Jesus forever 6

Au-delà de la désaffection qui touche les pratiques religieuses censées s'inspirer de lui, il est surprenant comme la personne de Jésus, elle, continue d'intriguer, sinon d'intéresser, tout un chacun dans notre société, pourtant dûment formatée et canalisée par le dogme d'une science objective, théoriquement seule garante du vrai...

Le christianisme s'est longtemps pensé comme étant issu d'un tronc unique, qui s'était ensuite séparé en 3 branches principales : les orthodoxes, les catholiques et les protestants. On sait maintenant que cette représentation est erronée : il n'y a pas eu qu'un seul arbre, qu'une seule pousse, aux origines de ce qui allait devenir l'Église, puis les Églises ; il y en a eu une multitude, toute une futaie, un foisonnement de jeunes pousses, qui se sont combattues à coup d'anathèmes, d'insultes, de calomnies, de moqueries, bref de toutes les armes possibles et imaginables.

Si on voulait appliquer les théories de Darwin, on dirait simplement que c'est le plus fort qui l'a emporté, et cette manière de voir les choses est certainement juste : c'est sans doute le courant du juste milieu qui a fini par l'emporter, le seul en tout cas qui pouvait se faire adoper par tout un empire pour lui servir de ciment.

Grosso modo, la pierre de touche sur laquelle tous s'affrontaient est celle de savoir comment combiner l'humanité de Jésus, sa nature humaine, avec ce qui apparaissait bien être aussi sa divinité, sa nature divine. À un extrême, quelques uns contestaient qu'il ait pu y avoir la moindre divinité en lui ; ceux-là ne niaient pas pour autant qu'il se soit produit par son intermédiaire des événements de type miraculeux, mais selon la Bible cela s'était produit aussi par l'intermédiaire de nombreux prophètes auparavant. À un autre extrêmes, quelques autres contestaient qu'il ait pu y avoir la moindre humanité en lui : un pur esprit avait seulement pris une apparence humaine. Entre les deux, de nombreuses solutions intermédiaires étaient avancées, telle par exemple celle de la cohabitation d'un esprit très élevé venu s'emparer à son baptême (la colombe venant du ciel) du corps d'un Jésus bien terrestre et pour le laisser à la fin se débrouiller seul sur la croix (mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné), etc., etc.

Pour certains, ce foisonnement d'écoles et de théologies, perceptible y compris dans les textes qui ont fini par constituer le canon officiel de ceux qui ont "gagné", cette extraordinaire variété serait presque une preuve que Jésus n'a en réalité pas existé du tout, qu'il n'y aurait eu au départ qu'une pure fiction sortie de l'esprit enfiévré d'un illuminé quelconque plein d'imagination, laquelle fièvre se serait alors propagée comme un virus, suscitant d'autres crises d'hallucinations, et d'autres récit enfiévrés. Une telle façon d'imaginer les origines de cette histoire n'est cependant pas très crédible : ce n'est pas ainsi que les mythes — puisque c'est de ça qu'il s'agirait alors — se construisent. Au contraire, toute cette production métaphysique témoigne qu'un événement réel, extraordinaire, unique, s'était produit, obligeant les uns et les autres à tenter de le concevoir, de l'expliquer, de le rationaliser, de le comprendre, ou au moins de l'apprivoiser.

Tout s'est écroulé ! Alors, il s'est trompé ? depuis qu'ils sont arrivés en Galilée, que les signes ont commencé de se produire, qu'il a cru que le Royaume était arrivé, en tout cela il a fait fausse route ? Cela, au moins, lui semble certain : ce sont ces fameux signes qui ont tout faussé. Eux, les foules, ses 'disciples', ne les ont pris que comme manifestations de pouvoirs, ils en ont été aveuglés. Ce n'est que sur eux que s'est développé cet immense malentendu. Il n'est pas loin de les détester, maintenant, ces miracles que tous lui demandaient. En tout cas, il évitera soigneusement à l'avenir d'être pris pour le magicien de service ! Il ne comprend pas pourquoi ils se sont produits, alors, pourquoi YHWH les a permis, puisqu'ils sont tellement ambigus, les gens s'y laissent si facilement piéger. Les voies de YHWH sont décidément impénétrables. C'est pourtant le même Dieu avec lequel il vit au plus profond de son être, depuis son expérience quand il était disciple de Yehohanan, le même qui l'emplit d'une paix, d'une confiance, sans limites, et ce sont cette paix et cette confiance qui ont permis que les signes se produisent. Mais il comprend qu'il s'est trompé, qu'il a mis la charrue devant les bœufs. Les signes ne sont que des signes, justement, ce qui est premier, c'est cette expérience qu'il vit. Les gens ont pu, momentanément, accéder à la confiance, en sa présence, et c'est ce qui a permis les signes, mais ils n'ont retenu que ceux-ci. Ce qu'il doit faire, désormais, c'est tout centrer sur la découverte personnelle, de chacun, du Dieu qui nous habite. C'est là qu'est en réalité le Royaume. C'est lorsque "ils n’auront plus besoin d'instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère, parce que tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands", comme l'avait prédit Yirmeyah.

Ces conclusions ne lui sont pas venues instantanément, ni même en quelques heures. Il lui a fallu plusieurs jours de combat contre lui-même. C'était là, pourtant, bien sûr, évident d'une certaine manière, mais cela remettait tellement en cause ce qu'il s'était imaginé jusqu'à présent. Il lui a fallu du temps pour y renoncer. Accepter que, si lui, sans doute, avait trouvé le Royaume, ce n'était pas le cas pour les autres. Cela remettait en cause cette notion telle qu'il se l'était représentée jusque là, telle qu'on la lui avait transmise, telle que les autres se la représentaient aussi, d'un événement collectif, situé dans le temps. Voilà un autre point sur lequel il lui faudrait être prudent, à l'avenir. Il en parlera encore, mais en prenant garde, pour qu'ils comprennent bien qu'ils ne doivent plus le voir de la même façon, ce fameux Royaume. Quant à la figure du Messie, ça, c'est terminé pour lui. C'est un rôle irrécupérable. S'il laisse les gens courir encore après un messie, jamais ils n'entreront dans une démarche personnelle, jamais ils n'iront chercher le Royaume en eux. Il sera obligé, une fois, de se fâcher terriblement avec Shimôn, sur ce sujet, au point de le traiter de Satan, pour cette seule raison qu'il s'obstinait encore à vouloir lui faire endosser le rôle. Mais n'anticipons pas. Pour l'instant, Yeshoua est donc resté plusieurs jours dans le désert à faire tout ce travail de conversion, à se dépouiller des oripeaux dont il s'était top facilement laissé affubler. Il s'est clarifié. Il n'en sait guère plus que ces quelques orientations auxquelles il essaiera de se tenir à l'avenir, mais il sait qu'il devrait maintenant rejoindre les 'disciples', avant qu'ils ne pensent qu'il les a laissé tomber.

De fait, si Yeshoua est tombé de haut, dans cette histoire, que dire des disciples ? Qu'il les ait chassés comme des malpropres, ils pourraient passer dessus, mais qu'il fasse s'écrouler tout leur rêve ! Ils ne comprennent pas : ils se seraient trompés, alors, et Yehohanan aussi : il n'est pas le Messie ? En fait, ils n'arriveront jamais à y renoncer tout-à-fait, jusqu'à sa mort. C'est un moment de grande solitude, pour eux aussi. Ils sont partis parce qu'il les y a obligés, mais ils n'arrivent plus à avancer dans leur vie, elle n'a plus de sens. Le moindre geste, la moindre action, leur demande des efforts surhumains, comme s'ils se battaient contre les éléments. Ils rament, ils pédalent dans la semoule. Aussi, quand Yeshoua finit par les rejoindre, leur première réaction est-elle de le prendre pour un mirage, un fantôme. Mais cet instant est vite dissipé : oui, c'est bien moi, me voici de retour. A-t-il eu raison de revenir ? mais aussi, qu'aurait-il pu faire d'autre ? Il lui semble que oui, repartir de zéro avec d'autres n'aurait été qu'une fuite. Et eux, que font-ils encore avec lui ? Plus le temps va avancer, plus il va leur marteler qu'ils se trompent, que le Royaume n'est pas ce qu'ils imaginent, et qu'il ne sera jamais question, pour lui, de prétendre à un quelconque pouvoir terrestre. Alors, excusez, mais en matière de Messie, on ne voit vraiment pas qu'il puisse en résulter quoi que ce soit de bien sérieux ! Et, s'ils le suivront jusqu'à la fin, ce sera en partie par pure amitié pour lui.

Ils se sont donc réconciliés, même si rien ne sera jamais plus comme avant. Dire qu'ils savent où ils vont serait pur mensonge. Yeshoua sait surtout ce qu'il ne veut plus, quant aux disciples, ils passent leur temps à essayer de raccrocher les vieux wagons... C'est alors que Yeshoua a l'idée d'une campagne de prospective à l'étranger. Un des problèmes qu'il rencontre en Israël, ce sont ces attentes trop figées du Royaume et du Messie qui doit l'inaugurer. Les païens n'ont pas ces croyances, peut-être seront-ils plus réceptifs ? Et puis, ça va sortir les disciples de leurs ruminations en boucle... Et c'est parti, ils rejoignent le bord de la mer (la grande, pas le lac de Kinneroth) et suivent la côte vers le nord, à partir de quoi ils vont décrire un grand arc de cercle vers le sud-est en traversant les différentes contrées qui entourent leur Galilée, et retour enfin à Kfarnahum. Du point de vue diversion, ça a plutôt été une réussite. On s'intéressait aux paysages, aux petites curiosités, coutumes et usages. C'était une parenthèse, une trêve. On avait mis de côté les sujets qui fâchent et on faisait comme si rien n'avait changé. Sur le fond, ça a été une déception pour Yeshoua : Royaume ou pas Royaume, Messie ou pas Messie, ne changeaient rien à l'affaire. Dès qu'un signe se produisait – car il n'arrivait pas toujours à les empêcher, c'était plus fort que lui, chaque fois qu'il se laissait émouvoir par la détresse de son interlocuteur ou interlocutrice – c'était bien pareil : on le prenait pour un dieu descendu du ciel, ou un ange, ou quoi que ce soit qui s'accordait à leurs croyances. Non, l'étranger n'était pas une solution.

La période qui suit est une des plus difficiles que Yeshoua aura eu à vivre. Les signes sont sa plaie : les gens savent, il n'y a que ça qu'ils attendent de lui. Maintenant, que se serait-il passé s'ils ne s'étaient pas produits ? peut-être rien, justement. Les signes ont fait sa renommée, ils l'empêchent de se faire entendre, mais sans eux personne sans doute non plus ne l'aurait jamais écouté. Il ne peut pas pour autant céder à leurs sirènes, il ne cesse désormais de le leur dire : "il n'y aura plus de signes", et il s'efforce de tenir parole, dans la mesure du possible. Il s'astreint à ne pas s'apitoyer, par amour pour eux, parce que ce n'est pas une solution, parce que cela les fourvoie sur un chemin dont il est certain, maintenant, qu'il n'est pas le plus important, et en tout cas pas le sien. Les signes ne sont que des accessoires, des à-côtés. Il est bien plus essentiel de trouver ce Dieu qui vit en nous, ce Dieu qu'il appelle papa, pour essayer de leur faire comprendre, pour leur dire que ce n'est plus le Dieu terrible qui se manifeste dans le tonnerre et les éclairs, que ce n'est plus le Dieu extérieur et très loin, très haut dans le ciel. Bien sûr que Dieu reste Dieu, et lui, Yeshoua, reste Yeshoua. Il ne se prend pas pour lui ! ça ne risque pas, mais il est toujours là, c'est une Présence qui ne lui fait et ne lui fera jamais défaut. Il n'a aucun doute sur ce point. Alors, que vaut-il mieux : entrer avec un bras ou une jambe en moins dans le Royaume, ou recouvrer la santé mais passer à côté de cette chance unique ?

Il n'y a pas d'hésitation, pour lui. Il serait malhonnête, il faillirait à son honneur et à tous ses devoirs d'homme, en laissant se poursuivre cette folie. Il serait un de ces bergers mercenaires qui n'ont d'autre but que de s'engraisser sur le dos du troupeau. Ah ! oui, il aurait de nouveau du succès, il pourrait gagner tous les royaumes de la terre, sans rien faire, juste en laissant le mouvement suivre son cours. Ce serait facile de se laisser descendre le long de cette pente, mais pourrait-il encore se sentir l'âme en paix, la conscience tranquille ? non, bien sûr que non. Et, évidemment, il ne trouverait plus la Présence... ce n'est pas qu'elle l'aurait abandonné, non, ce serait lui qui l'aurait reniée. Mais d'un autre côté, il lui apparaît de plus en plus évident que personne n'entend de quoi il parle ! Il prêche dans le désert, symbolique d'abord, parce qu'on ne le comprend pas, puis de plus en plus réel, parce que les foules se lassent de ce prophète qui n'assure plus le spectacle. Il est toujours fascinant à écouter, il a l'art de vous trousser une petite histoire en quelques mots qui vous fait bien rire, ou vous laisse tout songeur. Mais ça mène à quoi tout ça ? Ce n'est pas ça qui fait bouillir la marmite. Alors, s'il n'a plus rien à proposer qui améliore notre sort, qui nous sorte une épine du pied, ce n'est pas pour lui manquer de respect, mais on a une famille à faire vivre, nous.

C'est dans ces conditions que Yeshoua songe de plus en plus souvent qu'il ne lui reste qu'une solution : se rendre à Yerushalaim. Ce n'est pas qu'il se fasse d'illusions : pourquoi les Judéens réagiraient-ils différemment que les Galiléens et que les païens ? Mais Yerushalaim reste le centre de sa religion, la ville où se trouve le Temple. Ce n'est pas non plus qu'il accorde encore un grand crédit à ce Temple en tant que lieu où résiderait YHWH : il le sait, le vrai temple, le vrai lieu saint, c'est en chacun de nous qu'il se trouve. Mais Yerushalaim reste aussi la ville où siège l'autorité religieuse suprême, le sanhédrin. Et c'est encore moins qu'il se fasse de grandes illusions sur les motivations des membres de cette assemblée dominée par les sadducéens, par quelques familles de grands prêtres, qui y veillent surtout à ce que leurs intérêts personnels soient bien protégés et continuent de prospérer jusqu'à plus soif. Malgré tout cela, Yeshoua a de plus en plus le sentiment que c'est bien là qu'il doit se rendre maintenant. Il y a sans doute un aspect de défi de sa part quand il envisage cette démarche. De défi, pas tant en direction de ces autorités et de l'establishment : cela en fait partie, évidemment, mais un défi surtout à YHWH, à toute l'histoire de ce Dieu avec son peuple, et au rapport qu'il a avec la Présence qui l'habite, lui, Yeshoua. S'il y a un lieu où doit se révéler le fin mot de son aventure, il lui semble que ce ne peut être que celui-ci, Yerushalaim.

Ce ne serait pas non plus complètement sans 'biscuits', qu'il se lancerait dans cette démarche un peu folle de la dernière chance. Il y a son ancien condisciple de chez Yehohanan, celui qui se désignera lui-même comme le "disciple que Yeshoua aimait". Ils se sont revus, à l'occasion de quelques grandes fêtes, et Yeshoua sait que, s'il y en a un seul dans tout Israël qui comprendrait peut-être de quoi il parle, c'est lui. Et lui, de son côté, n'est pas resté à ne rien faire. Il a convaincu quelques unes de ses relations de s'intéresser à Yeshoua, et il les a fait se rencontrer. Dans ce petit cercle qui pourra être mis à contribution, on compte quand même deux ou trois pharisiens membres du sanhédrin. Bien sûr, ils ne feront pas le poids, mais ils pourront toujours s'efforcer de retarder une décision, voire de la rendre plus mesurée. Toujours dans ce petit cercle, dans un autre ordre d'idées, il y a encore un frère et deux sœurs, avec lesquels Yeshoua a des liens profonds d'amitié, et sur lesquels il sait pouvoir compter quand il aura besoin de réconfort moral. Et puis, tout ce petit monde est riche, aussi. Bien qu'éloignés, ils ont régulièrement soutenu financièrement le mouvement en Galilée. Et ils habitent de vastes demeures, dans lesquelles ils pourront, soit simplement être hébergés, soit même se réfugier, se cacher provisoirement, si jamais les choses tournaient vraiment mal. En quelque sorte, il a, lui aussi, sa cinquième colonne, infiltrée au cœur de l'ennemi.

Et puis son idée ne serait pas non plus de se lancer comme ça, n'importe comment, en toute inconscience. Pessah approche, la ville va être pleine de pèlerins à craquer, ce qui offre pour lui deux avantages. En premier, que cette foule qui vient de toutes les régions du monde – majoritairement des juifs de la diaspora, mais aussi des païens qui viennent, eux, plus par curiosité – va lui donner une occasion d'être écouté par tout un public auquel il n'avait pas encore eu accès jusqu'à présent. Ce n'est pas à négliger. Certes, leur petit voyage hors des frontières a plutôt été décevant, mais ils n'avaient alors rencontré que des cultures somme toute proches de la leur. Là, c'est tout l'empire qui sera représenté, alors qui sait si, parmi toute cette variété, il ne s'en trouvera pas quelques uns pour être plus réceptifs ? Et, deuxième avantage de la foule : le sanhédrin – qui représente le danger majeur dans cette expédition, car il n'a pas oublié, lui, l'histoire des cinq mille hommes réunis pour le renverser – sera gêné pour lui mettre des bâtons dans les roues. Il y réfléchira à deux fois, avant de lancer sa soldatesque l'arrêter devant un tel concours de monde. Et, s'il s'y décide, l'opération ne sera pas aisée, les soudards se feront remarquer de loin, et il sera alors facile de leur échapper, avec ou sans la complicité de la foule.

Tous ces éléments sont pris en considération, jaugés, évalués, pesés, par Yeshoua, à de nombreuses reprises. Il lui semble que le risque reste raisonnable, et, au moins, que le jeu en vaut la chandelle. Mais il ne peut pas prendre la décision finale comme ça. C'est trop important, il ne s'agirait pas de tout perdre parce que, une seconde fois, il aurait été trop confiant en lui-même, en ses propres capacités. Il ne veut pas se trouver à nouveau piégé parce qu'il aura pris ses désirs pour des réalités. Alors il attend. Il attend que quelque chose se produise, qui lui dise, cette fois-ci avec certitude, que c'est bien là ce qu'il a à faire. Il ne faudrait pas que ça tarde trop à venir, parce que cette inaction pèse de plus en plus aux disciples. Ils sont sans cesse sur son dos, à lui demander quel est le programme maintenant, et à tenter de ramener le sujet de "l'occasion en or" qui a été gâchée, et pourquoi il ne veut plus faire de signes, toujours les mêmes lunes, toujours les mêmes rengaines, à n'en plus finir. Yeshoua tempère, Yeshoua tente une millième fois de leur parler de ce qu'il vit, Yeshoua invente une parabole, une de plus, pour leur faire comprendre, Yeshoua cherche des appuis dans les Écritures, des traces, des prémices, de la manifestation de YHWH comme Dieu proche, intime. Tout ceci lui sert aussi, à lui, lui permettant d'enraciner son expérience dans l'histoire de ses ancêtres, et renforce sa conviction qu'il est bien dans leur continuité. Mais Yeshoua perd aussi patience, souvent. Ils finissent par être tellement lourds, tellement obtus. Alors il les rabroue, on se brouille, on boude, et on se rabiboche vaille que vaille, jusqu'à la prochaine fois...

Et puis enfin l'événement se produit. C'est au cours d'une de ses prières, de ses moments de cœur à cœur avec la Présence. Mais cette fois-ci il se passe quelque chose de nouveau. Ils ne sont plus seuls, la présence, le Père, et lui. Il n'est pas seul avec le Père, ou le Père n'est pas seul avec lui, mais ils sont une multitude, tous ensemble unis harmonieusement dans un même mouvement où chacun apporte sa contribution au même but de bien et de paix pour tous. C'est une expérience d'un autre ordre, c'est un autre étage, qui lui confirme au centuple que toute son histoire est bien authentique, que ce qu'il vit est bien le vrai Royaume, qu'il n'est vraiment pas à la poursuite de chimères. Et parmi cette multitude d'esprits avec lesquels il communie, s'il partage plus particulièrement les pensées de deux d'entre eux, ses deux prédécesseurs les plus illustres dans la fonction de prophète, Moshé et Eliyah, c'est de toutes façons le chœur unanime qui approuve son projet. Oui, qu'il se rende à Yerushalaim, et que, là, il porte le témoignage du vrai Dieu, du vrai YHWH, du Père.

Quand il sort de sa prière, il découvre trois de ses disciples, à proximité. Il s'était pourtant soigneusement isolé, il était même monté au sommet d'une des hauteurs des environs. Il se demande s'ils n'ont pas vu quelque chose de ce qui vient de lui arriver, parce qu'ils ont l'air bizarres, gênés. Et puis il se demande ce qu'ils font là, et ils lui expliquent alors que depuis trois jours qu'il avait disparu, ils se faisaient du souci. Yeshoua n'en revient pas : cette prière a duré trois jours !? lui a eu l'impression qu'au contraire elle avait été assez courte, pour une fois... Ils redescendent la montagne, chacun perdu dans ses pensées. Arrivés en bas, nouvelle surprise pour Yeshoua, bien moins heureuse celle-ci, hélas ! Il y a tout un attroupement, autour des disciples restés en bas. Les voyant arriver, tout ce monde vient à leur rencontre, et, quand ils sont proches de Yeshoua, ils se mettent eux aussi à prendre le même air bizarre que les trois autres, en haut. Bon ! cette prière a dû le marquer d'une manière ou d'une autre, mais il ne veut pas s'y arrêter, il leur demande ce qui se passe, et c'est là qu'il découvre le pot aux roses : se disant qu'il avait peut-être disparu, ses disciples n'avaient pu s'empêcher de vouloir jouer aux apprentis sorciers. Un homme était venu avec son fils épileptique pour le faire guérir par Yeshoua, et eux, sachant qu'il refuserait ou rechignerait, s'étaient vantés de pouvoir le faire eux-mêmes ! Bien que sortant d'un moment exceptionnel, il est furieux, jusqu'à quand va-t-il devoir supporter leurs enfantillages ? Il en a de la pitié pour ce pauvre homme, qu'ils ont berné en le berçant de faux espoirs, et c'est le tout dernier signe qui se produit par son intermédiaire. Désormais, il se consacrera entièrement à son nouvel objectif, semer sans se ménager, sans se soucier des fruits qui pourront en résulter. À lui le rôle du témoin, au Père celui de moissonner.

(to be continued...)

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