Et ça y est, la famille de Jésus partie de Nazareth arrive à Capharnaüm, mais évidemment il y a tellement de monde qu'ils ne peuvent pas arriver jusqu'à lui, ils sont coincés dehors, comme le paralytique, et eux n'osent pas, comme lui, monter sur le toit-terrasse et faire un trou... Peut-être d'ailleurs que ce trou y est encore, mais en tout cas cela ne leur vient pas à l'esprit. Et puis, nous sommes dans une civilisation où la famille est une institution respectable et respectée par tous ; ils vont donc faire passer le message "dites-lui que sa famille est venue de Nazareth pour le voir", et nul doute qu'il va sortir pour les accueillir...
Si on veut comprendre ce qu'il se passe exactement dans cette scène, je crains bien qu'il faille impérativement oublier l'histoire de la conception virginale, de l'ange qui l'aurait annoncée, etc. Jésus a été conçu comme tous les enfants, a eu une enfance semblable à celle de tous les enfants, la seule particularité qu'on doive lui prêter — sans que pour autant elle lui soit exclusive —, c'est d'avoir toujours eu un intérêt important pour la question de Dieu. Non que quiconque dans le judaïsme de l'époque aurait pu vraiment mettre en cause son existence, mais les soucis matériels pouvaient évidemment, comme pour nous tous, prendre facilement le pas. Dieu est loin, et "gagner" sa vie pas si simple. Jésus, par contre, faisait partie de ces personnes pour lesquelles le sujet de Dieu restait central.
Et bien sûr, il se rendait compte que ce n'était pas le cas de l'ensemble de la société, ce qui le désolait. Aussi, quand il entendit parler de Jean le Baptiste, ne put-il s'empêcher d'aller voir par lui-même de quoi il retournait, et là, séduit, de rester avec lui, se faire son disciple. Puis Jean emprisonné, de reprendre dans un premier temps son flambeau, poursuivre sa mission en baptisant lui aussi en vue de l'approche du "royaume", et ce jusqu'au jour où commencèrent à se produire les premières guérisons, à partir de quoi s'est ouverte sa propre vocation, sa propre mission.
Du point de vue de sa famille, son départ pour s'attacher à Jean a été ressenti comme un abandon, comme de nos jours encore quand un enfant entre dans un groupe aux caractéristiques plus ou moins sectaires, ou même parfois quand il entre simplement au monastère ou dans les ordres ! la famille peut se sentir même trahie : il (elle) s'est choisi une autre famille, une famille de cœur, comme si nous n'étions pas à la hauteur, pas assez bien pour lui (elle). Et encore, à l'époque, ces liens familiaux étaient-ils beaucoup plus forts que de nos jours, dans nos sociétés de plus en plus individualistes.
Mais ceci n'était encore rien. Il est parti, il nous laisse nous débrouiller sans lui pour gagner notre pain, nous soutenir les uns les autres, c'est déjà triste et désolant, mais ce qui se passe maintenant est beaucoup plus grave, c'est de la folie, tous ces gens, toute cette agitation, qui se produit autour de lui, tout ce trouble à l'ordre public, ça ne pourra que mal se finir. Eux le savent, tout le monde d'ailleurs le sait, chaque fois qu'il y en a eu un pour se prendre pour le messie, ça s'est mal fini, au moins pour lui, sinon dans des bains de sang pour tous ses partisans. C'est cela que eux comprennent comme un plus un font deux.
Jésus, lui, s'en rend-il compte ? rien n'est moins sûr. Il va certainement en prendre conscience, non seulement du risque que cela lui fait prendre à lui, personnellement (et qui se réalisera effectivement, son exécution pour éviter qu'une insurrection n'entraîne une sanglante répression romaine, inéluctable dans ces cas-là), mais aussi de ce que cela, en réalité, infantilise les gens, comme il le comprendra au moins à la multiplication des pains : "vous me cherchez parce que vous avez mangé des pains et été gavés !".
Par la suite, il fera alors plus attention, dans la mesure où il lui était possible d'éviter que se produisent ces guérisons, ou du moins par rapport aux conséquences qui s'en suivaient pour les bénéficiaires. C'est là que se situe le soit-disant "secret messianique" : n'en parle pas, garde-le pour toi, il n'y a rien qui puisse en être dit pour le bien de qui que ce soit. Ce qu'il cherche, lui, c'est juste à partager cette passion qui l'anime pour celui qu'il appelle son Père, et c'est là que se situe pour lui sa vraie famille, une famille spirituelle, une famille pour laquelle ce qui compte le plus se situe au-delà ou en-deça des seules apparences, et cette famille-là est alors plus importante que celle des seuls liens du sang.
Agrandissement : Illustration 1
et arrivent sa mère et ses frères
et se tenant dehors ils envoient vers lui
pour l'appeler
et une foule était assise autour de lui
et on lui dit
« voici dehors ta mère et tes frères et tes sœurs
qui te cherchent »
et répondant il leur dit
« qui sont ma mère et mes frères ? »
et ayant regardé à la ronde
ceux qui sont assis en cercle autour de lui
il dit
« voici ma mère et mes frères
qui fait la volonté de Dieu
c'est lui mon frère et ma sœur et ma mère ! »
(Marc 3, 31-35)