Nous sommes dans ce qu'on appelle généralement une "annonce de la Passion". Ces annonces sont au nombre de trois dans chacun des trois évangiles synoptiques. Ce nombre de trois annonces fait évidemment penser à un procédé littéraire, dramatique ; il est vraisemblable que Jésus ait tenté à plusieurs reprises d'avertir ceux qui le suivaient, ses disciples, que l'histoire ne se finirait pas comme ils le pensaient, et sans succès, sans être entendu.
Chez Matthieu comme chez Marc, il y a une sorte de progression entre ces trois annonces, les deux premières étant formulées de manières très semblables et relativement simples (Jésus "sera livré" ou "souffrira beaucoup", puis "sera tué", et enfin "sera réveillé"), mais la troisième donne beaucoup plus de détails, notamment sur les différentes avanies qu'il aura à endurer (bafoué, insulté, fouetté, crachats, crucifié). Luc reste très proche de Matthieu et Marc sur la première et la troisième annonces, mais dans la deuxième, que nous avons aujourd'hui, il est étonnamment lapidaire, il n'a retenu que le "livré aux mains des hommes" et omis la suite "et tué et réveillé".
Mais il est vrai que c'est en fait là l'essentiel. Ce fait qu'il soit "livré", qu'il soit fait prisonnier, qu'il perde sa liberté, qu'il devienne entièrement dépendant "des hommes", est en soi déjà le scandale pour les attentes de tous ceux-là qui croient en lui, qui veulent voir en lui leur Messie, et par-delà ces perspectives qui sont encore du domaine de l'historique, il y a aussi leur image qu'ils se font de Dieu qui est en cause. Si le Messie qu'ils attendent est censé les libérer de l'occupation romaine, c'est parce qu'ils ont aussi cette conception d'un Dieu qui interviendrait directement dans les affaires temporelles, matérielles, du monde, comme ils s'imaginent qu'il le fit dans le passé, dans cette saga qu'ils se sont inventée, notamment dans leur légende d'esclavage en Égypte, de libération à grand renfort de cataclysmes, et de conquête de "leur" terre.
Un Messie qui va être livré aux mains des hommes, cela suffit en soi déjà pour le disqualifier irrémédiablement. Luc a raison, ce n'est même pas la peine d'y ajouter quoi que ce soit de plus, rien que ça ils ne sont pas capables de le capter, ça n'a aucun sens pour eux, et leur peur de l'interroger à ce sujet, même si elle sous-entend peut-être le début d'un doute en eux-mêmes sur la justesse de leurs attentes, indique en tout cas que cet éventuel soupçon de doute ne leur permettra pas, au contraire, de dépasser leur cadre de pensées ; pour cela, il faudra le choc qu'ils vivront lorsque cela se produira effectivement, réellement. À ce moment-là, oui, ils n'auront plus vraiment le choix, soit mettre une croix sur les espoirs qu'ils avaient mis en lui, et revenir la queue basse chez eux, honteux de s'être faits avoir par ce charlatan, soit...?
Le Dieu de Jésus est réellement un Dieu impuissant, il ne peut rien nous imposer, il ne punit pas, il ne récompense pas. Il n'est pas indifférent pour autant, bien au contraire, il souffre de la souffrance de tous les innocents, et il se réjouit aussi de la joie des mêmes, il se désole de la dureté de cœur des méchants, il exulte de la solidarité universelle des bons. Et par là, par là seulement, nous pouvons trouver et demeurer dans la paix, même au cœur des pires orages, dans notre maison fermement fondée sur le roc.
Agrandissement : Illustration 1
et tous étaient stupéfaits de la grandeur de Dieu
et alors que tous s'émerveillaient de tout ce qu'il faisait
il a dit à ses disciples
« vous
mettez-vous dans vos oreilles ces mots
le fils de l'homme
va être livré
aux mains des hommes »
mais ils ne percevaient pas cette parole
et elle leur était voilée
aussi ne la comprirent-ils pas
et ils avaient peur de l'interroger sur cette parole
(Luc 9, 43-45)