Présences et absences des acteurs politiques français sur Facebook, Twitter et le Web

L’arène numérique est devenue le lieu privilégié du débat politique. Les candidats à l’élection présidentielle l’ont compris, mais les partis négligent cette nouvelle donne et laissent pour ainsi dire le champ libre à l’extrême droite dans l’arène numérique. C'est un des nombreux signes de la coupure de la gauche avec la population dont 86 % a accès à internet.

L’arène numérique devient de plus en plus le lieu privilégié du débat politique. Les sites web des candidats sont une source d’information pour connaître les programmes et activités politiques. Et les réseaux sociaux, surtout, sont désormais le moyen de communication obligé des acteurs politiques et le mode d’expression préféré des électeurs (internautes à plus de 86%). Pour autant les données relatives à la fréquentation des sites web et des réseaux sociaux sont peu mobilisées pour analyser l’évolution de l’opinion politique, ou alors d’une façon ponctuelle et souvent pas très pertinente. Les médias mais aussi nombre de chercheurs continuent à leur préférer les sondages qui ont pourtant échoué à plusieurs reprises à déchiffrer les choix à venir des électeurs. Pourtant des données numériques existent et s’ils soulèvent des problèmes méthodologiques, ceux-ci ne sont pas rédhibitoires, et en tout cas, au pire, équivalents à ceux que posent les sondages.

Après avoir publié un classement des sites politiques ayant le plus d’audience, (voir ici, et ici pour la discussion méthodologique), ce billet présente les données d’engagement relatives à Facebook et Twitter pour 40 acteurs politiques et les met en regard des données d’audience de leurs sites web. Ce billet traite de façon plus méthodique une première tentative de mesure de l’audience comparée des acteurs politiques esquissée ici.

Le rang d’audience Alexa des sites repose sur une mesure combinée de visiteurs uniques et de nombre de pages vues d’environ 20 millions de sites par un panel de « millions d‘internautes ». Le classement des pays, en l’occurrence en France, repose sur le trafic d’un mois glissant. Il s’agit d’estimations sauf pour un petit nombre de sites certifiés.

Les données numériques concernant les réseaux sociaux ne sont en revanche pas estimées mais collectées à la source. Ces données portent sur l’ensemble des interactions des internautes (à la différence des sondages qui n’interrogent qu’un échantillon souvent assez faible de la population). Elles sont mesurées quotidiennement et mises à jour de façon quasi continue. Les données des réseaux sociaux sont plus sûres que les données d’audience des sites. Certes les données sont possiblement manipulées par des fermes à clic, des robots et du fait d’opérations lancées par les équipes de communication des acteurs qui gonflent plus ou moins artificiellement les nombres d’interactions. On dispose néanmoins d’un certain nombre d’indicateurs qui permettent de déceler ces faux trafics.

La communication sur les « social media » se mesure de trois façons : l’audience, l’activité et l’engagement. L’audience mesure le nombre total de fans, de followers, d’abonnés acquis à une date donnée. Elle dépend souvent de l’activité passée. Le pouvoir par exemple génère beaucoup de « fans » et de « followers ». C’est la limite des données d’audience, qui a un effet stock important. L’activité rend compte du nombre de posts, tweets et vidéos, et mesure l’activité de communication d’un acteur politique sur les réseaux sociaux au cours période donnée de 1 à 90 jours. L’engagement, enfin, évalue le nombre de « j’aime », de « partage », de « retweets » et de commentaires constatés également au cours de la même période écoulée. Parce qu’il mesure l’impact d’une communication politique, l’engagement est l’indicateur le plus significatif. Ce sont les données d’engagement qui ont permis d’entrevoir la victoire de F. Fillon à la primaire de la droite, d’Alexander Van der Bellen à la présidentielle autrichienne, et celle de Benoît Hamon dans la primaire socialiste…

Les données d’engagement

Le tableau ci-dessous présente les données d’engagement sur Facebook et Twitter au cours du mois de février ainsi que les données d’audience des sites web aux dates du 21 et du 28 février. Les acteurs sont classés selon la somme des données d’engagement sur Facebook et Twitter. Les deux approches d’audience des sites et d’impact sur les réseaux sociaux mettent en évidence des données sinon communes, du moins assez cohérentes, mais aussi des divergences qui amènent à corriger le classement que suggère l’audience comparée des sites politiques.

La liste des acteurs comprend un choix de personnalités et d’organisations suivies par le Baroweb.  Cette liste, qui est très influencée l’élection présidentielle, ne se veut pas exhaustive, elle ne comprend qu’un nombre limité de personnalités. Cette liste constitue toutefois un panel d’acteurs politiques assez représentatif de l’offre politique. Il est possible d’étendre la liste, notamment si un acteur assez important était omis. Dans ce cas, les données pourront être complétées assez aisément.

Engagement moyen journalier sur Facebook et Twitter et Rang d’audience des sites web en février 2017.

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 Source des données : Semrush 2017, Alexa 2017 et BarowebAB.

Le classement est très influencé par l’échéance prochaine de l’élection présidentielle. Les dix acteurs politiques les plus influents comprennent les cinq principaux candidats à l'élection présidentielle. Par ailleurs cinq de ces dix acteurs du top ten appartiennent à l’extrême droite, dont trois au Front national. 

Si l’on regarde les seuls partis politiques, le Front national (6è) arrive en tête, devant Les républicains (10è). Aucune autre formation politique n’a une présence significative sur les réseaux sociaux. Le PS arrive à la 23è place juste devant le PCF (24è), puis le Modem (29è). Le NPA et Lutte ouvrière font mieux que le Front de gauche sur Facebook et Twitter. Si J.-L. Mélenchon occupe la deuxième place sur Facebook et Twitter, sa candidature apparaît assez déconnectée du parti de gauche. L’aventure de Mélenchon apparaît plus personnelle que celle de M. Le Pen qui s’appuie sur un FN très présent sur les réseaux sociaux. EELV arrive au 39è rang du panel. En Marche ! est traité comme le site d’Emmanuel Macron.

Parmi les autres faits mis en évidence par le panel représenté dans le tableau, il faut souligner que sur les 40 acteurs pris en compte, 14 appartiennent à l’extrême droite. Parmi ces derniers, c’est bien Fdesouche qui est l’organisation la plus présente. Un certain nombre d’organisations d’extrême droite présente un fort contraste entre le rang d’audience de leur site et leur présence sur les réseaux sociaux. C’est le cas pour Égalité et réconciliation, Riposte laïque, Dreuz info et plus encore pour Les moutons enragés, Salon beige, Résistance républicaine, OJIM et Voltaire net. L’influence sur le net de l’extrême droite est évidente, mais certaines organisations exagèrent probablement l’audience de leurs sites. Les organisations ayant l’audience de sites les plus douteuses ont été éliminées du panel. Cela concerne Lagauchematuer, l’UPR et Wikistrike. Leur audience peu fiable est confirmée par la faiblesse de leur impact sur les réseaux sociaux.

Les deux principales organisations syndicales apparaissent dans le panel, mais la CGT occupe mieux les réseaux sociaux que la CFDT. Trois associations assurent une présence : Amnesty.fr, Mouvement Colibris et Acrimed, mais leur influence sur les réseaux sociaux est sans commune mesure avec celle des mouvements de l’extrême droite.

Enfin, on peut souligner la place tout à fait honorable de la candidate citoyenne à l’élection présidentielle, Charlotte Marchandise, 16è dans ce panel, loin devant d’autres acteurs plus établis et ayant un accès aux médias plus aisé que les acteurs citoyens. Charlotte Marchandise est issue de primaire.org qui figure également dans le panel. Son rang souligne l’importance de la volonté citoyenne de contester la représentation traditionnelle des électeurs. Dans un mode de scrutin plus ouvert et à la proportionnelle (pour les législatives), nul doute que ce type de candidature bouleverserait le paysage politique français.

Conclusion

En dehors des candidats à l’élection présidentielle, les acteurs politiques laissent pour ainsi dire le champ libre à l’extrême droite dans l’arène numérique. Il y a là une grave lacune qui est significative non seulement d’un retard, mais plus fondamentalement du degré de coupure de la gauche de gouvernement avec la population dont 86 % a accès à internet. Les candidats à la présidentielle l’ont compris, mais à l’exception du FN et dans une moindre mesure de LR, les partis n’ont pas compris cette nouvelle donne.  La façon dont ils stigmatisent et s’effraient des réseaux sociaux comme le royaume de la contre vérité est de la même eau que leur difficulté à prendre en compte autrement que par des promesses rarement tenues les demandes de pouvoir citoyen, comme par exemple l’introduction du référendum d’initiative citoyenne. Ceux qui proposent ce type de réforme sont trop facilement qualifiés de « populistes », en oubliant que la Suisse montre qu’un tel dispositif améliore la qualité démocratique du fonctionnement des institutions traditionnelles de la démocratie représentative.C’est le même mépris élitaire qui fait le lit du Front national.

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