Nous avons bien sûr affaire ici, sans plus aucun doute, non pas à des paroles de Jésus, mais à un discours théologique de l'évangéliste ou de sa communauté. Ce sont là leurs réflexions sur qui pouvait être Jésus, quel a été le sens de sa vie, etc. Il est alors difficile de ne pas noter l'emploi de cette expression "fils unique", qui prendra tant d'importance par la suite dans l'histoire du christianisme, alors qu'on n'en trouve en tout et pour tout dans tout le "Nouveau Testament" que cinq occurrences, du moins cinq occurrences en rapport avec Jésus, les autres cas étant par exemple le fils unique de la veuve de Naïn, la fille unique de la Syro-Phénicienne, Isaac le fils unique d'Abraham, etc.
Ces derniers cas n'en présentent pas moins un certain intérêt, puisqu'ils nous permettent d'être sûrs de ce que signifie précisément le mot "fils unique", bien que dans le cas d'Isaac, on se rappelle qu'Abraham avait bien eu un premier fils avant celui-ci, Ismaël. Mais laissons cela de côté pour l'instant : un fils (ou enfant) unique ne désigne pas un enfant qui aurait des caractéristiques particulières par rapport à d'autres de la même fratrie (ce que sont en principe tous les enfants du monde, chacune et chacun absolument unique parmi toute l'humanité), mais bien le seul enfant qui soit né de ses parents, le seul enfants qu'ils aient eu ensemble.
S'agissant de Dieu, du Dieu monothéiste, il n'est évidemment pas question qu'il ait eu ce "fils" conjointement avec une déesse...! ce qui ajoute encore une spécificité à l'expression, mais voilà, nous arrivons donc à quelque chose de très proche de ce que la théologie chrétienne qui se développera par la suite attribuera à la deuxième personne de la Trinité, laquelle est bien évidemment unique, la troisième personne n'étant quant à elle pas définie comme liée au Père (la première) par un lien de filiation. Tout ceci n'est pas simple, et en réalité peut-être pas vraiment sérieusement fondé, mais telle est la théologie officielle de l'immense majorité des chrétiens, même si très peu d'entre eux ne le comprennent.
Il faut cependant noter, par rapport à cette théologie qui identifie de plus l'homme Jésus à ce Fils deuxième personne de la Trinité, qu'en aucun cas les cinq références du Nouveau Testament qui parlent de ce fils unique ne permettent de confondre ainsi l'homme avec le Dieu. Tout ce qu'il est possible de déduire de ces cinq mentions est, au mieux, que Jésus a manifesté la présence dans le monde du Fils, autrement dit qu'il a été tout au plus "une" incarnation de cette figure divine, mais il n'est aucunement dit qu'il en serait la seule possible. Il a certainement été un modèle dans ce "rôle", un modèle d'incarnation de Dieu dans sa vie d'homme, un modèle qui nous invite donc et nous aide à en faire autant. Ceci ne signifie pas non plus qu'il ait été le premier (même si peut-être le premier dans la tradition hébraïque), et non plus le dernier.
On note alors que le rôle de juge qui lui est attribué n'a rien d'extérieur. Le jugement dont il est question ne consiste en réalité qu'en comparaison de notre vie avec la sienne, il n'y a pas à proprement parler de juge, sinon moi-même, et il n'y a pas de condamnation, seulement invitation, et désir : oui, simplement désir ; désir d'avoir moi aussi une vie aussi lumineuse que la sienne, entièrement donnée à Dieu, aux autres, au monde, tout ceci étant la même chose. Et simplement aussi à ma mesure, selon mes capacités, selon mes possibilités. Car lui non plus n'était certainement pas un surhomme, même si les évangiles, la tradition, ont eu tendance à vouloir gommer toutes ces faiblesses qu'il avait forcément lui aussi, n'en ayant retenu que quelques extrêmes : Gethsémani (si ceci pouvait m'être épargné...), la croix (pourquoi m'as-tu abandonné...)
Agrandissement : Illustration 1
car Dieu a ainsi aimé le monde
qu'il a donné le fils unique
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas
mais ait vie éternelle
car Dieu n'a pas envoyé le fils dans le monde
pour qu'il juge le monde
mais afin que le monde soit sauvé par lui
qui croit en lui n'est pas jugé
qui ne croit pas a déjà été jugé
en ce qu'il n'a pas cru
dans le nom du fils unique de Dieu
et tel est le jugement
à savoir que la lumière est venue dans le monde
et les hommes ont mieux aimé la ténèbre que la lumière
car leurs œuvres étaient mauvaises
car quiconque commet le mal hait la lumière
et ne vient pas à la lumière
afin que ses œuvres ne soient pas blâmées
mais qui fait la vérité vient à la lumière
afin que soit manifesté
que ses œuvres ont été œuvrées en Dieu
(Jean 3, 16-21)