Billet original : Signes des temps
Il leur dit une parabole : « Voyez le figuier et tous les arbres : quand déjà ils pointent, en regardant, de vous-mêmes, vous connaissez que déjà l'été est proche. Ainsi, vous aussi : quand vous verrez cela arriver, connaissez qu'il est proche, le royaume de Dieu !
« Amen, je vous dis : cet âge ne passera pas que tout n'arrive.
« Le ciel et la terre passeront, mes paroles, non, ne passeront pas ! »
Luc 21, 29-33
"Quand vous verrez cela arriver" se rapporte aux prédictions apocalyptiques décrites hier : mer déchaînée, cieux ébranlés... C'est sûr, quand ceci commencera de se produire, nous nous poserons des questions ! Certains se complaisent dans ce genre de supputations, surtout depuis que l'information nous permet d'être au courant instantanément de ce qui se passe dans le monde entier. Il y a de quoi être impressionné par les guerres ou les catastrophes naturelles. On peut penser aussi à l'état écologique de notre planète, avec la hausse du niveau des mers, le trou de la couche d'ozone... Est-ce que nous n'y serions pas ? est-ce que ce n'est pas maintenant que va venir le Royaume ? Ce genre de questions se sont posées de tous temps, ce sont celles que se posaient déjà les premiers chrétiens, se demandant, comme nous l'avons vu hier, si la destruction de Jérusalem n'était pas 'le' signe, puis se rendant à l'évidence, et cherchant à le discerner dans d'autres événements, etc... le livre entier de l'Apocalypse est le produit de ce genre de spéculations. C'est ici la conception juive du messianisme, d'une fin des temps et du monde, qui perdure et qui s'est transmise jusqu'à nous.
"Cet âge ne passera pas" signifie, comme on s'en doute, la croyance, partagée pas les communautés chrétiennes d'origine juive, que cette fin de l'histoire serait proche. Ceci a été le gros problème de ces communautés. Héritières des illusions des disciples du vivant de Jésus, qu'il était ce Messie attendu, celui qui monterait sur le trône à Jérusalem et régnerait alors pour l'éternité, elles n'ont jamais réussi à faire le deuil d'un Royaume de ce type, d'un événement collectif et universel, et devant se produire prochainement. Paul non plus, d'ailleurs, n'avait pas dépassé cette attente d'un avenir à court terme. Quand il en parle, il envisage que ceux qui sont encore vivants, dont il espère bien faire partie, n'entreront cependant pas les premiers dans ce Royaume, laissant d'abord passer ceux qui sont déjà morts (et qui auront été ressuscités pour l'occasion), avant de les suivre, sans passer par la case 'décès' ! Il a fallu attendre Luc pour que cette perspective soit reportée plus loin dans un futur indéterminé. Cependant, comme on le voit ici, Luc n'a pas osé exprimer complètement sa théologie dans son évangile. Peut-être par scrupules vis-à-vis des sources dont il a hérité ? C'est un peu comme pour sa conception de Jésus comme Fils de Dieu (contrairement à Marc et Matthieu, pour lesquels Jésus n'est 'que' le Messie) qu'il a à peine esquissée dans l'évangile.
Concernant les conceptions de Luc sur les fins dernières, c'est le fait qu'il ait inventé l'Ascension et la Pentecôte qui nous parle le plus clairement de ce dégagement de l'horizon qu'il a voulu (lui ou les communautés d'où il est issu : les évangiles sont toujours aussi le fruit d'une communauté) et qui a ouvert un avenir au christianisme qui, sinon, n'aurait guère duré au-delà du premier siècle. Pour Marc et Matthieu (il faut faire attention sur ce point que les finales de leurs évangiles ont été plusieurs fois modifiées pour tendre vers une harmonisation entre les trois synoptiques), et même Jean (mais chez lui, le sens en est très différent), Jésus n'est pas vraiment parti. Il est à la fois là, et à la fois dans le ciel, et dire que Jésus est présent ou que l'Esprit les inspire est à peu près la même chose. C'est Luc qui a donc inventé l'Ascension, comprise comme un départ réel de Jésus de ce monde terrestre, puis, après un délai suffisant pour établir que ce départ était bien effectif, la Pentecôte, faisant ainsi de l'Esprit l'inaugurateur d'une ère toute nouvelle, où les chrétiens ont autre chose à faire que de rester les yeux fixés au ciel à attendre le retour de leur rabbi ! qu'ils ont quelque chose de concret et nouveau à construire, en lien avec ce qu'ils ont vécu, en lien avec leur Jésus, en lien avec sa résurrection, mais qu'ils ne se contentent pas d'attendre d'événements extérieurs à eux, de "signes dans le ciel", et sur lesquels ils n'auraient aucune prise, un Royaume qui leur tomberait dessus sans crier gare. Ce sont eux qui doivent le construire, ce Royaume !
Tel est donc l'immense apport des communautés lucaniennes, qui ont permis que le christianisme naissant sorte d'un immobilisme nombrilique, ce qui a ouvert la voie à l'aventure qu'on sait qui a suivie, avec toutes ses dérives, mais aussi ses grandeurs. Il est certain que, sans cette évolution, il n'y aurait pas eu d'Église au-delà des débuts du deuxième siècle. Cependant, il a fallu pour ça faire partir Jésus au ciel, maintenir donc la fiction de deux lieux séparés, et, au final, maintenir la nécessité d'un événement collectif universel, quitte à le reléguer en des temps les plus indéterminés possible. La communauté johannique, elle, a suivi une voie tout-à-fait différente. Il n'y a pas pour elle de fin des temps, ou elle s'est déjà produite, il n'y a pas de différence entre la présence de Jésus, toujours là, et l'Esprit. La théologie johannique est axée sur un salut individuel, accessible par chacun individuellement, dans une sorte de splendide isolement, entre d'une part une communauté de ceux qui partagent cette recherche, et d'autre part le reste du monde. La communauté johannique a fini par imploser dans les débuts du deuxième siècle, sous les assauts des égos de ses membres. La théologie johannique a été intégrée dans le canon, sans doute pour son appui à la divinité de Jésus, sans qu'il n'ait été vraisemblablement bien fait attention aux différences fondamentales de perspectives qu'elle déployait. Il pourrait être judicieux de penser à articuler clairement les deux théologies, quitte à renoncer à des aspects de l'une ou de l'autre qui s'avèreraient moins primordiaux qu'on avait pu le croire jusqu'à présent. C'est certainement une des solutions à la crise que traversent les églises dans leur rapport à la modernité.