Billet original : Dernier jour
Jésus dit en criant : « Qui croit en moi ne croit pas en moi, mais à qui m'a donné mission. Et qui me voit voit qui m'a donné mission.
« Moi, lumière, je suis venu dans le monde, pour que tous ceux qui croient en moi ne demeurent pas dans les ténèbres. Et si quelqu'un a entendu mes mots et ne les garde pas, moi, je ne le juge pas, car je ne suis pas venu juger le monde mais sauver le monde. Qui me repousse et ne reçoit pas mes mots a son juge : cette parole que j'ai dite le jugera au dernier jour.
« Car moi, je ne parle pas de moi-même, mais le Père qui m'a donné mission, lui, m'a donné commandement : que dire et comment parler. Et je sais que son commandement est vie éternelle. Les choses donc que je dis, selon que le Père m'a prescrit, ainsi je dis. »
Jean 12, 44-50
Ce sont ici, selon Jean, les dernières paroles en public d'un Jésus encore libre. Tout-de-suite après nous aurons le repas du jeudi soir, l'arrestation, etc. Ce passage arrive un peu abruptement. Après l'entrée "triomphale" dans la ville, marquée par une théophanie (une voix venue du ciel) que seul Jean rapporte, Jésus est allé "se cacher" ; l'évangéliste nous gratifie alors d'une petite méditation de son crû sur le manque de foi de ceux qui doutent encore malgré cette théophanie, puis soudain, comme ça : "Jésus dit en criant..." On suppose bien que ce n'est pas dans sa cachette ! C'est en fait une sorte de résumé, en conclusion, de l'essentiel de ce qui a été dit jusqu'à présent. C'est la fin du ministère public. Dans la structure de l'évangile, c'est aussi la fin de ce qui devait servir de catéchèse pour les néophytes ; la suite, qui rapporte des discours censément adressés aux seuls douze, étant vraisemblablement réservée à ceux qui avaient été admis dans la communauté, comme une sorte de deuxième degré dans l'initiation.
Ce mini-discours de conclusion de la première partie de l'évangile commence et finit par la réaffirmation que Jésus n'est qu'image fidèle du Père. Qui croit en Jésus, qui le voit, qui l'entend, ce n'est pas en Jésus qu'il croit, pas Jésus qu'il voit, pas Jésus qu'il entend, mais le Père. Ce sont là, effectivement, des idées qui nous ont été exposées à de nombreuses reprises, centrales dans la théologie johannique, et qui la caractérisent par rapport aux synoptiques où Jésus n'est pas si proche d'être identifié au Père. Entre ces deux réaffirmations, nous trouvons un petit développement sur le thème du jugement, un thème qui n'a en fait été évoqué jusque là qu'épisodiquement, et qui n'est pas non plus développé ici avec des luxes de détails, mais qui y prend un peu plus de relief du fait du statut de conclusion de ce passage. C'est donc une incitation à en profiter pour examiner ce thème de plus près.
La première fois qu'il a été question du jugement, c'était suite à la guérison du paralytique. Il y était notamment affirmé que "le Père ne juge personne, mais tout le jugement, il l'a donné au Fils" (5, 22). Cependant, il est précisé aussi que Jésus ne peux pas juger de lui-même, qu'il "juge d'après ce qu'il entend" (5, 30), autrement dit d'après ce que lui dit le Père... Un peu plus loin dans l'évangile, suite à la scène avec la femme adultère, nous trouvons cette affirmation, reprise ici, que Jésus "ne juge personne" (8, 15), tout de suite relativisée en disant que "si je juge, mon jugement est véridique parce que je ne suis pas seul, il y a moi et le Père" (8, 16). On a un peu l'impression que les deux se renvoient la balle ! c'est Jésus qui juge, ou c'est le Père, ou ? Il convient alors de faire attention qu'il y a en fait trois "personnages" dans cette histoire : Jésus, le Père, et le Fils ou la Parole. C'est bien le Fils qui a le jugement, et si ce jugement peut passer par Jésus, ce n'est dans ce cas qu'en tant que Fils du Père, porteur ou incarnation de la Parole. C'est un peu contradictoire avec les affirmations réitérées de Jésus comme stricte image du Père, comme son porte-Parole fidèle... Pourtant nous sommes bien obligés de tenir compte de cette nette affirmation, à deux reprises : "moi, je ne juge pas". Ce qui signifie concrètement que, si le jugement a effectivement été donné au Fils, celui-ci, cependant, ne l'exercera que "au dernier jour".
Il faut faire quand même attention à cette expression, le "dernier jour". Bien sûr elle peut désigner ce que l'eschatologie chrétienne appellera aussi la fin des temps, horizon collectif plus ou moins mythique. Mais l'eschatologie johannique n'est pas aussi simpliste que celle développée par les synoptiques, puis par Luc, influencés par la dimension communautaire du Royaume issu du judaïsme. Rappelons-nous qu'à la fin de l'évangile de Jean, le disciple que Jésus aimait est dit pouvoir "demeurer", tandis que Pierre a encore du chemin à parcourir. Si le premier peut "demeurer", c'est bien qu'il l'a déjà comme atteint, ce "dernier jour", contrairement à Pierre. Pour Jean, le temps d'après la résurrection est celui d'une montée, encore en cours aujourd'hui, de Jésus vers le Père, dans le "ciel", en même temps que celui d'une descente de ce "ciel" sur terre, par la venue de l'Esprit qui nous associe à la montée, et c'est plutôt ce temps-là que Jean appelle le "dernier jour". C'est le jour inauguré à la résurrection et qui se prolonge pour l'éternité. Ceux qui reçoivent l'Esprit sont alors d'ores et déjà entrés dans ce dernier jour, raison pour laquelle on peut dire qu'il ne leur reste désormais qu'à y "demeurer" (ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont rien à y faire, au contraire). Pour les autres, ce qui demeure, c'est la Parole. C'est elle qui les juge, en quelque sorte, en regard du "dernier jour", mais pour les y guider, pas pour les condamner !