Un autre cas de non respect du shabbat par le trublion. La remarque du chef de synagogue semble pourtant frappée au coin du bon sens : les gens pourraient bien s'abstenir de venir se faire guérir précisément ces jours-là. Non pas qu'ils feraient exprès de ne venir que les jours de shabbat, n'exagérons rien, mais pourquoi n'attendent-ils pas un jour de plus, ou ne viennent-ils pas un jour plus tôt ? ils ne sont quand même pas à un jour près ? cette femme, par exemple, qui est dans cet état depuis dix huit ans, qu'est-ce que cela aurait changé pour elle d'attendre juste le lendemain ? et comme ça tout resterait dans l'ordre immuable, dans l'ordre éternel, voulu par YHWH. YHWH a tout créé en six jours, et c'est pour ça qu'il s'est reposé le septième, et c'est pour ça qu'on ne travaille pas, nous non plus, le septième jour.
Cette conception, selon laquelle le monde aurait été établi une fois pour toutes au début, avec absolument tout ce qui le compose et le composera jamais, sous-entend une certaine métaphysique, qu'on retrouve aussi, paradoxalement, chez les philosophes grecs matérialistes, particulièrement peut-être chez les atomistes : la seule différence est que, chez eux, il n'y a pas eu création, mais que tout existe de toute éternité. À cette nuance près du commencement, la perspective d'avenir est exactement la même : puisque tout existe, tous les éléments, toutes les combinaisons possibles des éléments, le monde n'est, malgré les apparences, qu'un éternel recommencement, tout a déjà existé, rien de nouveau sous le soleil, rien ne changera jamais vraiment, la notion de progrès n'est qu'un leurre.
Évidemment, une telle perspective ne peut guère aboutir qu'au nihilisme et à la déréliction, puisque rien n'a de sens, à quoi bon vivre pour n'être en fait que des mécanismes, nos choix n'étant que des illusions de liberté. Il y a donc dans la Bible et dans une certaine conception du judaïsme par lui-même une telle façon de voir les choses : la création a eu lieu une fois pour toutes, la "révélation" aussi par l'intermédiaire de Moïse, et il n'y a pas lieu d'envisager quoi que ce soit d'autre que de s'attacher le plus scrupuleusement possible à la Torah. Mais il y a aussi une autre perspective qui s'est faite jour après l'exil à Babylone, l'idée de cieux nouveaux et terre nouvelle, l'idée donc que, non, tout n'est pas figé.
On dira : oui, c'est la notion de Royaume, cette espérance d'une fin de ce monde-ci, provisoire, temporaire, et d'accès à un autre monde, après notre mort. Oui et non : oui, ce monde idéal à venir semble effectivement être comme le mirage dans le désert, qui ne cesse de reculer, jusqu'à ce qu'on ne l'atteigne que dans notre mort, mais on manquerait quelque chose à ne voir que cet aspect des choses ; cet autre monde ne surgira pas comme ça comme par magie du chapeau du magicien, cet autre monde se construit déjà dans ce monde-ci, ce qui signifie que ce monde-ci n'est pas figé du tout, ce monde-ci évolue, c'est toute la notion d'évolution possible et même nécessaire, la notion de progrès, ou aussi de régression.
Jésus se situe donc résolument dans cette perspective-là, c'est ce qui lui donne sa si grande liberté par rapport aux préceptes et consignes dont nombre de ses coreligionnaires restent tributaires et même prisonniers. Ceci dit, chacun a le droit d'en penser ce qu'il veut : il n'y a rien à attendre de la vie, tout est écrit d'avance, tout a déjà existé, tout n'est qu'un éternel recommencement, et de fait alors pourquoi, à quoi bon, vivre ? Mais ce que nous révèle la science depuis deux à trois siècles, la notion d'évolution, d'apparition de la vie là où elle n'existait pas, puis la complexification croissante de cette vie, le développement d'un psychisme, jusqu'à cette capacité surprenante qu'est la conscience, conscience de soi, conscience des autres, conscience du monde, conscience de cette évolution et de la notion de transcendance qu'elle révèle...
Non qu'il faille voir cette transcendance comme totalement extérieure au monde, on retomberait alors fatalement dans ce concept d'un Dieu qui maîtriserait tout à l'avance, et donc dans un univers où tout aurait été fixé de toute éternité. Non ! Il y a un principe de transcendance, seul capable d'expliquer l'évolution, mais ce principe est inhérent à tout ce qui est, il est en fait immanent à l'univers. L'univers ne sait pas où il va, mais ce qui est certain c'est qu'il peut aller vers quelque part qui n'existe pas encore, il y a un avenir vrai, nouveau, possible, pour l'univers et tout ce qui en fait partie.
Il n'y a donc pas de raison pour qu'une femme toute courbée depuis dix et huit années ne puisse pas se redresser complètement, même un jour de shabbat...
Agrandissement : Illustration 1
puis il était à enseigner dans une des synagogues
un shabbat
et voici une femme
ayant un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans
et elle était toute courbée
et pas capable du tout de se redresser
alors l'ayant vue Jésus l'a interpelée et lui a dit
« femme ! tu a été déliée de ton infirmité »
et il a posé les mains sur elle
et soudainement elle fut remise droite
et elle glorifiait Dieu
alors répondant le chef de synagogue
s'indignant que Jésus ait guéri un shabbat
disait à la foule
« il y a six jours pendant lesquels il convient d'œuvrer
ceux-là donc venez pour être guéris !
et non le jour du shabbat »
alors le Seigneur lui a répondu et dit
« mécréants !
chacun de vous le shabbat ne délie-t-il pas
son bœuf ou son âne de la mangeoire
et l'ayant emmené ne le fait-il pas boire ?
et celle-ci qui est fille d'Abraham
et que le satan a liée voici dix et huit années
il ne convenait pas qu'elle soit déliée de son lien
le jour du shabbat ? »
et lui disant ces paroles
tous ses opposants étaient honteux
et toute la foule se réjouissait
de toutes les merveilles qui se produisaient par lui
(Luc 13, 10-17)