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Billet de blog 27 novembre 2014

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Fils d'homme

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Billet original : Fils d'homme

« Quand vous verrez encerclée par des camps Iérousalem, alors, connaissez que sa dévastation est proche ! Alors : ceux de la Judée, qu'ils fuient dans les montagnes ! Ceux du milieu de la ville, qu'ils s'en éloignent ! Ceux des campagnes, qu'ils n'y entrent pas ! Parce que ce seront des jours où justice se fera pour effectuer tout ce qui a été écrit. 

« Malheureuses celles qui ont dans leur sein, et celles qui allaitent, en ces jours-là ! Car il y aura grande détresse sur la terre et colère contre ce peuple. Ils tomberont par la bouche de l'épée, ils seront déportés chez toutes les nations, Iérousalem sera foulée aux pieds des nations jusqu'à ce que s'accomplissent les temps des nations. 

« Seront des signes en soleil, lune et astres ; et sur la terre, les nations oppressées, effarées du fracas de la mer et des flots. Les hommes rendront l'âme de crainte dans l'attente de ce qui vient sur l'humanité, car les puissances des cieux s'ébranleront. Alors ils verront le fils de l'homme venir dans une nuée avec beaucoup de puissance et de gloire. 

« Quand cela commencera à arriver, redressez-vous, élevez vos têtes : c'est qu'elle est proche, votre délivrance ! »

Luc 21, 20-28

La suite du discours apocalyptique. Luc continue de suivre à peu près l'exposé de Marc (13, 14-27), repris aussi par Matthieu (24, 15-31), tout en imprimant sa marque propre. Ici, particulièrement, Luc a supprimé une péricope de Marc (24, 21-23) entre le deuxième et le troisième paragraphes de notre texte du jour, péricope qui avait pour objet d'avertir que ce temps du siège et de la destruction de Jérusalem, dont il est question dans les deux premiers paragraphes, n'est pas encore le signe de la venue du Messie. C'est seulement quand commenceront les signes cosmiques, dont il est question dans le troisième paragraphe, qu'on pourra, comme le dit la conclusion, commencer d'espérer. On peut penser que ce schéma, tel qu'on le trouve au complet chez Marc, traduit différentes étapes de la compréhension des événements. La destruction de Jérusalem a d'abord été comprise comme signe de la venue imminente (enfin !) du Royaume. Puis le temps a passé, il a fallu alors ajouter l'avertissement qu'on trouve chez Marc (non, non, on s'est trompés, ce n'était pas encore la venue du Messie...), ainsi que la nouvelle prédiction, beaucoup plus vague, mais plus universelle aussi, avec ses bouleversements cosmiques, et qui affecte cette fois toutes les nations, plus seulement Israël au travers de sa capitale.

Il est certain que pour l'auditoire de Luc, des communautés d'origine païenne et dispersées dans le Proche-Orient, la prise et la destruction de Jérusalem par les romains n'a pas de signification particulière. On peut imaginer qu'ils aient entendu parler de l'événement, mais il n'a pas eu la même résonance pour eux que celle qu'il a pu avoir pour la communauté matthéenne ! Les communautés lucaniennes se sont développées dès le début dans un détachement du judaïsme qui faisait qu'elles pouvaient éventuellement compatir aux tribulations des communautés 'sœurs' issues, elles, du judaïsme, mais pas ressentir la destruction de Jérusalem comme une catastrophe susceptible de signifier la venue de la fin des temps... C'est sans doute pour cette raison que Luc n'a pas jugé utile de conserver l'avertissement de Marc, il n'avait pas vraiment de sens pour son public. Cet avertissement, de plus, se réfère à la venue du "Messie", contrairement à la prédiction du troisième paragraphe qui parle, elle, de la venue du "Fils de l'homme". Or, pour Luc, toujours pour les mêmes raisons de détachement du judaïsme originel, Jésus est beaucoup plus que le Messie, cette figure qui, dans le fond, ne prend toute sa signification que pour un juif. Ceci n'aurait pas suffi à justifier la suppression du passage, mais a dû l'aider au moins à ne pas regretter sa décision.

La figure du "Fils de l'homme" convient bien mieux au propos de Luc. C'est une expression dans laquelle il est loisible de projeter des idées assez diverses et variées, selon l'arrière-plan culturel dont on est issu. C'est le seul titre dont Jésus ait fait usage pour se désigner lui-même. Jésus a refusé le titre de Messie, idem pour le titre de Fils de Dieu qui, de toutes façons, de son vivant, n'était qu'un qualificatif du même Messie, et non pas le Fils unique de Dieu et égal à Dieu, qui n'a été développé par les chrétiens que par la suite. Par contre, si on examine les évangiles, on s'aperçoit que l'expression Fils de l'homme revient un nombre presque incalculable de fois, et pas seulement utilisé par les rédacteurs pour désigner Jésus, mais aussi mis dans sa propre bouche pour parler de lui-même. Quand on parle donc du Fils de l'homme venant sur les nuées, n'importe quel auditeur, qu'il soit d'origine juive ou païenne, peut comprendre qu'il s'agit de Jésus et de son retour définitif. Quant à savoir ce que Jésus entendait lui-même par cette expression, c'est là une question bien plus délicate à répondre...

En soi, en hébreux, "un fils d'homme" n'est qu'une périphrase courante pour dire, simplement, un homme, un être humain. Il est certain que si Jésus l'a si souvent utilisée, c'était pour insister sur son humanité, dans un contexte où, au contraire, on avait tendance à vouloir faire de lui plus qu'un homme. L'expression plus précise "le fils de l'homme", que ce soit Jésus lui-même qui l'ait utilisée ou qu'elle lui ait été appliquée par les disciples, tendrait alors à faire de lui une sorte de prototype de ce qu'est être humain, le désigner comme l'être humain par excellence. On voit mal alors que ce soient les premiers chrétiens, qui ont eu la tendance générale dès le début à faire dériver Jésus vers le Fils de Dieu que nous connaissons, qui aient pu inventer ce concept, et on doit en conclure que c'est Jésus lui-même qui l'a forgé. Au-delà, je ne saurais trop dire ce que tout ceci signifie ! La vision du fils d'homme venant sur les nuées provient du livre de Daniel (7, 13), et peut être interprétée comme une figure du Messie. Mais cette vision ne nous est donnée que dans ce discours apocalyptique et dans l'interrogatoire devant le sanhédrin. Les nombreux autres emplois de l'expression "fils de l'homme" ne font aucune allusion à cette vision, et Jésus a refusé le rôle du Messie. L'association de cette vision à Jésus provient donc plutôt des premiers chrétiens qui, eux, tenaient à ce qu'il soit ce Messie. Comme pour le serviteur souffrant d'Isaïe, il s'agit de relectures des chrétiens, pas de la signification, qui restera peut-être encore longtemps mystérieuse pour nous, que Jésus lui-même mettait dans ce titre de "Fils de l'Homme".

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