Forces et faiblesses des communautés politiques sur Twitter selon le "Politoscope".

À partir de Twitter, le Politoscope de l’ISC-PIF, laboratoire CNRS, met en évidence la façon dont se structurent et se mobilisent les communautés politiques dans la campagne présidentielle. Analysant une masse de données depuis août 2016, la plateforme jette une lumière crue sur la façon dont la gauche a perdu des batailles idéologiques et culturelles sur nombre de ses thématiques traditionnelles.

Pour analyser l’évolution d’une campagne présidentielle pour le moins difficile à déchiffrer, on dispose désormais d’un nouvel outil, le politoscope. Initiative de l’Institut des Systèmes Complexes de Paris Ile-de-France (ISC-PIF, laboratoire CNRS), le politoscope mutualise des masses de données sur les débats de la présidentielle 2017 au sein d’un réseau inter-institutionnel de chercheurs et ingénieurs. La plate-forme, fruit des collaborations au sein de ce réseau de recherche sur ces données, est librement accessibles en ligne sur le site de ISC-PIF (https://presidentielle2017.iscpif.fr/). Elle met à disposition de chacun, acteur politique, observateur, citoyen, une extraordinaire mine de données. Chapeau bas pour ce travail d’une équipe de chercheurs du CNRS.

Présenté lors d’une conférence de presse le 3 avril, le Politoscope est un dispositif d’analyse en temps réel et diachronique des débats politiques en lien avec la présidentielle 2017. Le programme a pour objectif le traitement des données issues des réseaux sociaux sur les enjeux de communication politique. Le dispositif est présenté à l’exposition TERRA DATA à la Cité des sciences et de l’Industrie dans le cadre d’un partenariat avec Universciences (avril 2017- janvier 2018).

Partant du constat que Twitter est devenu une arène importante du débat politique, les premiers travaux du Politoscope sont consacrés à la communication politique sur ce réseau social dans le cadre de la campagne présidentielle. Depuis août 2016, l’ISC-PIF analyse les interactions suscitées par plus de 3000 comptes Twitter liés à la campagne présidentielle française (comptes de candidats, d’élus, de partis) : retweets, mentions, citations etc. Le dispositif a produit une très riche banque de données reposant sur la collecte de près de 1,6 millions de comptes twitter, plus de 34 millions de tweets de communautés politiques liées aux candidats à la présidentielles et plus de 24 millions de tweets issus des médias et journalistes. Ces données, enrichies de façon continue, permettent de multiples analyses sur la structure des interactions et leur évolution dans la campagne présidentielle en cours.

La plateforme disponible en ligne présente des données relatives à l’attention dont bénéficient les tweets d’un candidat, la façon dont ceux-ci structurent des communautés politiques. Les données sont suivies chronologiquement depuis la fin août 2016, globalement et par grands thèmes politiques. La plateforme rend compte également de l’attention des médias pour la campagne de chaque candidat.

Afin d’illustrer la richesse de cette approche, nous nous intéressons ici à ce que la plateforme nomme les « données natives twitter » qui pour chaque « communauté politique » mesurent le degré de mobilisation sur un thème.

Les communautés politiques autour des candidats ont été définies algorithmiquement via l’analyse de reproduction de message à l’identique des comptes Twitter (retweets « secs »). Les comptes ont été filtrés de façon à éliminer la majorité des robots et ne garder que les comptes les plus engagés politiquement. Un algorithme dit « de Louvain » a ensuite été utilisé pour détecter les communautés, des ensembles de comptes ayant tendance à partager des informations similaires. Pour les chercheurs de l’ISC-PIF « Une communauté autour d’un candidat est le sous-ensemble de compte Twitter qui ont les pratiques les plus similaires en termes de partage d’information. Ce n’est pas une garantie d’adhésion des propriétaires du compte aux idées du candidat, mais la reconstruction de ces communautés permet de mettre en avant les structures qui diffusent les idées politiques. »

Pour une liste de thèmes (Emploi, Économie, Démocratie, Recherche-Éducation, Immigration et multiculturalisme, Santé, Écologie, Politique énergétique, Politique étrangère, Sécurité intérieure, Agriculture), le Politoscope mesure le degré de mobilisation des comptes des communautés politiques. Ces données permettent une mesure très précise de thèmes privilégiés par chaque communauté politique sur Twitter, et leur niveau de mobilisation sur ces thèmes. Le tableau ci-dessous présente pour chaque communauté identifiée par le nom du candidat les thèmes le plus et le moins privilégiés. Le graphique expose ensuite pour chaque thème, l’importance de la mobilisation des communautés des 5 principaux candidats. Les données se réfèrent à la période du 22 août 2016 au 28 mars 2017.

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Les thèmes le plus et le moins privilégiés par chaque communauté confirment certains choix, mais révèlent aussi des résultats inattendus. Ainsi la communauté politique de M. Le Pen se mobilise le plus sur la question de l’Immigration et du multiculturalisme, mais ce sont plus de 300 000 comptes qui se mobilisent. Pour F. Fillon, c’est l’Emploi qui apparaît le plus mobilisateur comme pour B. Hamon, alors qu’étrangement les communautés de J.-L. Mélenchon et d’E. Macron se mobilisent le plus pour la Politique étrangère. À l’inverse, les communautés de M. le Pen et F. Fillon ne se mobilisent guère pour l’Écologie et la Politique énergétique, comme celles de JL Mélenchon, Macron et B. Hamon ne s’intéressent que modérément à la question de l’Agriculture. Le classement plus exhaustif des communautés pour tous les thèmes permet de préciser les choix et les degrés de mobilisation politique des communautés politiques sur Twitter.

Graphique. Classement des communautés politiques par thème

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Source des données : Le Politoscope

Le graphique présente le classement des communautés politiques des cinq principaux candidats à la présidentielle selon l’importance de leur mobilisation pour chaque thème, pour la période du 22 août 2016 au 28 mars 2017. On constate sans surprise que Marine Le Pen domine la thématique de l’Immigration et du multiculturalisme, ainsi que, de façon un peu moins attendue, la Politique étrangère, mais les données permettent de mieux mesurer les mobilisations comparées de chaque communauté politique. Ainsi, sur ces deux thèmes, c’est la seule fois où une communauté politique mobilisée se chiffre en centaines de milliers de comptes. Aucun autre candidat ne dépasse la centaine de milliers de comptes mobilisés quel que soit le thème. Ensuite, on observe la proximité thématique de la communauté politique de F. Fillon, qui arrive en deuxième place sur ces thèmes, cependant nettement distancée par la communauté de M. Le Pen.

Mais la communauté politique acquise aux idées de M. Le Pen ne se limite pas à ces thèmes classiques de l’extrême droite. Elle est aussi la plus mobilisée sur les thèmes de l’Économie, de la Sécurité intérieure et de l’Agriculture. Et pour l’Emploi et la Santé elle vient en deuxième derrière la communauté de F. Fillon, qui arrive par ailleurs première sur le thème Recherche & Éducation. Il n’y a que sur l’Écologie et la Politique énergétique que J.-L. Mélenchon suivi de B. Hamon placent les communauté politiques de la gauche en tête. La communauté d’En Marche ne se classe première que pour le thème de la démocratie, ce qui constitue aussi une relative surprise.

La droite délaisse l’Écologie et la Politique énergétique, mais la gauche délaisse les questions de l’Immigration et du multiculturalisme, comme celle de la Sécurité intérieure, et de façon plus étonnante elle est devancée par F. Fillon sur le thème Recherche & Éducation.

Ces données jettent une lumière crue sur les façons dont la gauche a perdu des batailles idéologiques et culturelles sur nombre de ses thématiques traditionnelles sans parler des questions de l’immigration et de la sécurité où elle apparait bien embarrassée dans son opposition à l’extrême droite.

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