Jésus vient juste de prévenir ses disciples pour la deuxième fois que, pour lui, l'histoire va mal se finir, il va être "livré", il sera à la merci de ce que voudront faire de lui les autorités tant religieuses que civiles, ce qui est en fait conforme à l'histoire d'innombrables prophètes qui l'ont précédé, mais qui ne correspond pas du tout à ce que eux, ces disciples, espèrent de lui, car eux pensent qu'il est le messie qu'ils attendent, un messie pas seulement prophète mais aussi roi, et roi guerrier, qui va les libérer de l'occupation romaine, comme Moïse est censé les avoir libérés autrefois de la servitude en Égypte.
Il est peut-être curieux que, pour se figurer ce messie auquel ils aspirent, ils ne se réfèrent qu'à Moïse, le seul de tous leurs prophètes qui ait eu en outre ce rôle de meneur politique. Ils semblent oublier que tous ces autres prophètes, ils ne les ont jamais bien accueillis, ils les ont toujours rembarrés, au mieux se contentant de se moquer d'eux en les ridiculisant, au pire allant jusqu'à les assassiner, et Moïse lui-même s'est souvent trouvé en butte à leur hostilité. Puis, après coup, ils se rendent compte, trop tard, que ces prophètes avaient eu raison, et ils regrettent, et la génération suivante se jure que si cela avait été eux ils n'auraient pas fait comme leurs pères, mais ils en font bien autant avec le prophète suivant, celui de leur génération à eux...
Et voilà donc que les disciples de Jésus font bien exactement comme tous leurs ancêtres, ils ne peuvent pas comprendre ce qu'ils vient de leur dire, sa mort par les mains de leurs chefs, cela ils ne peuvent pas le croire. Ce n'est pas qu'ils aient une haute opinion de ces chefs, ils savent bien qu'ils sont corrompus, mais le messie, pensent-ils, devra savoir s'imposer à eux, à ce grand sanhédrin, celui de Jérusalem, ne serait-ce qu'en opérant sous leurs yeux l'un ou l'autre de ces miracles dont il a le secret ; c'est même sans doute pour cela qu'ils vont eux-mêmes le leur livrer : ils en auront assez de ce suspense, de ces tergiversations, ils sera ainsi bien obligé de faire quelque chose, une fois qu'il se retrouvera devant eux, entre leurs mains.
Mais pour l'instant ils n'en sont pas là, pour l'instant ils ne croient pas un instant qu'il puisse les décevoir à ce point, aussitôt entendue la prophétie qu'il sera livré, aussitôt oubliée, et ils repartent dans leur sujet de discussion favori, dans leur marotte, celle qui occupe presque en permanence leurs esprits : lequel d'entre eux sera le premier ministre, ou le grand vizir, ou l'intendant suprême, etc. ? Qui est le plus grand, qui aura préséance sur les autres. Un peu plus tard, selon Matthieu et Marc, ce sont Jacques et Jean qui auront l'outrecuidance de demander ouvertement à Jésus de leur accorder à l'avance les deux premières places. Selon Luc, c'est encore juste après la Cène, juste avant qu'il ne soit effectivement livré, qu'ils se disputent une fois de plus pour savoir qui est le plus grand d'entre eux...
Être grand, prouver qu'on est grand, c'est quand on se met au service de tous, leur répond-il ici, avant qu'il ne le fasse de la manière la plus extrême en acceptant de perdre sa vie, mettant ainsi en pratique ce qu'il leur a enseigné ; lui n'était pas de ce genre, qui dit et ne fait pas. Être grand, au sein de ceux qui se réclament être ses héritiers, c'est toujours pareil : se mettre au service de tous les autres ; puissent tous les membres des clergés des différentes confessions qui se disent chrétiennes s'en rappeler toujours, juste cela : être au service de leurs frères et sœurs, et pas seulement de ceux de leur même sensibilité, il n'y a pas de confession qui puisse se prévaloir d'être la plus fidèle à son maître, sinon en se mettant au service des autres confessions.
Et puis enfin, la logique veut que la même attitude soit aussi étendue à toute l'humanité : se réclamer de Jésus ne peut pas nous mener à penser que notre religion serait supérieure à toutes les autres, plus grande, plus vraie qu'elles, y compris vis-à-vis de celles et ceux qui sont areligieux, agnostiques, athées. Et il ne suffit pas de le dire, de se dire que, si personnellement je ne suis évidemment pas un saint, pour autant je reste certain que ma croyance est la seule juste : c'est de l'hypocrisie. Ma croyance est peut-être (sans doute, certainement ?) celle qui me convient le mieux, à moi, mais cela ne veut pas dire que c'est celle qui doive nécessairement convenir à toute l'humanité, à tous et chacune et chacun. Et de plus, en restant dans de telles œillères, je passe à côté de richesses que ne connaît pas ma tradition et que d'autres, elles, ont reçues en héritage.
Agrandissement : Illustration 1
alors entra en eux la réflexion
qui serait le plus grand d'entre eux ?
mais Jésus a su la réflexion de leur cœur
et a pris un petit enfant
et l'a mis près de lui.
et leur a dit
« qui reçoit ce petit enfant en mon nom
c'est moi qu'il reçoit
et qui me reçoit
reçoit qui m'a envoyé
car celui qui se fait plus petit que vous tous
c'est lui qui est grand »
alors répondant Jean a dit
« maître ! nous en avons vu un
expulser les démons en ton nom
et nous le lui interdisions
parce qu'il ne suit pas avec nous »
mais Jésus lui a dit
« n'interdisez pas !
car qui n'est pas contre vous
est pour vous »
(Luc 9, 46-50)