Un prophète ne peut pas mourir ailleurs qu'à Jérusalem ! Cette affirmation peut surprendre, alors que Jean le Baptiste vient de mourir justement ailleurs qu'à Jérusalem, vraisemblablement dans la forteresse de Machéronte, dans l'actuelle Jordanie. Jésus ne pouvait pas l'ignorer, et il tenait certainement son ancien mentor pour un authentique prophète. Mais pour lui-même, pour sa propre mort, s'il n'envisage pas un autre lieu que Jérusalem, c'est qu'il considère qu'elle doit servir de témoignage pour, c'est-à-dire contre, l'ensemble du judaïsme.
Évidemment, dit comme ça, on pourrait avoir l'impression que le prophétisme serait un phénomène spécifique au judaïsme, que Dieu ne se serait jamais soucié dans toute l'histoire du monde que de ce petit peuple, de ce pays minuscule, le reste de l'humanité n'étant pas digne de son intérêt : seuls ceux-là auraient été capables de comprendre un peu quelque chose à ce qu'il voulait dire à l'humanité, seuls ceux-là avaient suffisamment d'intelligence, de cœur, d'esprit, pour que ça vaille la peine qu'il leur envoie des prophètes. Le reste du monde, pour ne pas dire le reste de l'univers, ce n'étaient que des sous-hommes, à peine plus que des animaux.
À moins que ce ne soit l'inverse ? c'étaient ceux-là qui avaient le plus besoin d'être secourus, aidés, à sortir de cette animalité dont l'humanité a tant de peine à s'extraire ; à preuve, justement, ce qu'ils ont toujours fait au long des âges à ces prophètes qu'Il leur envoyait, ces prophètes qui étaient là pour les exhorter à apprendre à vivre en bonne intelligence, tant entre eux, à l'intérieur de leur peuple, qu'à l'égard aussi de leurs voisins, et eux qui résistaient, qui ont toujours résisté, qui ne voulaient rien savoir, rien entendre, continuer de n'en faire qu'à leur tête, toujours persuadés de leur supériorité. Et d'ailleurs, si Dieu prenait la peine de leur envoyer des prophètes, n'était-ce pas la preuve de leur importance ?
Il semble difficile d'envisager que Jésus, ayant une expérience personnelle et directe de Dieu, n'ait pas su voir tout ce provincialisme de son peuple, tout cet orgueil mal placé (même si c'est certainement le lot de toute nation), cette illusion de bénéficier d'une préférence divine (alors que c'est toute personne, et toute famille humaine, qui sont des préférées de Dieu), mais tel est effectivement le rôle de tout prophète, d'avoir à se donner, à donner toute sa vie, pour ceux qui en ont le plus besoin. Il aurait certainement pu aller prêcher son message ailleurs, sauf que c'était pour eux, pour ceux de sa religion, qu'il était le mieux qualifié, pour tenter d'élargir leur point de vue, de l'ouvrir en direction de l'universalité et de la diversité, qui ne peuvent qu'être les caractéristiques d'un divin authentique.
Universalité "et" diversité : les particularismes ont leur place, universalité ne signifie pas uniformité, chaque démarche a ses richesses à ne pas perdre, mais à ne pas absolutiser non plus. Telle est vraisemblablement la raison pour laquelle Jésus acceptait son destin de prophète, non comme un suicide déguisé, mais parce qu'il n'y a souvent que cela qui puisse faire réfléchir les hommes : qu'ils en arrivent à faire mourir un innocent, croyant ainsi supprimer ce qu'il leur disait et ne pouvaient supporter d'entendre. Mais ce faisant, bien sûr, ils n'ont que fait apparaître encore plus l'inanité de leurs illusions, en sorte que symboliquement ce fut par là que la supposée présence de YHWH dans leur Temple finit par apparaître pour ce qu'elle était : un leurre, un fantasme, ...une idolâtrie.
Agrandissement : Illustration 1
à ce même moment certains pharisiens s'approchèrent
lui disant
« va-t-en et pars d'ici ! car Hérode veut te tuer »
et il leur a dit
« allez
et dites à ce renard
"voici ! j'expulse des démons et accomplis des guérisons
aujourd'hui et demain
et le troisième jour je suis accompli"
mais aujourd'hui et demain et le suivant
j'ai à poursuivre mon chemin
car il n'est pas possible qu'un prophète périsse
hors de Jérusalem
Jérusalem ! Jérusalem !
qui tues les prophètes
et lapides ceux qui lui ont été envoyés
combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants
à la manière d'une poule sa couvée sous ses ailes
et vous n'avez pas voulu
voici que votre maison vous est laissée
et je vous dis
vous ne me verrez plus
jusqu'à ce que vienne le temps où vous direz
"béni celui qui vient au nom du Seigneur !" »
(Luc 13, 31-35)