Des fake news à la désinformation

Le Rapport 2018 sur l’information en ligne du Reuters Institute for Journalism de l’Université d’Oxford reformule le débat sur les « fake news » et montre que cette question n’est pas réductible aux fausses nouvelles inventées ni aux seuls médias sociaux. Partant des données sur la confiance, les auteurs du rapport complexifient la question des fake news et examinent les enjeux de ces questions.

Les « social media » (ou médias sociaux, souvent improprement traduit en français par réseaux sociaux) semblaient promis à une percée irrésistible dans les sources d’information. Le dernier rapport de Reuters sur l’information numérique relativise cette hypothèse. En effet, l’usage des médias sociaux pour s’informer amorce un recul en 2018 et les internautes affichent peu de confiance dans les informations qui circulent sur Facebook, Twitter, Youtube etc.

Le 7ème rapport sur l’information numérique de l’institut Reuters pour le journalisme à l’université d’Oxford (Digital News Report 2018 from the Reuters Institute for Journalism at the University of Oxford) publié ce 14 juin et disponible en ligne, permet de dresser un état des lieux très détaillé de l’information numérique dans 37 pays. Ce billet s’intéresse à une dimension particulièrement intéressante du rapport : sa façon de documenter et reformuler le débat sur les « fake news» pour montrer que cette question n’est pas réductible aux fausses nouvelles inventées ni aux seuls médias sociaux. Une présentation de l’état des lieux de l’information numérique à partir du rapport a été présentée ailleurs.

Partant des données sur la confiance, les auteurs du rapport complexifient la question des fake news et examinent les enjeux de ces questions pour les gouvernements comme pour les entreprises de presse.

La confiance dans les médias

La confiance dans les médias est plutôt faible en général, seuls 44 % des personnes interrogées a confiance dans les médias en général, mais c’est une véritable défiance qui s’exprime à l’égard des médias sociaux qui n’obtiennent la confiance qu’auprès de 23 % des enquêtés. En France, les niveaux de défiance sont plus prononcés qu’en moyenne, avec une confiance générale dans les médias de 35 % et une confiance dans les médias sociaux de 19%.

La défiance à l’égard des médias sociaux montre que les internautes ne se laissent pas abuser par les fausses nouvelles qui s’y diffusent. La fiabilité accordée aux divers types de médias montre que les médias traditionnels (radio-télévision et presse écrite) conservent une fiabilité plus élevée que les nouveaux médias numériques. Au sujet des informations qui circulent sur Internet, 54 % des interviewés sont très ou extrêmement inquiets concernant leur véracité ou leur fausseté. Ce pourcentage s’élève à 62 % en France, 69 % en Espagne, 64 % aux États-Unis contre 37 % seulement en Allemagne et 30 % aux Pays-Bas. Pour autant, la faible confiance dans les moyens d’information ne se limite pas à la question de la diffusion des fake news par les médias sociaux.

Complexification de la question des fake news.

Le rapport note dans un section spécifique consacrée à cette question que « Ce qui a commencé comme une préoccupation par rapport au problème étroit des nouvelles complètement inventées a depuis suscité un regain d'intérêt pour le problème beaucoup plus large de la désinformation en ligne. »

En effet, le problème est plus général que la diffusion des fake news.  Il porte sur le mode de traitement de l’information par les médias, sur des pratiques partiellement légitimées par certains journalistes. D’où la suggestion de parler de « désinformation » (disinformation) ou de « mésinformation » (misinformation) plutôt que de fake news. Par ailleurs, comme le souligne justement le rapport, cette crise de la confiance est un fait qui affecte toutes les institutions des pays démocratiques.

L’usage de l’expression « fake news» renvoie de fait à une grande diversité de pratiques informatives. Le sens donné à cette expression diffère grandement selon les locuteurs. Par rapport aux politiciens et aux médias qui stigmatisent le plus souvent les « populistes », la propagande russe, les sites complotistes et les médias sociaux, les inquiétudes des internautes apparaissent plus complexes et montrent que ceux qui stigmatisent les fake newsn’échappent pas à la critique. Les internautes questionnent une variété de pratiques de désinformation qui ne se limitent pas à la diffusion de « fausses nouvelles » et traduit plutôt un scepticisme devant certaines pratiques des journalistes, politiciens ou publicitaires. Au lieu de focaliser sur le problème étroit des fausses nouvelles totalement fabriquées, le rapport estime qu’il faut s’intéresser au sujet plus large de la désinformation.

Afin de bien appréhender la diversité et l’ampleur du problème, les auteurs du rapport ont élaboré un questionnaire détaillant divers exemples de désinformation, et ont demandé aux internautes si ces diverses pratiques les inquiétaient et s’ils y étaient exposés. La liste comprend des exemples de désinformation très divers : déformation des faits, histoires complètement inventées, carences professionnells des journalistes, utilisation de l’expression fake newspour discréditer des médias, publicités ressemblant à des informations, ou encore satires.

 Il ressort de ces données que les inquiétudes dépassent la question des « fake news» et que des pratiques comme « la déformation des faits pour favoriser un ordre du jour », ou la certaines « insuffisances de journalistes » suscitent autant d’inquiétude que « des histoires totalement inventées pour des raisons politiques ou commerciales ». La pratique de « publicités qui ressemblent à des informations » et les « satires » suscitent également de l’inquiétude. Quant au fait d’être confronté à ces diverses pratiques, « les carences professionnelles du journalisme », ou la « déformation de faits » sont nettement plus répandues que « les histoires totalement inventées ».

Quelle réglementation ?

La réglementation des fake news suscite des avis divers. Dans tous les pays, les répondants pensent que les entreprises de médias et les journalistes ont la plus grande responsabilité (75 %) pour régler ce problème, ce qui n’est pas surprenant étant donné que la plupart des contenus qu'ils décrivent comme "Fausses nouvelles" est généré par ces acteurs. Les consommateurs pensent aussi que la technologie des entreprises comme Google et Facebook devraient faire plus pour prévenir la désinformation (71%). Mais les avis sont beaucoup plus mitigés quand il s'agit de prôner une intervention gouvernementale.

Alors que près des deux tiers (61 %) sont d'avis que les gouvernements devraient faire plus, il est frappant que ce sentiment soit beaucoup plus répandu en Europe (60 %) qu'aux États-Unis (41 %), où la question des « fausses nouvelles » semble pourtant avoir eu le plus d'impact. Dans un sondage Odoxa-Dentsu pour France Info et Le Figaro, en janvier 2018, 79 % des sondés jugaient que la proposition de loi sur les Fake news était une bonne initiative. Les débats parlementaires ont cependant illustré la difficulté de l’exercice.

En effet, la proposition de loi d’un député LREM sur « la manipulation de l’information », dont l’examen a commencé à l’Assemblée nationale début juin, a suscité de vifs débats et une profonde inquiétude quasi unanime parmi les journalistes. La façon dont un gouvernement doit agir pour évite la manipulation n’est pas aisée. La définition des fausses nouvelles et la procédure de régulation semblent difficiles à définir sans limiter de fait la liberté d’expression.

Selon la présentation du gouvernement, « les "fake news" ou "fausses informations" sont une menace pour nos démocraties, principalement lorsqu’elles influencent les résultats de scrutins lors de campagnes électorales ». La loi vise plus particulièrement les médias contrôlés par les Etats étrangers et les plateformes numériques qui ne prennent pas leur responsabilité sur les contenus qu’elles diffusent.

La loi vise à agir rapidement en période de campagnes électorales, que ce soit avant et/ou pendant les élections. « Le CSA pourra suspendre les chaînes de télévision, contrôlées par des États étrangers. Les plateformes numériques auront l’obligation de transparence sur les contenus sponsorisés et bénéficieront d’un référé judicaire pour agir rapidement et faire cesser la diffusion de la fausse nouvelle en période électorale. »

Le débat parlementaire n’a pas manqué de buter sur la définition des fausses informations définie dans la proposition de loi comme « Toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable. » Devant les critiques,

la rapporteure a proposé de remplacer cette phrase par : «Toute allégation ou imputation d’un fait inexacte ou trompeuse constitue une fausse information.» Beaucoup d’observateurs ont estimé que cette définition était pire, car elle ne définit pas clairement ce qu’est une fausse nouvelle et ouvre le champ des faits susceptibles de tomber sous le coup de la loi. Même la ministre de la culture a estimé que c’était trop général et a proposé de s’en remettre à la sagesse de l’assemblée qui n’en peut mais…

Concernant la procédure, la proposition de loi vise à instaurer, en période électorale (trois mois avant un scrutin national), une procédure de référé visant les cas de « manipulation de l'information ». Le texte doit permettre aux personnes qui s'estimeraient victimes d'engager une procédure en référé, sous deux jours, pour suspendre la diffusion de « fake news». Avant de prendre des mesures « proportionnées et nécessaires », comme le blocage du site, le juge des référés devra apprécier si ces fausses informations sont diffusées « de manière artificielle ou automatisée » et « massive ».

La proposition de loi était discutée pour la première fois le 7juin à l'Assemblée nationale. Après plusieurs heures de discussion, la séance a été levée à 1 heure du matin, avec plus de 150 amendements restant à discuter et voter lors de la reprise de l’examen, prévue en juillet. 

L’indispensable éducation aux médias

Le rapport Reuters plaide avec raison sur l’indispensable éducation aux médias jugeant que moins on dispose de connaissance sur les médias plus on est exposé aux fake news.

La mesure de lanews literacyest une des innovations du rapport 2018. Littéralement cette expression désigne « l’alphabétisation en matière d’information », une notion que l’on peut traduire par « connaissance des médias ». Pour mesurer le niveau de connaissance, l’équipe de recherche a soumis trois questions factuelles aux membres des panels.

La première question demandait de désigner dans une liste de médias nationaux lequel ne dépendait pas principalement financièrement de la publicité. La deuxième vérifiait la connaissance sur la personne responsable de la rédaction d’un communiqué de presse, et la troisième interrogeait les panels sur la façon dont sont choisis par Facebook les reportages montrés aux inscrits sur cette plateforme. Une seule réponse était correcte dans chaque cas.

L’enquête menée dans 18 pays montre un niveau de connaissance très moyen, un tiers des enquêtés choisit correctement 2 ou 3 réponses correctes. Le niveau de connaissance du panel français révèle une méconnaissance particulièrement lacunaire : seuls 16 % du panel français répondent correctement à 2 ou 3 questions.

Relation complexe entre niveau de connaissance et confiance

Croisant la source et le niveau de connaissance, le rapport montre que ceux qui utilisent principalement les médias sociaux ont le niveau de connaissance le plus bas. Ceux qui utilisent les sites de radiotélédiffusion ont le niveau de connaissance le plus élevé, ceux qui utilisent la presse et les sites ont un résultat intermédiaire. Le rapport entre la confiance et le niveau de connaissance exprime une relation complexe. Dans l’ensemble la connaissance assure une petite hausse de confiance, mais pour les médias sociaux et les moteurs de recherche plus le niveau de connaissance des médias augmente plus la confiance baisse…

Conclusion

Le rapport Reuters est précieux à beaucoup d’égards. On retiendra tout particulièrement trois résultats : les données sur les médias sociaux considérés un peu rapidement comme le principal coupable de la diffusion des fake news, la reformulation du débat sur les fake newsen termes de désinformation définie par une diversité de pratiques informatives, l’importance de l’éducation aux médias.

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