On peut discuter longuement du point de vue strictement historique : est-il crédible, ou non, et jusqu'à quel point dans l'une ou l'autre des hypothèses, que des "mages" aient découvert dans les astres le signe de la naissance de Jésus, et que ceci ait eu pour conséquence indirecte l'assassinat de nourrissons ? Même si l'opinion générale des exégètes actuels pencherait plutôt vers la non-historicité de ces faits, elle ne peut cependant pas être affirmée avec certitude. La question de fond est en fait plutôt de savoir quelle image de Jésus ces faits éventuels donneraient de lui.
Le messie attendu par le judaïsme, au moins par le judaïsme de l'époque, devait avoir une forte dimension politico-militaire, or, en mourant sur la croix, Jésus a mis un terme définitif aux espérances de ses aficionados, de ses disciples, ceux qui avaient cru en lui, mais qui avaient cru en lui comme étant ce type-là de messie, et qui, même après sa mort, même après les apparitions (quelle que soit la réalité sous-jacente à celles-ci), restent encore accrochés à une telle perspective. Aujourd'hui, deux mille ans plus tard, on ne se rend pas compte à quel point ces perspectives très mondaines étaient restées prégnantes, dans ces premiers temps où ces récits que sont les évangiles se sont élaborés. Il n'y a guère que le récit dit de Jean qui y ait à peu près échappé.
Le royaume de Jésus n'était pas, et n'est toujours pas, de ce monde. Deux mille ans de christianisme n'ont pourtant pas réussi à le comprendre réellement, bien au contraire, on sait le mélange des genres des royaumes très chrétiens, et du colonialisme appuyé, soutenu, encouragé, par la religion, et de nos jours encore, quels sont les chrétiens qui n'ont pas comme perspective, comme attente, que toute l'humanité soit convertie au christianisme ? alors que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. En effet, pas plus qu'il ne s'agit d'établir une royauté terrestre au nom de Jésus, pas plus n'est-il question d'asseoir une religion sous les mêmes auspices. Ce dont il est question, c'est d'entrer dans la même démarche que lui, entièrement tourné vers celui qu'il appelait le père.
Or, une telle attitude d'esprit, intérieure, il n'y a nul besoin de se référer à Jésus, ni à Moïse, ni à Muhammad, ni à Gautama, ni... — ou plus exactement on peut se référer indistinctement aux uns comme aux autres ? —, pour y entrer : tous peuvent nous servir de modèles ; mais dès que nous commençons à vouloir ériger la voie que nous suivons comme supérieure aux autres, c'est là par le fait même que nous dévions, que nous perdons de vue l'objectif réel, qui n'est pas la voie en elle-même, mais ce vers quoi elle nous oriente, ou du moins devrait nous orienter.
La venue des mages peut alors nous servir de modèle : ces hommes, ces chercheurs de Dieu au travers des signes que leur adressent les astres, sont venus rendre hommage à un autre phare, futur phare, pour l'humanité, ce qui ne veut pas dire qu'ils vont renoncer à leur propre chemin ! ils ne restent pas là pour se faire les premiers disciples de l'enfant ! non, ils repartent ensuite chez eux, et vont certainement continuer de scruter les astres, ils restent des chercheurs de Dieu, tant il est vrai que, cette recherche-là, on n'en a jamais fini, on n'en est jamais arrivé au bout, ne serait-ce que parce qu'elle ne peut qu'être différente, unique, pour chacune et chacun.
Et à l'inverse, le supposé massacre d'enfants ordonné par Hérode, illustre l'attitude inverse, notre attitude bien partagée, celle de vouloir imposer notre façon de voir les choses à tous, de nous ériger ainsi en norme unique pour toute l'humanité...
Agrandissement : Illustration 1
et les mages s'étant retirés
voici qu'un ange de YHWH apparaît en songe à Joseph
disant
« éveille-toi !
et prends avec toi l'enfant et sa mère !
et fuis en Égypte !
et reste là jusqu'à ce que je te le dise
car Hérode va chercher l'enfant pour le faire périr »
et il fut éveillé
et de nuit il prit avec lui l'enfant et sa mère
et il se retira en Égypte
et il resta là jusqu'à la mort d'Hérode
afin que soit accompli
ce qui fut annoncé de la part de YHWH par le prophète
disant
"d'Égypte j'ai appelé mon fils"
alors Hérode
ayant compris qu'il avait été trompé par les mages
fut dans une extrême fureur
et il envoya et fit périr
dans Bethléem et dans toute sa région
tous les enfants
de deux ans et en dessous
selon la date qu'il s'était fait préciser par les mages
alors fut accompli
ce qui fut annoncé par Jérémie le prophète
disant
"une voix a été entendue dans Rama
se lamentant et gémissant grandement
c'est Rachel qui pleure ses enfants
et elle ne veut pas être consolée
parce qu'ils ne sont plus"
(Matthieu 2, 13-18)