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Billet de blog 29 févr. 2020

Connaître le bien et le mal

Le mythe du jardin d’Éden est bien connu, ou du moins le sens que le christianisme a voulu lui donner : normalement le monde aurait dû être parfait, mais le mal, et la mort, y auraient fait leur apparition, par la faute des premiers humains, parce qu'ils auraient désobéi à Dieu.

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L'arbre de vie © Gustav Klimt

Longtemps ce texte, comme l'ensemble de la Bible, a été compris dans un sens littéral : il y aurait eu réellement un premier couple d'humains, etc. De nos jours, pour beaucoup de chrétiens, cette histoire est considérée comme une allégorie, mais qui reste pertinente : le mal, dans le monde, viendrait par la faute de l'être humain ; s'il souffre, ce serait parce qu'il désobéit à Dieu. C'est ce qu'on appelle le péché, et, particulièrement, ce serait à cause du péché que nous sommes mortels.

S'il est certain que nous sommes capables de provoquer plus ou moins sciemment de la souffrance, notamment aux autres membres de notre espèce, et que c'est là une caractéristique qui nous différencie assez bien des autres espèces vivantes, il ne semble pas pour autant que toute souffrance qui nous échoit puisse être ainsi attribuée à la seule responsabilité d'autres êtres humains. Il y a un mal qui est inhérent au simple fait que nous sommes des êtres limités, des êtres qui ne sont pas Dieu lui-même. Entre autres, c'est là la seule raison de notre condition mortelle, comme pour tout être vivant. Limités dans l'espace — je ne suis pas le tout de l'univers mais seulement une partie de lui — je suis alors aussi et par là-même inéluctablement limité dans le temps.

Aussi, dans quelle mesure l'histoire du jardin d’Éden peut-elle avoir quand même un sens ?

"le bien et le mal" : si ces deux mots peuvent certes avoir un sens moral, ce n'est pas non plus nécessairement le cas. En fait, ce même mot qui est généralement traduit ici par le "bien", vient pourtant d'être utilisé juste avant, au sujet de tous les arbres du jardin, pour dire que leurs fruits sont ..."bons" à manger ! Autrement dit, la notion de bien et de mal, est d'abord la notion de ce qui me fait du bien ou du mal, à moi, avant d'être celle du bien ou du mal que je peux faire à d'autres dans ma vie par mon comportement.

"connaître" : ce qui éclaire sans doute le mieux le sens de ce mot est une de ses utilisations avec une négation. Il s'agit d'une personne qui en a tué une autre "sans connaître" ce qu'elle faisait. Les traductions ont tendance à donner qu'elle a tué "sans préméditation", ce qui est certain, mais ce n'est pas suffisant. Cette personne a tué sans vraiment se rendre compte de ce qu'elle faisait, aveuglée par un sentiment qui l'avait envahie et obscurci sa raison, et elle ne prend conscience de ce qu'elle a fait qu'après.

On peut donc comprendre que "connaître le bien et le mal" est une formule qui parle en fait de cette autre caractéristique de l'être humain qu'est sa conscience réflexive, c'est-à-dire du fait que, non seulement il existe, mais aussi qu'il sait qu'il existe ; non seulement il peut souffrir mais aussi, alors et en même temps, il sait qu'il souffre ; non seulement il peut éprouver du bien-être mais aussi, alors et en même temps, il sait qu'il éprouve du bien-être. Ce savoir réflexif sur nous-mêmes change beaucoup de choses par rapport à la condition du monde animal, particulièrement pour ce qui concerne la mort, contre laquelle l'être humain va avoir tendance à se rebeller, voire en avoir peur.

Or le texte ne dit pas que, si Adam mange du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal — si l'être humain, évoluant depuis sa condition initiale, qui est une condition animale, parvient à la conscience réflexive — alors il mourra, mais plus précisément que : "mourir tu mourras". Cette formule — répétition d'un verbe conjugué par la juxtaposition de son infinif — est un hébraïsme qui renforce l'intensité de l'action concernée. Beaucoup considèrent qu'il faut le comprendre comme signifiant "tu mourras certainement", ce qui déjà introduit un doute : la mort était donc déjà une possibilité, quand même, et la consommation du fruit ne fait que la rendre certaine... Mais l'intensité pourrait aussi être rendue par quelque chose comme "tu mourras très fort" : mourir va devenir pour toi une épreuve, un obstacle, un scandale.

L'acquisition de la conscience réflexive nous rend la mort problématique...

Reste une seule question : pourquoi, selon le texte, Dieu commande-t-il, ou au moins recommande-t-il, à Adam de ne pas manger de ce fruit, autrement dit de ne pas accéder à cette conscience réflexive ? C'est quand même par cette caractéristique que l'homme se rapproche le plus de Dieu, ce que le même texte reconnaît d'ailleurs plus loin : une fois qu'Ève et Adam ont mangé, Dieu constate que "les voici devenus comme nous", conscients.

La réponse est peut-être qu'il est intrinsèquement impossible d'acquérir la conscience de soi autrement que par un choix absolument libre. La conscience de soi est aussi la base de ce qu'on appelle le libre arbitre. Dieu ne pouvait pas nous ordonner de devenir des êtres autonomes ! La liberté ne se reçoit pas d'un autre, tout au plus cet autre peut-il écarter de nous des obstacles qui nous entraveraient, nous avertir des difficultés qui nous attendent (par exemple que mourir nous deviendra difficile), mais nous seuls pouvons la conquérir.

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