Or noir & Croissant fertile - chap VI


chapitre VI
1991

« Ce que le peuple américain a retenu de la guerre du Golfe
c'est qu'il est bien plus facile d'aller botter les fesses des gens du Proche-Orient
que de faire des sacrifices en payant plus pour limiter
la dépendance de l'Amérique vis-à-vis du pétrole importé.»

James Schlesinger, ancien secrétaire à l'Energie de l'administration Carter, 1996

 

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Au sortir d’une guerre éprouvante de huit ans avec son voisin iranien, l’Irak n’en détient pas moins la première armée du Moyen-Orient. Saddam Hussein qui possédait 10 divisions en 1980 en dispose maintenant de 50 : près d’un million d’hommes sont prêt à combattre sous ses ordres. A cela s’ajoute la puissance matérielle de 500 avions et 5 500 chars, ce qui fait de l’armée irakienne la quatrième puissance militaire du monde derrière la Chine, L’Union soviétique et les USA.

Mais cette immense armée est maintenant inactive. Et les troupes, désormais au chômage technique commencent à inquiéter de part le monde. En Novembre 1988, quelques mois après le cessez-le-feu et alors que les américains continuent de vendre des produits « à double usage » à l’Irak, un rapport confidentiel du Pentagone s’alarme de cette puissance militaire inerte : « la pire des choses qui pourrait arriver dans la région du Golfe serait que l’Irak s’empare des puits de pétrole de l’Arabie Saoudite. Bagdad possède la plus forte armée de la région et peut-être la quatrième du monde ; et l’Arabie Saoudite est la porte à côté 1». Mais pourquoi Saddam ferait-il cela, lui qui téléphone tous les jours au roi Fahd pour le remercier de son soutient financier durant ces huit années de guerre.

En 1990 les américains consomment 16 millions de barils par jour et les importations ne cesse d'augmenter. Ford et General Motors sont lourdement endettés, le marché automobile est saturé. Ils trouvent alors la parade en lançant la mode énergivore du SUV (quatre roues motrices) pour relancer le marché. Mais depuis 1971, les USA produisent moins de pétrole : ils ont atteint leur peak oil. Le but des multiples interventions américaines à venir dans la région peut aussi se comprendre comme une façon de « repousser les limites géologiques de la croissance des besoins énergétiques américains, afin de maintenir le fonctionnement du système économique et social »2.

C’est que la doctrine militaire américaine d’intervention au Moyen-Orient mise en place par Carter suite à la révolution islamique de 1979 puis renforcée par Reagan dans les années 1980, envisage seulement un affrontement avec l’URSS. En 1991 « le plan détaillant l’intervention américaine dans la région du Golfe n’avait pas été mis à jour bien qu’il ait été établi au début des années 1980, lorsque l’état major américain étudiait la conduite d’éventuelles opérations contre les forces soviétiques3». Si les américains disposent d’une puissance militaire incomparable dont la mission est la sécurisation des champs pétrolifères et la bonne circulation du pétrole dans le Golfe, l’état major n’envisage pourtant pas un conflit avec l’Irak, pays allié jusque là, ni l’éventualité de perdre l’Arabie Saoudite.

Pour l’Irak le bilan de la guerre avec l’Iran est avant tout un désastre financier. Si le pays avait bénéficié de la flambée des prix à partir de 1974 grâce à laquelle il va se lancer dans la course à l’armement, il se retrouve désormais avec plus de 90 milliards de dette. Saddam Hussein, qui affirme avoir joué le rôle de « bouclier protégeant les frères arabes de la menace perse » attend de ses plus riches créanciers, au premier rang desquels l’Arabie Saoudite (près de 50 milliards de dette), le Koweït ou les Emirats arabes Unis, un geste : l’effacement, même partiel de la dette.

Au lendemain du cessez-le-feu d’aout 1988, le Koweït, que Saddam Hussein considère comme la dix neuvième province d’Irak4, viole les accords de l’OPEP. Le petit état de la taille de la Corse, ne respecte pas les quotas qui lui sont attribués, mis en place afin d’éviter la surproduction, et produit 40% de plus que ce à quoi on l’autorise. Les bénéfices tirés de cette surproduction sont énormes : plus important que la dette de l’Irak envers le Koweït5. Depuis le contre-choc pétrolier de 1986, qui comme on l’a vu consisté en une manœuvre des américains via leur allié saoudien pour surproduire afin de faire baisser artificiellement le prix du baril dans le but d’« asphyxier l’économie soviétique », le prix du baril stagne à 18 $6. L’Irak est criblée de dette, et 90% de ses revenus proviennent de l’exportation d’hydrocarbures. L’attitude du Koweït est donc vécu comme une véritable provocation. En surproduisant le petit Émirat fait passer le baril de 18 $ à 14 $ le tout en pompant dans la nappe de Roumailah, commune aux deux pays. Un tiers des puits irakiens s’y trouvent mais la plupart d’entre eux ont été détruits, laissant le Koweït dont la nappe ne dépasse que de quelques kilomètres sa frontière, la possibilité de se servir seul.

Depuis la fin de la guerre avec l’Iran, l’immense armée de Saddam Hussein stationne dans le Chatt al-Arab, détroit du Tigre et de l’Euphrate et toujours trop petite fenêtre maritime de l’Irak pour l’exportation7. Les entreprises américains vendent depuis 1985 des produits à « double usages » et n’ont pour l’heure aucunes raisons de s’arrêter. Mais le chef de la diplomatie américaine James Baker s’inquiète de cet allié de plus en plus puissant et notamment de la prolifération d’équipement vendus pouvant avoir un lien avec des armements chimiques, bactériologiques ou nucléaires. D’autant plus que les troupes du Raïs commencent à s’amasser à la frontière du Koweït. Pourtant le 27 juillet, l’ambassadeur saoudien aux USA qui vient d’avoir Saddam Hussein au téléphone assure que ce dernier n’a aucune intention guerrière. Les américains n’ont donc aucune raison de s’inquiéter.

Mais le Raïs a menti. Le 2 août, à la surprise générale les troupes irakiennes envahissent le Koweït. En moins de six heures et sans rencontrer de résistance ils atteignent Koweït city. En quelques heures, Saddam Hussein devient propriétaire de 20% du pétrole produit sur terre. A cela s’ajoute le portefeuille Koweïtien de 120 milliards de dollars d’investissements dans divers pays étrangers8. L'occupation durera sept mois, le pays annexé deviendra la dix neuvième province d'Irak.

L’administration Bush est dans un premier temps, divisée sur la façon de réagir à cette invasion. Mais Dick Cheney, secrétaire de la Défense, a lui très bien compris ; on ne peut pas laisser à un dictateur aussi imprévisible que Saddam la mainmise sur 20% du pétrole mondiale. D’autant plus qu’en passant la frontière saoudienne ce pourcentage pourrait passer à 40%. Contrôler le robinet pétrolier, et donc avoir la possibilité de le restreindre, comme lors de l’embargo de 1973, c’est dicter ses règles au reste du monde.

Pour le président Bush, la crise comporte une dimension curieuse. C’est avec son entreprise personnelle qu’il fut le premier à forer au large du Koweït dans les années 1950. Au delà de sa fortune, il a donc aussi un lien très fort avec ce pays.

Pourtant Saddam sait qu’il ne peut pas s’attaquer à ce trop gros poisson qu’est l’Arabie Saoudite, alliée historique des américains dans la région. Il réclame l’effacement de la dette contractée lors de la guerre contre l’Iran, un meilleur accès au Golfe Persique que celui dont il a hérité lors du découpage territoriale effectué en 1921 par les anglais, et se faisant le porte-voix des arabes, revendique le retrait d’Israël des territoires occupés. Mais l’administration Bush va s’évertuer à faire croire aux Saoud que l’objectif de Saddam est bien l’Arabie Saoudite.

Deux jours après l’invasion, la Maison-Blanche qui transmet au roi Fahd des photos satellites de la frontière du Koweït avec l’Arabie Saoudite. 100 000 soldats auraient pris position dans la zone neutre qui sépare les deux pays et se trouvent maintenant à un kilomètre de la frontière. Le roi, plus habitué aux casinos de Monte-Carlo qu’à la gestion de crise est désemparé. Ben Laden propose ses services à la monarchie saoudienne. Il dispose maintenant d’une véritable armée formée en Afghanistan : Al-Qaïda. Mais les saoudiens refusent préférant faire appelle aux occidentaux. Comme en 1979, lors de la prise de la grande mosquée de La Mecque, l’Arabie Saoudite va demander de l’aide aux mécréants, trop content de venir défendre le Royaume et espérant ainsi signer quelques contrats d’armement au passage. Ce n’est pas le GIGN qui intervient cette fois-ci, mais l’armée la plus puissante du monde. Aux yeux de nombreux musulmans, les Saoud commettent l’irréparable, en appelant à l’aide les infidèles américains.

Rapidement des milliers de soldats américains débarquent en Arabie Saoudite dans ce qui sera le plus grand déploiement militaire depuis la guerre du Vietnam. Saddam Hussein qui dès le lendemain de l’invasion propose de rencontrer les dirigeants arabes pour négocier essuiera refus sur refus. Pas moins de onze propositions de paix seront rejetées par Washington. Le 11 septembre 1990, le président Bush annonce devant le congrès américain que « la crise dans le golfe Persique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour s’orienter vers une période historique de coopération. » Il prédit que de cette « période difficile » peut éclore « un nouvel ordre mondial (...) une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix 9». C’est que l’URSS, en train de s’effondrer, est trop occupée à réformer son économie et à chercher des capitaux à l’étranger. Quant à l’Irak, l’allié d’hier est devenu l’agresseur. L’expression du “nouvel ordre mondial“ qui allait alimenter dans les décennies suivantes les théories conspirationnistes, est en fait une constante américaine. Le démocrate Kennedy avait parlé en 1960 de “new frontier“, exprimant par là l’idée de l’hégémonie de l’économie, avec l’Amérique comme avant-garde. Le new world order de Bush, annonce qu’avec la fin de du communisme, le règne de la démocratie et du libre marché allait maintenant triompher. Pour l’heure, les Etats-Unis mettent en place une coalition militaire démesurée, réunissant 31 nations, et de près d’un million de soldats.

En ce début des années 1990, les américains sont de plus en plus dépendant du pétrole étranger. Les voitures plus gourmandes et énergivores que jamais. Le soldat américain consommait un gallon (3,7 litres) par jour pendant la seconde guerre mondiale en consomme maintenant 1510. Le déclin amorcé en 1971 (le fameux Peak Oil) aux USA, obligent les américains à importer toujours plus. Ils font maintenant venir la moitié du pétrole de l’étranger et principalement du Moyen-Orient11. Dick Chesney, secrétaire de la défense à de 1989 à 1993 avant de devenir P-DG d’Halliburton, première entreprise de service pétrolier expliquera plus tard que « la guerre du Golfe est le reflet » du fait que « l’énergie est fondamentale pour l’économie12 ». Alors, avant de déclencher la guerre, les américains demandent au saoudien de produire d’avantage, afin de combler le manque générer par l’embargo sur l’Irak et le Koweït, de 4 millions de barils par jour. Le prix baisse de nouveau.

L’opinion publique

Lors d’une allocution qu’il prononça à une réunion des dirigeants de la droite chrétienne américaine, George Bush Sr déclara que la guerre du Golfe était un conflit entre « le Bien et le Mal, la Vérité et l’Erreur ». Mais pour l’heure l’opinion américaine n’a pas l’air d’être convaincue par cette argumentation et reste défavorable à une intervention militaire au Koweït. D’autant plus que Saddam Hussein multiplie les appels à la négociation. Et si Georges Bush affirme publiquement qu’ « il ne s’agit pas d’un combat pour le pétrole », 70 % des américains refusent l’option militaire pour soutenir une pétromonarchie dirigée par un émir tyrannique.

Mais l’opinion publique est malléable. Au début de la guerre froide, le président Truman fait voter le United States information and Education exchange act of 1948, censé contrer la propagande soviétique, et qui « institutionnalise littéralement la propagande 13».

Le gouvernement fait sous-traiter à des agences de relations publiques, comme la Rendon Group, dont on retrouvera le nom dans les préparatifs de l’invasion de l’Irak en 200314 et la Hill Knowlton Strategies ce travail sur l’opinion public. Ces deux entreprises recevront des millions de dollars de la CIA pour soutenir les exilés koweïtiens et promouvoir la « liberté » au petit émirat. Quelques mois après le début du conflit des milliers de t-shirts « free Kuwait » sont distribués dans les rues américaines. Parallèlement Bush prend la parole dans les médias pour psalmodier Saddam comme le nouvel Hitler et comparer l’invasion du Koweït (200 morts pour l’heure), à l’Holocauste.

Le discours va-t-en guerre de Bush commence à prendre dans l’opinion publique, même si certains essayent de faire entendre un autre son de cloche. Dans un article du Wall street journal du 1er octobre 1990, le journaliste Arthur Schlesinger explique la situation : pour lui, l’Irak a tout simplement besoin de vendre du pétrole pour se reconstruire ce que le prix du baril, maintenu bas à cause pour cause de surproduction, l’en empêche. « N’envoyons pas des américains mourir pour ramener le prix du pétrole à 20$ » écrit-il. Il poursuit en rappelant que l’Arabie Saoudite que Bush promet de défendre, est un pays où l’on lapide les femmes et que l’émir du Koweït « que nous avons promis de ramener sur son trône est impopulaire dans tout le monde arabe [...] la défense de ces despotismes médiévaux ne vaut surement pas une seule vie américaine ».

Quand le journaliste Robert Fisk en pleine opération Bouclier du désert demande au général Schwarzkopf si le déploiement militaire à un rapport avec le pétrole, celui-ci lui répond en hurlant « absolument pas ! ». Et de poursuivre que « la situation actuelle n’est pas une simple agression : c’est un viol »15. Le père de Schwarzkopf, lui aussi militaire avait participé en 1953 à la destruction de la démocratie iranienne en précipitant la chute de Mossadegh16.

Le 14 octobre 1990, devant le congrès américain une jeune femme présentée comme une infirmière koweïtienne témoigne de ce dont elle a été témoin. « J’ai vu les soldats irakiens entrer dans l'hôpital avec leurs armes. Ils ont tiré les bébés des couveuses, ils ont pris les couveuses et ont laissé mourir les bébés sur le sol froid. » Déclare-t-elle les yeux larmoyants. Par peur des représailles elle ne peut donner son nom. Sauf que la jeune femme est en réalité la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis. Son témoignage est faux, il a été écrit par la Hill & Knowltown stratégies, dans le cadre d’une campagne de désinformation.

Bush Sr reprend à son compte le témoignage. Les médias suivent. Même l’émission Thalassa de Georges Pernoud sur FR3, fait passer les images d’un cormoran mazouté comme une victime de la « marrée noire du siècle », déclenchée par Saddam Hussein. Les américains parlant même de « terrorisme écologique ». Sauf que le cormoran en question n'est pas arabe mais breton17. L’opinion publique bascule.

A partir du 15 janvier l’ONU autorise le recours à la force militaire. Et si les négociations piétinent c’est que Bush se montre intransigeant, quand Saddam s’obstine à lier la solution à la crise à la question palestinienne.

Le 17 janvier à 2H40 la coalition lance l’opération Tonnerre instantané première étape à l’opération Tempête du désert. 43 jours de bombardements, 88 500 tonnes de bombes. Les médias parlent de « frappes chirurgicales » et de « dégâts collatéraux ». Là encore les agences de relations publiques sont à l’œuvre. Mais que les irakiens se rassurent « nous n’avons pas de querelle avec le peuple irakien. C’est avec le brutal dictateur de Bagdad que nous avons un problème » affirma Bush deux jours avant. Les marchés boursiers saluent l’attaque et repartent à la hausse. Plus 7% à Francfort, plus 4% à Paris, plus 2% à New-York et Tokyo. Le prix du baril chute de 30 à 18 dollars.

Le 18 janvier, Saddam attaque Israël. Il veut impliquer d’autres pays arabes dans le conflit. Mais conscients du piège, l’État hébreu, sur les conseils de Washington s’abstient de répliquer. Et si les manifestations de soutient à l’Irak se multiplient dans les pays arabes, les trois quart de l’opinion américaine soutient l’intervention.

Mais l’objectif des américains n’est pas simplement de repousser les irakiens hors du Koweït. Il s’agit littéralement de détruire leur capacité militaire. Bush et son conseillé à la sécurité nationale expliqueront des années après que le but était de « détruire les capacités offensives de l’Irak » tout en admettant qu’il était « impossible de mentionner ouvertement » cet objectif « tant qu’une solution à la crise était possible 18». Le 5 février, Bush affirme que « le temps de la diplomatie est finie » et quand dix jours plus tard Saddam propose de se retirer, à certaines conditions, Bush considère l’offre comme une « farce cruelle ».

Durant ces 43 jours aux cours desquels les américains déverserons autant de bombes que les alliés durant l’année 1943, l’administration Bush teste une nouvelle stratégie militaire. Celle-ci, baptisée “théorie des cinq cercles“, consiste à considérer l’ennemi comme un “système“ où la destruction des infrastructure périphériques à l’objectif visé mais interdépendantes entre-elles aurait plus d’importance que l’envoi de troupe au sol. Le milieu de ce cercle est le commandement militaire qu’on pourrait atteindre indirectement en détruisant les infrastructures dont il dépend. « La destruction des armées de l'ennemi » ne serait pas « l'essence de cette guerre » considérant le fait de combattre ses forces militaires comme potentiellement « un gaspillage total de temps et d'énergie »19. Mais la plupart des cibles désignées par cette théorie sont des infrastructures dont dépendent aussi les civils : route, port, aéroport, fourniture d’électricité, de carburant, de nourriture et approvisionnement en eau. Seulement 3 000 irakiens mourront sous le déluge de bombe, ce qui au regarde de la quantité de bombe déversée est relativement peu. Mais la destruction du système d’eau potable, ramenant un des pays les plus développé du Moyen-Orient à l’âge de pierre, sera lui responsable dans les années à venir de milliers de morts. Choléra, Typhoïde, doublement de la mortalité infantile, 100 000 irakiens seraient décédés à la suite de la destruction du réseau d’eau potable. Notamment à cause de maladies, qui avaient disparus depuis bien longtemps.

La deuxième phase, l’offensive terrestre de Tempête du désert  démarre le 24 février. Trois jours plus tard le drapeau Koweïtien flotte de nouveau à Koweït city. Les soldats irakiens s’enfuient. 25 000 à 50 000 sont tués le long de l’autoroute qui relie Koweït city à Bassorah. Quelques jours après le lancement de l’opération terrestre, l’armée irakienne renonce à combattre dans une guerre qu’elle n’avait de toute façon aucune chance de gagner. La guerre aura durée 42 jours dont seulement cent heures d’offensives terrestres.

Mais la catastrophe est aussi écologique. En se retirant les irakiens mettent le feu à près de 732 puits de pétrole sur 1 080. 2 millions de tonnes dioxyde de carbone et 5 000 tonnes de suie seront rejetés dans l’atmosphère chaque jour. Les monts Zagros, chaîne montagneuse à l’ouest de l’Iran avec ses sommets à plus de 4 000 mètres d’un blanc immaculés seront recouverts d’une pellicule noire. On retrouvera même des traces dans l’Himalaya. Le Koweït produit désormais au ralenti 115 000 barils par jour, contre 1,9 millions avant la guerre. 67 millions de tonnes de pétrole partent en fumés dans l’atmosphère. Le manteau de suie filtre les rayons du soleil et fait chuter la température de 10 degrés dans la région. Quant au déversement de 1,5 millions de tonnes de pétrole, depuis un terminal pétrolier et pour éviter un débarquement, il détruira 50% des récifs coralliens et 20% des mangroves du golfe Persique20. Il faudra 200 jours pour éteindre les puis en feu, coût de l’opération 1,5 milliards de dollars. C’est la plus grande pollution pétrolière de l’histoire l’équivalent de 1000 marrées noires comme celle qu’a connu la Bretagne avec l’Erika en 1999. Le photographe Sebastia Salgado en tirera une série de photos (Le désert en feu) et Werner Herzog un film (Leçons des ténèbres).

Le bilan de la guerre est totalement asymétrique. 100 000 à 200 000 soldats irakiens auraient trouvés la mort mais le décompte est très difficile à faire. Le général Schwarzkopf affirmant que son métier n’est pas de « compter les morts ». 600 à 1 000 soldats irakiens auraient même été enterrés vivants et il faudra attendre presque dix ans pour les identifier. La coalition elle compte 240 tués, dont 125 américains. 40 des 68 divisions irakiennes sont hors de combat. 70% des chars détruits. 65% des blindés. 70% des pièces d’artilleries. Le prix du pétrole après avoir chuté de 40%, se maintient à 18 dollars. Les marchés boursiers gagnent 20% à Paris, 19% à Londres, 18% à Tokyo.

Après avoir bouté les irakiens du Koweït et détruit les capacités militaire du Raïs, George Bush refuse d’aller plus loin. La chute de Saddam n’est plus à l’ordre du jour. Les raisons sont multiples. Mais c’est avant tout parce que les américains et leurs alliés savent que poursuivre la guerre jusqu'à Bagdad et en finir avec Saddam aurait impliqué une conquête et une occupation du territoire dont personne ne veut gérer les conséquences. Qui plus est, Bush commence à penser à sa réélection (en 1992 se sera finalement Clinton qui sera élu). La politique extérieure et Saddam Hussein ne sont plus des priorités.

La guerre du Golfe se conclut par l’établissement de l’hégémonie américaine dans la région. Contrairement aux anciens empires coloniaux, les USA refusent la responsabilité d’une gestion directe des problèmes régionaux. Leur objectif est d’assurer un bon accès aux ressources, une hégémonie du modèle économique qu'ils dominent. Pour cela ils vont assurer une présence militaire importante, subventionner les pays se rangeant dans leur giron, et multiplier les échanges commerciaux. Mais tout ceci va accroître leur impopularité. Les divers gouvernements, des pétromonarchies du Golfe (Arabie Saoudite en tête), à Moubarak (Egypte) en passant par les tenant de l’anti-impérialisme (Libye et Syrie) vont dès lors se montrer incapable de tenir tête aux américains, et c’est l’islamisme qui va se révéler la seule force de contestation d’un ordre politique.

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La révolte kurde et chi’ite

Si les américains refusent d’endosser le rôle du changement de régime et ce que cela impliquerait de gestion de l’Irak post-Saddam, ils ne vont pas pour autant se priver de financer et d’encourager les opposants au régime. Pendant la guerre du Golfe, les américains avaient subventionnés à coup de millions tous les médias anti-ba'ath et les adversaires au raïs. La voix de l’Irak libre, une radio subventionnée par la CIA diffuse des messages d’appels à l’insurrection : « Frappez les quartiers généraux du tyran et sauvez le territoire nationale de sa destruction », « Mettez fin au règne du dictateur et de son parti criminel ». Il s’agissait là de propager l’idée que la guerre ne s’arrêterait qu’avec la chute de Saddam, et que la coalition aiderait les insurgés. 21 millions de tracts furent largués par avion en Irak, appelant les irakiens à se révolter. Bush lui-même dans une allocution du 14 février 1991 appelait les irakiens « à prendre les choses en mains » et à bouter leur dictateur.

Dans le sud majoritairement chi’ite, l’insurrection pris une tournure islamiste. Dans le nord, les kurdes se soulèvent, fermant les yeux sur les trahisons passées, et attendant avec impatience une aide des alliés. A la mi-mars 1991, a lieu à Beyrouth une réunion d’opposants irakiens au régime. On y retrouve pêle-mêle des prédicateurs chi’ites, sunnites, des kurdes et des communistes. Tous reprochent aux américains de ne pas les soutenir, après les avoir incité à la révolte en leur promettant une aide. Pire encore, en mars 1991, alors que les américains abattent un chasseur irakien violant le cessez-le-feu, ils laissent les hélicoptères de l'armée voler sachant pertinemment que les appareils seront utilisés pour réprimer les révoltes. Malgré les appels à l’aide des kurdes, les USA considèrent ce conflit comme une affaire interne à l’Irak.

Si les américains laissent tomber la révolte après l’avoir incitée, c’est qu’ils craignent l’influence de l’Iran et donc, l’éventualité qu’en chassant Saddam, l’Irak où les chi’ites représentent 60% de la population se range du côté iranien. Si la stratégie américaine qui suit la guerre du Golfe peut semblait contradictoire, appelant à une révolte en promettant un soutien qu’ils ne donneront jamais, c’est que la chute de Saddam n’est plus la priorité. Scowcroft le conseiller à la sécurité, assurant que « Etats-Unis ne souhaitaient pas voir l’Irak imploser », car « il fallait penser à l’équilibre à long terme pour diriger le Golfe ». Affaiblir l’Irak signifiait donc renforcer l’Iran. Qui plus est Saddam Hussein représente aussi aux yeux des pétromonarchies alliés des américains une menace. Le laisser en place, c’était maintenir par la peur, la dépendance de ces pays aux USA.

Quand un journaliste demande à Colin Powell, chef d’état-major des armées « quelle serait la meilleur solution pour se débarrasser de Saddam », celui-ci répond qu’il n’en a « aucune idée ». Pour les américains, la révolte qui suit la guerre du Golfe et qu’ils ont cherché sciemment à attiser, est désormais un problème « interne à l’Irak ».

À propos de la répression au Kurdistan The independant écrit que « le dispositif militaire le plus puissant depuis la seconde guerre mondiale assiste sans rien faire à un spectacle abominable ». La presse arabe ira jusqu'à parler de Nakhba – la catastrophe en arabe qualifiant l’exode palestinien de 1948 qui suivit la création d’Israël. Mais aucun leader arabe n’ira soutenir la révolte. Personne ne souhaite voir les kurdes accéder à l’indépendance ou l’Irak devenir un pays chiite.

En Avril 1991, Bernard Kuchner en appelle au « devoir d’ingérence humanitaire » pendant que Saddam bombarde au napalm et au phosphore. Quant à Bush il déclare ne pas vouloir « risquer de précieuses vies américaines ». Les ONG humanitaires évaluent à 2,25 millions de kurdes sur les routes (sur 5 millions de kurdes irakiens) aux frontières enneigées de l’Iran et de la Turquie. 400 à 1000 meurt chaque jours. L’Occident essaye de faire oublier sa part de responsabilité en qualifiant la situation de crime contre l’humanité, dont évidemment Saddam serait le seul responsable. L’aide humanitaire va alors déferler et les F-16 qui lâchaient des bombes deux mois plus tôt, laissent place au CH-47, avec leur colis humanitaires. Des milliers de colis furent largués par avion, tellement nombreux que certains kurdes furent littéralement écrasés. De son côté l’administration américaine, tente de rendre Saddam Hussein pleinement responsable de la situation, en qualifiant la situation de « guerre civile », c’est-à-dire d’un problème entre irakiens. D’après certaines estimations 200 000 irakiens seraient morts dans le soulèvement qui suit la guerre du Golfe.

En 1994 une guerre fratricide oppose les principaux partis politiques kurdes. L’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Talabani et le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Barzani dont il est une scission se sont transformés en milice et commencent à s’affronter faisant des centaines de morts. Le premier est allié à l’Iran tandis que le second signe un pacte avec Saddam Hussein. La Turquie qui souhaite se débarrasser du PKK (marxistes-léninistes turcs), collabore avec le PDK de Barzani. Ce sont les opérations Steel en 1995 et Hammer de 1997 visant à limiter l’influence de l’Iran (qui soutient l’UPK), à détruire le PKK et asseoir l’hégémonie de Barzani. Les Etats-Unis en 1997 classent le PKK dans la liste des organisations terroristes.

La guerre du Golfe depuis le monde arabe

Hormis les palestiniens, peu d’arabes soutiennent Saddam Hussein dans la guerre du Golfe. Quant au Koweït, il ne bénéficie pas d’un soutien massif auprès du monde musulman. Les Nations Unies qui condamnent l’invasion mettent en place des sanctions économiques et un embargo pétrolier contre l’Irak, le tout s’accompagnant d’un déploiement militaire dans la région. Pour les arabes, l’application du droit international (menace militaire et sanction économique) est ce dont ils rêvent depuis de nombreuses années contre Israël. Malheureusement, si le rêve se réalise c’est pour défendre un petit pays dominé par une famille richissime et tyrannique compromise avec l’Occident. « Pour les arabes, l’occupation israélienne de la terre palestinienne était une situation inique – et qui durait depuis bien plus longtemps, que l’occupation irakienne du Koweït, où au moins, les occupants étaient arabes » écrit Robert Fisk. «L’incapacité totale des USA depuis des décennies à faire respecter les lois internationales quand il s’agit de la politique d’Israël, laisse les arabes très dubitatifs sur la sincérité des motivations américaines au Koweït ». Les arabes et les spécialistes du pétrole comprennent vite que les motivations américaines et leurs capacités à intervenir militairement dépendent plus d’hydrocarbures que d’une quelconque volonté de justice. Saddam remonte donc dans la côte du peuple arabe quand des manifestations à Amman, Tunis, en Algérie et en Cisjordanie brûlent des drapeaux américains et brandissent le portrait du chef irakien. D’autant plus que son discours se fait plus religieux. La guerre du Golfe était pour lui une lutte des « croyants » contre les « impies », discours qui lui attire la sympathie des islamistes.

En 1980 quand Israël annexe Jérusalem, le conseil de sécurité de l’ONU déclare l’annexion comme « nulle et non avenue ». De même en 1981 avec l’annexion par l’état hébreu du Golan syrien. L’annexion du Koweït par l’Irak sera aussi déclarée « nulle et non avenue ». Sauf que c’est seulement dans ce dernier cas qu’on fera respecter les lois internationales. « Les arabes savent que Israëlien et non-israëlien ne sont pas soumis aux mêmes lois » écrit Fisk. « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » écrivait Orwell dans La ferme des animaux.

Revenons sur la coalition. Les nations arabes, soucieuses d’en finir avec Saddam Hussein se sont ralliées à l’alliance mise en place par les USA. l’Egypte qui s’est rapprochée des USA à la mort de Nasser, sous l’impulsion de Saddate depuis la fin des années 197021, comme la Syrie d’Hafez al-Assad, soi-disant championne de l’anti-impérialisme américain, envoi 15 000 hommes aux côté des yankees espérant en finir avec son rival ba’athiste.

Côté islamiste, la guerre du Golfe marque aussi une fissure dans le mouvement. Pour les hauts dignitaires de l’islam politique, un pays membre de l’organisation de la conférence islamique vient d’être rayé de la carte par un autre membre. Le royaume saoudien qui depuis 1979 bataille face à la révolution Khomeyniste pour garder son hégémonie sur l’islamisme mondial, et qui a redoré son blason en finançant le djihad afghan vient de perdre toute crédibilité en appelant la plus grosse armée d’infidèle à la rescousse. Quant à Saddam le laïc, celui-ci reprend les griefs habituels contre la monarchie l’accusant d’être corrompu et à la solde des américains. Cela au moment même où 500 000 soldats américains viennent de prendre position en terre sainte, dans le cadre de l’opération « bouclier du désert » visant à protéger les puits saoudiens d’une éventuelle attaque irakienne. La rupture entre les frères musulmans et le royaume est totale.

Le consensus autour du wahhabisme socialement conservateur commence à se fissurer, quand Saddam appelle au Djihad. La guerre du Golfe et l’offensive idéologique de Saddam, dont les drapeaux s’ornent maintenant d’un Allah Akbar et que les vidéos de propagandes filment en train de prier, ouvre une faille dans l’hégémonie saoudienne. L’invasion irakienne trouverait selon Saddam sa justification dans un djihad moral et social. L’Irakien anti-impérialiste, contre les riches princes salafistes laqué de l’occident. Les islamistes ont beau vilipender le communisme athée, il ne peuvent plus nier que les lieux saints de l’islam sont tenu par une royauté à la solde de Washington.

Après les années 1980 dominé par le souffle de la révolution iranienne, les années 1990 voient l’émergence de nombreux nouveaux mouvements islamistes sunnites radicaux. L’émergence d’un parti islamiste dans une Turquie jusqu’ici laïc, dans une Bosnie fraichement sortie du communisme, ou plus radicaux comme en Algérie, en Egypte, en Afghanistan où les talibans s’emparent de Kaboul en 1996, l’attentat du Wolrd trade center de 1993, la guérilla en Tchétchénie tenant tête à Moscou (1995) ou le GIA en France (1995), les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie (1998) sont la partie émergée de cet iceberg.

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Après 1991

  • « Nous avons l’air d’aimer les sanctions contre certains pays dans ce gouvernement [celui de Clinton]. Le problème c’est que le Bon Dieu n’a pas toujours jugé souhaitable de placer les ressources de gaz et de pétrole dans des pays à régime démocratique ». 
    Dick Cheney, 1996

L’émir du Koweït et son entourage, après avoir dû endurer un exil dans l’hôtel le plus somptueux de Taëf en Arabie Saoudite, rentre au pays et explique à ses sujets que la démocratie n’est pas à l’ordre du jour. La chasse à la collaboration est ouverte. 300 000 palestiniens sont expulsés. Le Royaume dont l'économie repose entièrement sur le pétrole et la main d'oeuvre immigrée en profite pour les remplacer par des ouvriers asiatiques, corvéables à merci et peu sensible aux remous du monde arabe. Les promesses faites par l'émir ne sont pas tenue : les premières élections sont tenues en octobre 1992 mais seul 15% de la population adulte a le droit de voter. La nouvelle frontière avec l'Irak est fixée en avril 1992 par les Nation-Unies à 600 mètres de l'ancienne, de façon à priver Bagdad d'une partie du port d'Oum Kasr, privant un peu plus le pays d'un accès au Golfe Persique.

La guerre froide est finie et le démantèlement de l’empire soviétique ouvre de nouvelles perspectives à l’économie. Sous l’impact de la crise de la dette, démarrée en 1982, les pays du tiers-monde se voient obligés de suivre les recettes d’ « ajustement structurel » de la Banque Mondiale et du FMI. Les pays doivent supprimer les entraves à la libre circulation des marchandises et des capitaux, réduire leur déficit budgétaire, privatiser certains secteurs étatiques et réduire la taille du secteur public. C’est le début de la « globalisation ». En Europe le traité de Maastricht marque la création de l’Union Européenne. En 1994, l’OMC succède au GATT, Les USA mettent en place avec leurs voisins du nord et du sud l’ALENA, tandis que la Russie et les anciens états soviétiques amorcent leur conversion à l’économie de marché.

Si Reagan avait redonné confiance à l’Amérique sur le plan économique et scientifique22, Georges Bush vient de triompher militairement au Moyen-Orient. Dans la guerre du Golfe il a montré sa capacité à résoudre victorieusement un conflit, chose que les américains n’avaient pas réussis à faire dans cette région depuis longtemps23.

L’empire du mal enfin disparu, c’est à un « transfert d’hostilité psychologique24 » que vont opérer les médias américains, des soviétiques sur Saddam Hussein. Il va devenir pendant une dizaine d’années, jusqu'à l’invasion américaine de 2003, le « nouvel Hitler », la bête noire des administrations Bush senior, Clinton puis Bush Junior.

La dernière décennie du XXème siècle est marquée par l’apparente stabilité des régimes arabes dans le cadre de l’hégémonie américaine. Le libéralisme économique amorcé dans les décennies précédentes, va s’accélérer avec la chute de l’URSS, mais il ne s’accompagne pas du libéralisme politique éspéré. Les régimes manquent d’assise populaire ce qui empêche leur démocratisation et surtout, la lutte contre l’islamisme qui va s’amorcer un peu partout dans le monde musulman, va servir de prétexte à verrouiller les sociétés.


L’Egypte grand vainqueur de la guerre du Golfe, car premier pays arabe à suivre les américains dans la coalition, va accélérer les privatisations, l’ouverture économique et les réformes d’ « ajustement structurelle » préconisées par le FMI et la Banque Mondiale. C’est durant ces années qu’une partie importante de la jeunesse au chômage, va se tourner vers les groupes islamistes qui prolifèrent. Ceux-ci vont alors se lancer dans un bras de fer avec l’État, qu’ils accusent, à juste titre, d’être à la solde, des américains. Les attentats, notamment contre les touristes, vont se multiplier et l’état d’urgence, renouvelé à chaque événement va être éternellement prolongé. Le pouvoir va alors faire appel l’islam institutionnel pour essayer d’endiguer l’islamisme. Mais cet instrumentalisation de la religion va en fait avoir pour conséquence d'islamiser la société par le bas. « Ce recours au dogmatisme religieux s’accompagne de l’utilisation d’un nationalisme proprement égyptien qui prend volontiers un tour xénophobe, et concourt à la décadence intellectuelle du pays »25. La libération économique, et ses conséquences sur la population, amène à une délibéralisation sociale, par rapport aux années 1980 qui avaient vues de réelles avancées politiques et intellectuelles. Les années 1990, expliquent peut être la tournure prise par le printemps arabe de 2011 en Egypte : une islamisation par le bas, procurant aux Frères musulmans une forte assise populaire et amenant à l’élection de leur candidat Morsi. Mais aussi une armée qui, bien qu’elle ait participé à la transition démocratique, est prise de soubresauts autoritaires dans sa lutte contre l’islamisme, et qui l’amène à verrouiller la société.

La Syrie, bien qu’État anti-impérialiste a choisi par pure opportunité contre son voisin irakien le camp des vainqueurs dans la guerre du Golfe. Elle profite de la guerre, pour amener des investisseurs privés dans son économie sans pour autant céder aux injonctions du libéralisme occidental à réduire la masse du secteur public dans son économie. Celui-ci représente toujours la part la plus importante des emplois, car il est à la matrice même du pouvoir baasiste. Mais l’état ne peut fournir suffisamment d’emploi à la moitié de la population qui a moins de trente ans. Celle-ci se retrouvant contrainte à l’exil économique, s’exportant principalement au Liban, pays en pleine reconstruction.

Un contentieux important oppose la Syrie à son voisin turc concernant les eaux de l’Euphrate. La Turquie qui souhaite moderniser le sud-est anatolien26 s’est lancée dans la construction de barrages hydroélectriques, privant en aval la Syrie et l’Irak d’eau. Damas cherche alors à faire pression sur Ankara, en apportant directement son soutient au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). La relation ambiguë qu’entretiennent les kurdes avec al-Assad, trouve son origine ici27. Classé organisation terroriste en 1997 par les USA, Damas cesse finalement ce soutient en 1998 contraignant le PKK à quitter sa base arrière syrienne. Le leader du PKK, Öcalan, contraint à l’exil, sera arrêté quelques mois au Kenya après lors d’une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens.

L’Arabie Saoudite, qui a payé près de la moitié du coût financier de la guerre du Golfe (50 milliards de dollars prêtés à l’Irak) a récupéré les quotas de production de l’Irak désormais sous embargo. Elle qui produisait 5 mb/j avant la guerre se retrouve à produire 8 mb/j en 1991. Elle maintient ainsi les prix bas, comme le lui a demandé son allié américain. La peur qui suit la guerre du Golfe, entraîne des dépenses en armement auprès des occidentaux hors de proportion avec les moyens réels du Royaume. Il s’agit là de conforter l’alliance avec l’occident, et pour la famille royale tirer profit des nombreuses commissions qui accompagnent ce genre de contrat.

En 1998, les effets de la crise asiatique débutée un an plus tôt amène la demande en pétrole à s’effondrer. Parallèlement, l’Arabie Saoudite leader au sein de l’OPEP, ne respecte pas ses quotas et surproduit. Couplé à la montée en puissance du gaz naturel, ce décalage entre l’offre et la demande de pétrole fait plonger le prix du baril de 19 à 12$. Le pays s’enfonce dans une grave crise économique, accompagné de restrictions budgétaires étatiques, dont il n’arrivera jamais véritablement à se sortir. Les dépenses pharaoniques de la famille royale et son train de vie indécent, amène l’opposition islamique à refaire surface.

La guerre du Golfe, et notamment le fait que le pays serve de base arrière aux américains, rappela de façon criante la dépendance établi depuis les années 1930 et acté en 194528 entre un régime théocratique conservateur et la plus grande puissance impérialiste mondiale29. La légitimité religieuse du pouvoir, et au passage sa suprématie au sein du monde musulman, s’en trouvera fragilisé. La présence massive de troupes alliées (dont 450.000 américains) dans le pays entre 1990 et 1991 suscitera deux types de réactions contre la monarchie.

La première, libérale, espère faire évoluer le pays vers l’ouverture politique. En novembre 1990 par exemple, soixante dix saoudiennes invoquant le fait qu’Aïcha, l’une des femmes du prophète guidait elle-même son chameau, rejoignent le centre de Riyad au volant de voitures. Le « scandale des putains communistes » est total. Le pouvoir, qui il y a quelques semaines demandait aux oulémas de bénir les GI’s américains, ne souhaitant pas être dépassé par ses clercs et veut faire bonne figure dans le domaine religieux. Il réprime alors durement ces féministes.

Face à cette montée du libéralisme politique, une autre frange dénonce l’occidentalisation de la société et appel à un retour au wahhabisme puritain. Comme on l’a déjà dit, les Frères musulmans persécutés par Nasser dans les années soixante allaient trouver refuge, en Arabie Saoudite, et amener une légitimité religieuse au Royaume. Mais la guerre du Golfe, faisant de l’Arabie Saoudite un parking de Jeep à GI’s, allaient définitivement les écarter de ce pays. C’est alors qu’ils se tournèrent vers le Qatar, qui deviendra le bailleur de fond de la Confrérie, et par là même, l’ennemi des Saoud (l'inimité entre les deux pays vient de là). Le Royaume, qui venait de perdre sa crédibilité religieuse s’investi alors dans une autre tendance de l’islam : le salafisme, c’est-à-dire le wahhabisme destiné à l’exportation. Au début ce mouvement qui se manifeste via des pétitions, souhaite un respect fidèle de la religion, et appelle à résister à l’influence des chrétiens et des juifs, prône l’indépendance et la prééminence des clercs sur la politique, à l’islamisation de la société, et l’arrêt de toute collaboration étrangère. Cette dissidence islamique, d’abord contre-pouvoir politique à la famille Saoud, sera tenté au milieu des années 1990 par le terrorisme. En 1995, un premier attentat dans un centre de recrutement de l’armée à Riyad fait 5 morts américains. La police saoudienne fait l’autruche. Elle arrête et exécute des iraniens.

Un deuxième attentat en 1996 sur la base aérienne américaine de Khobar fait 19 morts. La tension entre les américains et la famille royale est à son comble, cette dernière souhaitant ménager à la fois son allié historique et son opposition islamique intérieur. Finalement l’enquête s’oriente vers Ben Laden, déchu de sa nationalité saoudienne deux ans plus tôt et, bien que bénéficiant d’une aura de combattant antisoviétique, sera désormais dans le viseur des services secrets.

L’embargo irakien

En Irak les américains se révèlent impuissant à renverser le régime de Saddam Hussein dans un premier temps, puis à le faire renverser par les populations chi’ites ou kurde, ou à établir un nouveau régime militaire complaisant avec leurs intérêts. Ils vont donc maintenir un embargo extrêmement sévère dont le but est de désarmer le pays mais aussi de l’isoler du reste du monde arabe. L’ambiguïté est totale, d’un côté les occidentaux affirment que le respect des résolutions des Nations Unies suffiraient à lever l’embargo, de l’autre les américains se servent du blocus – en opposant leur veto à chaque possibilité de le lever, pour anéantir Saddam Hussein. Une séquence va alors se mettre en place et se répéter à plusieurs reprises durant les années 1990 avec d’un côté Saddam Hussein refusant les inspections de l’ONU et de l’autre la coalition qui menace d’intervenir. Finalement le régime irakien accepte à contrecœur la présence de la Commission Spéciale des Nations Unies sur l’Irak (UNSCOM) chargée de l’éradication des armes de destruction massives, qu’ils accusent à juste titre d’espionnage. En effet les informations recueillis par les enquêteurs serviront à la CIA dans de multiples tentatives d’assassinat du Raïs.

Saddam qui tente de reconstruire le pays sous embargo multiplie aussi les dépenses délirantes à sa gloire comme son palais présidentiel, aujourd’hui reconverti en musée, pendant que le désarmement progresse. D’un côté, le blocus plonge une partie de la population dans la misère, de l’autre il renforce le pouvoir du dictateur et exacerbe la haine commune contre les américains.

Pour limiter la souffrance du peuple irakien, le conseil de sécurité des Nation Unies autorise la vente pour un milliards de dollars de pétrole chaque trimestre afin de financer l’aide alimentaire et médicales. Saddam, comprenant que cette proposition n’a d’autre but que de retarder indéfiniment la fin effective de l’embargo la refuse dans un premier temps. Mais face à une situation humanitaire toujours plus catastrophique il accepte finalement en mai 1996 la mise en place du programme « pétrole contre nourriture ». Ce programme, si il permet de relâcher l'étau sur le pays donne aussi lieu à la plus grande opération de corruption de l'histoire. En 2004, le journal irakien indépendant Al-Mada publie des documents trouvés dix mois après la chute du régime attestant de « récompenses » en baril de brut à des aides régimes. 270 personnes, sociétés, parlementaires, journalistes, dont onze français auraient reçu des cadeaux du régime. Charles Pasqua aurait par exemple reçu 12 millions de barils.

Plusieurs ONG ont estimé la fortune de Saddam Hussein à dix milliards de dollars. Allant même jusqu'à prouver l'existence de 65 tonnes d'or entreposée dans des coffre-fort en Suisse. Et si ses avoirs sont gelés à partir de 1991, c'est sur le programme pétrole contre nourriture qu'il se servira désormais.

Selon l’ancien coordinateur de l’aide humanitaire des Nations Unies en Irak30, qui reprend les données avancées par l’UNICEF, l’embargo serait responsable de la mort de 5 à 7.000 enfants de moins de cinq ans par mois. La malnutrition et la destruction du système d’eau courante en seraient en majeur partie responsables. En 1998 le Tigre change même de couleur et devient marron. Pour la durée de l’embargo on pourrait donc estimer la mortalité infantile à un enfant sur cinq, soit 500 000. Les pertes totales de la population seraient elles d'un million.

50% de la population est désormais au chômage. Le secteur industriel concentre lui 70% d’inactifs. Le revenu annuel moyen de 2 700 $ en 1989 fini de chuter à la fin des années 1990 à 500$. En 1991 les américains laissent un pays exsangue. L’embargo termine de l’achever.

La liste des produits interdits par le comité des Nations Unies en dit long sur le cynisme de cet embargo. Sont interdits les crayons, taille crayons, lacets de chaussure, serviettes hygiéniques, shampooings, les gants de chirurgiens jetables, le dentifrice et les brosses à dents, les médicaments contre les angines et les crises d’épilepsies, les balles de tennis, le vernis à ongles ou encore le rouge à lèvre. Mais aussi les roues de camion, les ventilateurs ou les citernes à eau.

Au noël 1999, le département du commerce et d’industrie britannique empêche la livraison de vaccins destinés à protéger les enfants irakiens de la diphtérie et la fièvre jaune31. Kim Howells, membre du parti Labour party et servant dans ce département explique qu’ils peuvent servir à fabriquer des armes de destructions massives. Quelques années plus tôt pourtant ce même gouvernement ne s’était pas privé d’autoriser la vente de deux substances chimiques servants à la fabrication de l’encre des stylos billes et du gaz moutarde. L’incohérence est totale mais la volonté de casser l’Irak crève les yeux.

Deux des coordinateurs de l’aide humanitaire des Nations Unis responsable du programme pétrole contre nourriture démissionneront. L’un d’eux dénonçant un embargo « génocidaire » et affirmant que son travail était en contradiction avec la déclaration des droits de l’homme de la charte des Nations Unies.

En 1996, interrogée par la chaine d’information CBS, sur le fait que les sanctions économiques étaient responsables de la mort de plus d’enfants que la bombe d’Hiroshima32, Madeleine Albright, ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU répond que « c’était une choix très difficile à prendre [les sanctions économiques] » mais que « c’était le prix à payer ». Un an plus tard, le « prix a payé » s’alourdi, 960 000 enfants souffrent de malnutrition. En 1998, Jean-Paul II dénoncera cet « embargo sans pitié » affirmant que « les faibles et les innocents ne peuvent pas payer pour les erreurs dont ils ne sont pas coupables ». Bush avait pourtant prévenu en 1991 qu’il n’avait aucun problème avec le peuple irakien, seulement avec le brutal dictateur de Bagdad.

En vérité, les preuves disponibles montraient que les armes de et les programmes d’armement proscrits avaient étaient été supprimés en 1995. Mais les Etats-Unis et la Grande-Bretagne allaient garder ces informations secrètes afin de retarder la levée des sanctions. L’information fallacieuse, selon laquelle l’Irak avait eu des moyens supérieurs dans les années 1980, grâce auxquels ils produiront plus d’armes qu’ils n’en déclarèrent en 1991, fut répandue sans aucune preuve. Quant au fait que les inspecteurs de l'UNSCOM ne trouvaient pas d'ADM, cela ne signifiait pas qu'elles n'existaient pas, simplement qu'elles étaient bien cachées.

En 1997 Madeleine Albright déclara que l’embargo serait prolongé indéfiniment même si l’Irak « se conforme à ses obligations ». La même année le gouvernement américain fourni une aide de 99 millions de dollars « aux groupes démocratiques tentant de renverser le gouvernement irakien ». Pendant ce temps l’analphabétisme se répand. Deux millions d’irakiens s’exilent. « C’est toute une génération qui a été élevé dans la misère et la violence (...) la société entière est victime de cette épreuve de force entre le régime et les USA 33». L’extension de cette violence provoque une explosion de la délinquance dans une société qui en était jusqu’ici relativement épargnée. Le régime qui s’est islamisé 34 a de plus en plus recours à la loi islamique. Le ba’ath laïc et modernisateur coupe la main des voleur. Il adopte un discours religieux et encourage la « retribalisation », c’est-à-dire le retour aux formes traditionnelles d’organisation de groupe 35. Ces tribus perdront leur autorité avec l’arrivée des américains en 2003 et la mise en place d’une démocratie chi’ite. Selon l’analyse marxiste de Nicolas Dessaux la lutte contre l’occupant, dont Al-Qaeda en Irak sera le fer de lance, puis l’État Islamique peut se comprendre comme la lutte des « officiers et les administrateurs évincés du pouvoir ». Daech n’est pas « né comme un groupe terroriste, mais comme l’émanation de fractions évincées des appareils d’Etat irakiens et syriens en vue de retrouver leur place. »

La période de l’embargo qui provoque des milliers de morts, est occasionnellement prise de soubresaut guerriers. En 1998, un nouveau bras de fer oppose Saddam au secrétaire des Nation Unies Kofi Annan. Le dictateur irakien refuse une nouvelle fois les inspecteurs de l’ONU. Les américains et la Grande-Bretagne lancent l’opération Desert Fox et déploient plus de 30 000 hommes afin d’éliminer les armes de destructions massives. Les raids causent de nouveau des « dégâts collatéraux » comme des infrastructures civiles et pétrolières.

Mais la question de l’armement de l’Irak est un problème complexe. Dans les années qui suivent la guerre du Golfe, les américains vendent quantité d’équipements militaires aux alliés de la coalition en jouant sur la peur de l’Irak. Ceux qui les achètent, ne le font pas tant pour s’en servir, que pour entretenir de bonnes relations avec eux. L’utilité des armes repose sur leur inutilité : plus on achète moins on espère s'en servir. Les dépenses pharamineuses d’armement étant surtout destinées à envoyer un message au voisin. Si George Bush affirmait fin mai 1991 qu’ « il serait tragique que les nations du Moyen-Orient et du golfe Persique au lendemain de la guerre du Golfe s’embarquent vers une nouvelle course aux armements » et qu’il entendait « freiner et inverser une course aux armements stériles et déstabilisantes » la réalité est tout autre. Dans les deux années qui suivent la guerre, les USA vendent pour 28 milliards de dollars d’équipement, dont 17 milliards pour l’Arabie Saoudite. En 1995, on vend au Moyen-Orient pour 46 millions de dollars d’armement par jour. Ce que voulait dire Bush c’est que seul ses alliés auront le droit de s’armer. Tous les voisins de l’Irak (Syrie, Iran, Turquie, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis) ayant participé à la coalition pendant la guerre du Golfe continuent de s’équiper auprès des américains (avions, missiles, jeeps), des britanniques (avion Tornado) et des français (frégates et chars Leclerc). En ayant maintenu au pouvoir un Saddam Hussein affaiblie et en continuant à autoriser ses voisins à s’armer l’équilibre régionales des forces allait forcément impliquer que l’Irak aussi garde de l’armement. C’est donc à contrecœur que l’Irak détruit ses armes, et éventuellement cherche à les dissimuler.

Mais la menace est réelle. On sait que Saddam détient du gaz sarin. Il s’en est servi au début des années 1980 dans l’offensive contre l’Iran36, puis en 1988 contre les kurdes. On sait aussi, puisque ce sont les américains qui lui ont fait passer dans les années 1980, que Saddam détient des souches de virus de la peste, du botulisme ou de la maladie du charbon. Il avait donc tout l’attirail pour fabriquer des armes biologiques. Côté nucléaire, même si le réacteur Osirak, construit en collaboration avec la France fut détruit pendant la guerre du Golfepar les israéliens, on sait que depuis les années 1970 il n’a cessé de chercher à se procurer la bombe.

Entre 1991 et 1998 près de 3 500 inspecteurs des Nations Unis se rendront en Irak et procéderont à 250 inspections. On estime que 90 à 95% des armes furent démantelées. Mais quand Saddam refuse que les inspecteurs accèdent à ses palais personnels en 1998, ceux-ci quittent le pays en expliquant qu’ils ne peuvent plus faire leur travail. Même si la majorité des stocks sont détruits, tout le monde sait que Saddam a utilisé à plusieurs reprises l’arme chimique, et que si il a refusé de le faire lors de la guerre du Golfe, c’est par crainte d’une réponse nucléaire des américains.

Les graines plantées par Bush Sr puis Clinton n’allaient pas tarder à germer. Tous les ingrédients étaient réunis pour un nouveau conflit et Bush Jr allait finir le travail commençé par son père. « Les conflits au Moyen-Orient se chevauchaient comme des plaques tectoniques qui environ tous les dix ans se déplacent sans prévenir et détruisent les villes, les bureaux, les immeubles et les mosquées » écrit Robert Fisk.

NOTES

1 Cité dans Éric Laurent, La face cachée du pétrole, Plon, Paris, 2006.

2 Jean-Michel Valantin, Géopolitique du planète déréglée, Seuil Anthropocène, 2017

3 Pierre marie Gallois, Le sang du pétrole, guerres d’Irak 1990 – 2003, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2003.

4 Déjà en 1958 lors du coup d’état qui renversa la monarchie, l’Irak avait voulu annexer le Koweït. Mais les troupes britanniques se précipitèrent pour empêcher l’invasion.

5 Tarek Aziz, le ministre des affaires étrangères de l’Irak estime à 2,4 milliards de dollars le pétrole pompé par le Koweït. Saddam Hussein parle d’un « sabotage économique ». En effet en passant de 1,4mb/j à 1,9mb/j le Koweït fait tomber le prix du baril de 18 à 14$. On estime que chaque baisse de un dollar sur le prix du baril représente un manque à gagner de un milliards pour l’Irak. Cet effondrement des cours aurait déjà coûté 14 milliards de $ à l’Irak, quand la dette se monte à 30/35 milliards $.

6 Cette instabilité des prix est aussi le résultat de la politique occidentale, refusant depuis les années 1970 d’en discuter avec les pays producteurs d’accords sur le long terme. Le contre-choc pétrolier du milieu des années 1980 en est l’aboutissement. Les émeutes d’octobre 1988 en Algérie et la détérioration des conditions de vies ainsi que la montée de l’intégrisme sont largement dues au prix bas du pétrole. De septembre 1989 à juin 1991, le gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche se révèle incapable d’imposer la transparence dans les accords signés avec la France. Et pour cause ceux-ci cachent les commissions versées aux barons militaires algériens. Cette incapacité à en finir avec la corruption joua un rôle important dans la désagrégation du mouvement réformateur, laissant la place aux islamistes. La décennie suivante laissera donc la place à cette sale guerre entre militaires corrompus par la rente pétrolière et islamistes. D’abord ceux du Front Islamiste du Salut, passé à la lutte armée après l’annulation des élections qu’ils venaient de gagner, puis le GIA dont bien des cadres avaient fait leurs armes en Afghanistan chez les moudjahidines abreuvés de pétrodollars saoudiens.

7 Rappelons que la deuxième possibilité pour l’Irak d’exporter est de passer par des tuyaux traversant la Syrie (et débouchant en Méditerrannée, donc vers l’Europe). Sauf que les partis ba’ath irakien et syrien se détestent. L’Irak a donc eu continuellement dans son histoire des problèmes pour exporter.

8 30 milliards aux USA. En Espagne c’est le premier investisseur étranger. Pareil en Allemagne et Japon. En Grande-Bretagne le Koweït possède même 9% de British Petroleum.

9 Discours disponible sur le site internet du Monde Diplomatique.

10 L’événement anthropocène, op. cité.

11 Cette dépendance atteindra son paroxysme en 2005, les Etats-Unis faisant venir à cette date plus des 2/3 du pétrole qui consommeront. Depuis ce chiffre décroît en raison des huiles et des gaz de schistes. Les USA espèrent atteindre l’indépendance énergétique d’ici 2035.

12 Discours prononcé à l’Institut Londonien du pétrole, en 1999, cité dans La face cachée du pétrole.

13 Rapport du Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité, Rendon Group : la privatisation de la propagande américaine en Afghanistan et Irak, Bruxelles, 2011.

14 Voir la partie État Islamique.

15 Robert Fisk, op. cité.

16 Voir le chapitre sur l’Iran.

17 Daniel Bougnoux, Pierre Bourdieu, Régis Debray, Jean-Claude Guillebeaud, Gérard Leblanc, Paul Virilio, Les mensonges de la guerre du Golfe, Paris, Arléa-Reporters sans Frontières, 1992.

18 George Bush & Brent Scowroft, A world transformed, Vintage, Washington, 1998.

19 Jean Guisnel, La stratégie des cinq cercles, Le Point, 9/11/01

20 Mario Bettati, Droit international de l’environnement, Odile Jacob, Paris, 2012, et Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre, Seuil Anthopocène, Paris, 2017.

21 Alors qu’elle recevait 1,5 milliards de dollars de subvention à la fin des années 1970 pour avoir fait la pais avec Israël, l’Égypte allait dans les années 1980 recevoir 1980 de la part de ses alliés américains pour ses loyaux services en Afghanistan. Comble de l’ironie, désormais arrosé d’aide militaire américaine, l’Égypte allait pouvoir vendre ses armes soviétiques à Saddam Hussein pendant la guerre contre l’expansionnisme chi’ite de 1980-1988.

22 L’Initiative de Défense Stratégique, plus connue sous le nom de guerre des étoiles avaient pour but de dominer scientifique l’URSS, mais aussi de l’entraîner dans une course à la dépense.

23 Les tentatives pour résoudre la crise de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979 se soldèrent par des échecs. Quant à l’envoi de troupes au Liban en 1982 pour protéger les civils, l’attentat du 23 octobre 1983 provoquant la mort de 241 américains et 58 français, entraina un départ précipité des troupes.

24 Geroges Corm, Le Proche orient éclaté, op. cité.

25 Henry Laurens, L’orient arabe à l’heure américains. De la guerre du Golfe à la guerre d’Irak, Armand Colin , Paris, 1991.

26 Peuplée majoritairement de kurdes, cette région est l’une des plus pauvres de Turquie. En revalorisant économiquement la région Ankara espérée soustraire les kurdes à l’influence séparastiste du PKK.

27 A noter aussi que les alaouites qu’on qualifie habituellement de chiite, fêtent aussi le Newroz, le nouvel an kurde. Il y a donc aussi une proximité culturelle. Il sera beaucoup reproché aux kurdes par les syriens leur rôle ambigu dans la répression. Assad a en effet joué la carte de la défense des minorités (kurde, chrétien, druze...) contre la majorité sunnite. Les kurdes combattent pour le Kurdistan, pas pour une Syrie débarrassée d’Assad. Voir l’article les milices kurdes de Syrie peuvent-elles encore contribuer à la lutte anti-jihadiste ? de Jean-Pierre Filiu sur le blog Un si Proche Orient.

28 Avec le pacte pétrole contre protection signé entre Roosevelt et le roi Saoud à la fin de la guerre. Voir le chapitre sur l’Arabie Saoudite.

29 L’alliance entre le salafisme le plus puritain et l’Amérique défenseuse des droits de l’Homme peut sembler contre-nature. Mais la bienveillance des USA envers le fondamentalisme islamiste ne découle pas seulement d’une histoire de pétrole. Elle résulte aussi de l’influence religieuse puritaine du protestantisme sur la société américaine.

30 Andrew Cockburn, Saddam Hussein an american obsession,Verso, 2002.

31 Squeezed to death, The Guardian, 4/03/2000

32 500 000 morts pour l’embargo contre 70 000 pour Hiroshima et 40 000 pour Nagasaki.

33 Henry Laurens, L’Orient arabe à l’heure américaine, op. cité.

34 Face à l’Iran entre 1980 et 1988 en s’affirmant comme sunnite, puis face aux pétromonarchies durant la guerre du Golfe, en revendiquant l’invasion du Koweït comme une forme de Djihad.

35 « Or, le baasisme avait fini, surtout entre les deux dernières guerres du Golfe, par se muer en islamo-nationalisme. Contrairement à une légende soigneusement entretenue en France, le baasisme n’as jamais été véritablement laïque, mais il s’est rapproché de la religion quand le socialisme a cessé d’être une référence mobilisatrice, après 1991. Le sunnisme était devenu sa base idéologique, d’autant plus que les chiites étaient considérés, depuis la guerre Iran-Irak, comme des ennemis de l’intérieur, une sorte de cinquième colonne toujours prête à trahir au profit de l’Iran chiite. L’armée américaine a simplement retourné le processus, en plaçant les partis islamistes chiites au pouvoir et les sunnites en suspicion, comme s’ils étaient forcement des partisans de Saddam Hussein. C’est sur la base de cet essentialisme ethnico-religieux que la guerre s’est développée. » interview de Nicolas Dessaux dans Qu’est-ce que l’État Islamique, éléments d’analyse marxiste, Initiative Communiste Ouvrière, 20/11/2015

36 En 1983, alors que Saddam patine dans sa guerre contre l’Iran (qui possède pourtant une armée quatre fois inférieur), Reagan qui ne conçoit pas que l’Irak puisse perdre envoie alors un émissaire discuter de la coopération militaire entre les Etats-Unis et l’Irak. Cet émissaire c’est Donal Rumsfeld, alors dirigeant de la firme pharmaceutique G.D. Searle & co. Pour endiguer l’expansion chi’ite les américains vont alors fournir aux irakiens une aide sur le plan du renseignement militaire, qui allait servir à ces derniers pour planifier leurs attaques chimiques. Dès le début les américains savaient donc que les irakiens se servaient des armes chimiques, puisqu’ils les aidaient, en fournissant des photos aériennes à viser juste contre l’armée de Khomeyni.

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