand Pierre, répondant alors à la question plus précise de ce que pensent les disciples, dit que Jésus est le Messie, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il ne fait pas preuve d'originalité, et même au contraire cela ressemble plutôt à celui qui ne veut pas se mouiller. Oui, pour lui, comme pour les foules, Jésus est le Messie, à cause de tous les signes (au moins les guérisons) qui se produisent par son entremise, mais pour ce qui est d'en dire plus, il préfère rester prudent.
Pierre n'a peut-être pas tort, pour ce qui est de cette prudence. Concernant l'identification du Messie à Jean le Baptiste ou à Élie, notamment, selon Matthieu (17, 10-13) et Marc (9, 11-13), Jésus leur aurait dit, en redescendant de la montagne de la transfiguration, que Élie était déjà revenu, que c'était en Jean le Baptiste, que Jean avait été Élie revenu, Jésus semblant adhérer ainsi à la théorie défendue par certains scribes que Élie devait revenir avant le Messie. En tout cas, cette affirmation de Pierre concernant la messianité de Jésus n'a donc rien d'original, et on doit alors s'interroger sur le fait que, chez Matthieu, Jésus aurait félicité Pierre de cette parole, qui lui serait soit-disant venue d'une inspiration divine spéciale pour lui, félicitations suivies d'une prophétie sur le fait que Jésus fonderait pas la suite son église sur ce même Pierre comme récompense (image ? bons points ?) pour ce haut fait d'armes !
En fait, si on oublie totalement cette version de Matthieu qui a formaté toute la chrétienté depuis près de deux millénaires, on est obligé de constater que, ici chez Luc comme chez Marc, Jésus n'approuve d'aucune façon cette réponse de Pierre, puisque la première chose qu'il fait est de l'engueuler, et ensuite de leur ordonner de ne jamais dire ça "à personne", donc en fait même pas entre eux, même pas se monter le bourrichon les uns les autres sur ce sujet. On doit donc douter que cet ordre ne soit donné que pour satisfaire à la théorie moderne dite du "secret messianique", théorie selon laquelle Jésus se serait bien considéré comme étant le Messie, mais qu'il ne fallait pas le dire parce qu'il n'était pas le Messie politico-militaire attendu. Il n'y a aucun passage de son enseignement public qui lui fasse dire "je suis le Messie". Ce qui s'en rapproche le plus est cette version de Matthieu où Jésus féliciterait Pierre, c'est bien mince pour appuyer une telle théorie : le plus probable est que Matthieu s'est permis là une extrapolation de son cru qui appuyait la théologie développée par sa communauté.
Jésus a pu pendant un temps s'interroger sur sa vocation spécifique, sur ce que Dieu attendait de lui, étant donnés ces signes qui se produisaient par son intermédiaire, et comme il avait baigné depuis sa naissance dans le judaïsme, on peut imaginer qu'il ait été tenté de s'identifier à cette figure que tous attendaient de toute leur âme ; mais s'il avait fini par conclure que oui, effectivement il était ce Messie attendu, pourquoi ne l'aurait-il jamais déclaré clairement au cours de son ministère ? Le seul moment où il l'aurait fait, ce serait devant le sanhédrin, la formulation la plus nette se trouvant alors chez Marc : à la question du grand-prêtre "Es-tu le Messie" Jésus répond "Je suis". Il est vrai qu'on peut difficilement comprendre ici autre chose que : oui, je suis le Messie.
Le problème, cependant, est qu'il n'y avait aucun disciple présent (le plus proche était Pierre, mais dans la cour...). On allègue alors en général que peut-être l'un ou l'autre des gardes, ou même des membres de l'assemblée, avaient pu raconter ce qui s'était passé. Sauf que, il y a en fait un évangéliste qui, lui, était le mieux placé pour recueillir de telles confidences, et même de première main, c'est Jean, l'auteur du quatrième évangile, dont il est à peu près clair maintenant qu'il était un très proche, vraisemblablement même parent, du grand-prêtre Hanne. Or l'évangile de Jean ne raconte rien qui se rapproche ni de près ni de loin de cette supposée profession de foi de sa messianité. Chez Jean, la seule réponse que donne Jésus aux questions que lui pose le grand-prêtre est que, s'il avait voulu savoir quoi que ce soit de son enseignement, il n'aurait eu qu'à venir l'écouter quand il le donnait en public à tout le monde... ce qui lui vaut une gifle d'un soldat pour son insolence !
La théorie du secret messianique n'est pas complètement sans pertinence : il est certain que la vocation de Jésus, ce que Dieu attendait de lui ou du moins ce que lui, Jésus, a pensé être cette vocation, était radicalement différent de ce rôle de Messie tel qu'attendu par ses coreligionnaires. Et c'est bien la raison pour laquelle le judaïsme a perduré jusqu'à nos jours, attendant toujours le Messie : Jésus n'a pas rempli, il n'a pas répondu, à ce rôle. Et cette différence est en fait tellement énorme, qu'il est donc abusif de prétendre que si, quand même, Jésus a bien été le Messie tel qu'annoncé par YHWH et attendu par le judaïsme. Ce n'est pas au christianisme de décréter au judaïsme ce qu'il est ! Que le christianisme se contente de son Jésus, qu'il le considère comme le Verbe de Dieu incarné s'il le veut, mais qu'il ne prétende pas alors être le vrai Israël, c'est une imposture, et un mépris pour les voies de Dieu lui-même.
Agrandissement : Illustration 1
et il arriva quand il était en prière seul
que ses disciples le rejoignaient
alors il les interrogea en disant
« les foules qui disent-elles que je suis ? »
et répondant ils dirent
« Jean le baptiseur !
mais d'autres Élie !
et d'autres qu'un prophètes parmi les anciens s'est relevé ! »
puis il leur a dit
« mais vous qui dites-vous que je suis ? »
alors Pierre répondant a dit
« le messie de Dieu ! »
mais les ayant engueulés il leur a ordonné
de ne dire cela à personne
leur ayant dit
« le fils de l'homme va beaucoup souffrir
et être rejeté par les anciens et les chefs des prêtres et les scribes
et être tué
et le troisième jour être réveillé »
(Luc 9, 18-22)