Or noir & Croissant fertile - chap IX

chapitre IX
ÉTAT ISLAMIQUE

Ce qui n’avait été qu’un problème américain avec quelques exilés islamistes en Afghanistan et au Soudan est devenu un phénomène de portée mondiale. Les mouvements terroristes auxquels les interventions américaines ont donné naissance ont désormais trouvé refuge non seulement en Afghanistan, mais aussi dans les États faillis que sont devenus l’Irak et la Syrie, le Tchad, le Liban, la Libye, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Pakistan, le Sinaï, la Somalie et le Yémen. Ils ont aussi de nombreux disciples parmi les musulmans européens et ont mis un pied dans la communauté des Américains musulmans. On a échoué au test suggéré par le Yoda de la pax americana, Donald Rumsfeld. On fabrique plus de terroristes qu’on n’en élimine.
Chas W. Freeman Jr, ancien ambassadeur américain en ArabieSaoudite (1989-1992)

 

Edward Burtynsky, Azerbaijan, 2006 Edward Burtynsky, Azerbaijan, 2006
Au moment des attentats du 11 septembre l’organisation Al-Qaïda regroupe tout au plus quelques quatre cent combattants. En quelques années, la « guerre contre le terrorisme », c'est-à-dire la guerre contre ces quelques centaines de fondamentalistes, allait produire l'effet inverse. Non pas éradiquer l'ennemi mais provoquer une situation favorable à son expansion. Sous les effets conjugués de l’invasion américaine de l'Afghanistan puis de l’Irak et de l’implosion du pays, une nouvelle organisation allait doubler la maison mère dans la radicalité, recruter en masse et s’établir sur un territoire de milliers de kilomètres carrés. Plus violente, plus spectaculaire, avec un projet politique différent, consistant à établir le Califat, Al-Qaïda en Irak, qui allait en s’éloignant de l’idéologie développée par Ben Laden devenir l’État islamique, allait réussir ce qu’aucune autre organisation terroriste n’avait réussi à faire à une telle échelle : établir sa domination sur un territoire.

Au cœur de cette histoire il y a Abou Moussab al-Zarqaoui et la façon dont la guerre contre le terrorisme et ses mensonges allait le « façonner ». Jordanien, ancien vétéran d’Afghanistan il est blessé dans un bombardement lors de l’invasion d'Afghanistan qui suit les attentats du 11 septembre. Il décide de quitter le pays afin de trouver un endroit plus calme pour se soigner et reconstituer son réseau. Il trouve refuge dans le nord-est irakien, en territoire kurde, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Iran. La région avait obtenu une relative autonomie après 1991 et bénéficié d’une zone d’exclusion aérienne mise en place par les américains. Depuis, l’absence d’autorité centrale l’avait livrée aux milices locales, aux tribus et aux seigneurs de guerres. Zarqaoui appartient au groupe Ansar al-Islam, une cinquantaine de kurdes sunnites extrémistes, souvent vétéran d’Afghanistan qui font régner la terreur et imposent la charia dans les quelques villages isolés qu’ils contrôlent. A cette époque, Ben Laden venait de fuir au Pakistan, et les américains commençaient à resserrer l’étau sur l’Irak. Zarqaoui n’était qu’un membre secondaire d’Al-Qaïda, et il n’avait jamais réussi à monter en grade dans l’organisation.

Comme on l’a vu, les néoconservateurs, portés au pouvoir à la faveur de l'élection de Bush Jr tiennent l'Irak de Saddam Hussein comme clé de voûte de la région. L’invasion de l’Afghanistan terminée, l'administration Bush commence à mettre la pression sur le régime baasiste en multipliant les manœuvres militaires dans le golfe Persique.

En décembre 2002, une conférence chapeautée par Washington est convoquée à Londres dans laquelle se retrouve tous les opposants du régime, du Parti Démocratique du Kurdistan de Barzani, aux islamistes chiites pro-Iran en passant par des communistes, pour réfléchir à l’après Saddam Hussein. Après la guerre du Golfe de 1991 les américains financent l'opposition irakienne en exil, par l'intermédiaire du Congrès National Irakien ( entre 1992 et 1996 le Congrès recevra 12 millions de dollars de la CIA) à la tête duquel trône Ahmed Chalabi, professeur de mathématique au MIT et opposant de longue date au régime de Saddam, dont les liens avec les faucons du Pentagone et les néoconservateurs, comme Richard Perle et Paul Wolfowitz1 sont connus. Le but du Congrès qu'il préside est simple : rassembler toutes les composantes de la société irakienne qui s'opposent au ba'ath et prouver qu'une alternative crédible existe.

C’est donc acquis, il ne reste plus qu’à faire chuter le Raïs. Mais comme en 1991, la plus dure des batailles sera celle de l’opinion. Les américains savent qu’ils ne peuvent envahir l’Irak sans prétexte d’autant plus que les manifestations d’oppositions à la guerre se multiplient. C’est là que l’on retrouve la Rendon Group, dont nous avions parlé dans le chapitre sur le guerre du Golfe. La compagnie de public relation va alors s’employer à présenter Ahmed Chalabi comme « présidentiable ». C’est le Congrès national Irakien qui fournira aux américains les preuves sur l’existence des armes de destructions massives. La CIA juge ces informations peu fiables, d’autant plus qu’elle les soupçonne d’avoir été produites par les iraniens, ces derniers étant favorables à la chute de Saddam Hussein. Enfin, même si rien ne peut le prouver, Chalabi aurait été soupçonné d’être un agent iranien. Entre 2000 et 2005, le Rend Group aurait perçu plus de 96 millions de dollars du département de la défense américain. Quant à Chalabi, il deviendra ministre du pétrole irakien en 2005.

Pour l’heure le vice-président Dick Chesney et les faucons du Pentagone accentuent leur pression sur la CIA afin que l’agence trouve des armes de destructions massives ou des liens entre Al-Qaïda et le régime, qui seraient susceptibles de faire basculer la balance de l’opinion. Mais rien ne sort. Le programme d’inspection de l’ONU des années 1990 aurait été efficace, quant aux liens entre une organisation religieuse terroriste et le régime, censément laïc et vaguement socialiste, ils semblent inexistants. C’est d’ailleurs ce que prouveront les interrogatoires de Saddam Hussein2 après sa capture. Zarqaoui lui n’a qu’un lien distant avec l’organisation al-Qaïda dans laquelle il n’a jamais joué de rôle important. Quant au groupe Ansar al Islam il est constitué de kurdes, qui ne peuvent donc établir de liens avec Saddam Hussein. Si le groupe est présent en Irak c’est uniquement parce que la région est un territoire difficile d’accès et qu'elle est devenue une zone de non droit où peuvent se réfugier les groupes armées.

« Il renversait la charge de la vapeur » expliquera une analyste de la CIA à propos du vice président Chesney. Alors que l'agence cherche à trouver des lien entre le groupe armée et le régime du Raïs le vice président demande de « de prouver que Zarqaoui ne faisait pas partie d’Al-Qaïda et qu’il ne travaillait pas avec Saddam Hussein3 ». Dans ses mémoires publiées en 20114, Chesney écrira que son attitude offensive vis-à-vis des services de renseignements, cherchant à tout prix à établir un lien entre le régime baassiste et l’organisation terroriste était justifiée car l’Irak était « l’endroit le plus susceptible de servir de liens entre le terrorisme et les armes de destructions massives ». Ne regrettant rien il explique cette « thèse est toujours valable». Quant aux mensonges qui permirent de justifier l’invasion ils s'agiraient en fait d'erreurs, la faute à des « renseignements erronés » que l’administration reçu.

 Prenons un peu de hauteur. La CIA, mène un travail d’enquête. Le Pentagone veut orienter cette enquête mais n’abouti pas au résultat escomptée. Entre 1991 et 2001 le financement de la diplomatie publique du département d’État américain a chuté de 40% et les opérations de la CIA ont également été affecté par cette baisse. A l’époque l’agence de renseignement pâtis d’une image négative dans l’opinion publique. L’État américain va alors déléguer une partie des activités de renseignements de l’agence à des entreprises privées de relations publiques comme le Rendon Group. La Rendon Group va donc, au côté du Congrès National Irakien, fabriauer des preuves érronées qui seront ensuite reprises dans le discours officiel de l'administration, notamment par Colin Powel au Conseil de sécurité des Nations unies en faveur de l’invasion de l’Irak. En clair, le budget alloué à la CIA pour le renseignement va être transféré vers une agence de propagande, dont le but n’est pas d’enquêter mais de manipuler l’opinion5.

 Pour l’heure, Zarqaoui est dans le nord-est irakien et il ne représente pas la menace que les américains aimerait voir en lui. D’autant plus qu’il est sous leur surveillance, les bombardiers US prêt à raser son village6. Sauf que l’objectif des américains est l’invasion de l’Irak et qu’ils ont besoin de Zarqaoui vivant pour la justifier. Début février Colin Powell fait son discours devant le conseil de sécurité de l’ONU dans ce qui sera, selon ses termes, la plus grosse « bourde » de sa carrière. Powell, alors que les analystes de la CIA avaient affirmé qu’aucun lien n’avait été prouvé entre le régime de Saddam et le groupe Ansar al-Islam, parle de Zarqaoui comme du chaînon manquant. Il serait l’intermédiaire d’Al-Qaïda avec le régime irakien. Conclusion : par capillarité le groupe terroriste serait en possession d’armes de destructions massives. « La Maison-Blanche avait transformé un djihadiste inconnu en célébrité internationale et en héros de la mouvance islamiste. En se servant de cet illustre inconnu dans leur guerre contre la terreur les USA venaient de lancer la carrière d’un des plus grands terroristes du siècle 7».

Le mensonge des armes de destructions massives et des liens avec Al-Qaïda persiste après l’invasion. Les analystes de la CIA continuent de chercher les preuves qui ont justifiées l’invasion de l’Irak sur le terrain même de l’Irak occupée. Mais toujours rien. La population quant à elle, est mitigée quant à la présence américaine sur son sol. S’ils ne l’approuvent pas pour autant, les chiites et plus encore les kurdes ne lui sont pas hostiles. Quant aux sunnites cette présence est vécue comme une véritable humiliation8. En vérité l'occupation militaire va révéler les lignes de fractures entre les différentes composantes de la société irakienne (kurde méprisés, chi'ite majoritaire mais exclus de la représentation politique et sunnite minoritaire mais dominant politiquement) et remettre en question un fonctionnement de domination inauguré dans les années 1920 par les britanniques.

C’est dans ce contexte qu’arrive le premier attentat contre l’ambassade de Jordanie en août 2003. Il est suivi, le même mois par un second contre la mission locale de l’ONU chargée de coordonnée les ONG, puis à la fin du mois contre un rassemblement chiite. Les américains qui ne sont pas directement visés ne comprennent pas ce qu'il se passe. Les attentats sont attribués dans un premier temps aux « jusqu’au-boutiste » du régime. Ils sont en fait l’œuvre de Zarqaoui. Et celui-ci vise juste : une ambassade arabe pour dissuader les autres pays de participer à la reconstruction de l’Irak. A travers l’ONU ce sont les ONG qui sont visés. Et enfin les chiites, que Zarqaoui cherche à attirer dans une guerre civile. A l’automne les attentats se multiplient et c’est toujours la même personne qui est à l’œuvre. C’est le début du « bourbier irakien » : chaque mois des attentats à la voiture piégée, dans des lieux publics, contre des chiites, contre des mosquées, dans les files d’attentes des boulangeries. En 13 ans on estime à 180 000 morts civils.

Pour recruter et développer son organisation, Zarqaoui va profiter d’une énorme erreur des américains dans la gestion de l’Irak post-Saddam. Pour les USA la démocratisation du pays passe forcément par l’épuration des membres du parti de Saddam Hussein des fonctions de l’état. Le théoricien de débaasification est Ahmed al-Chalabi dont on a parlé plus haut, opposant historique à Saddam Hussein est proche des néoconservateurs américains. D’origine chiite, il va mettre en place sa stratégie et évincer tous les sunnites du pouvoir avec l’aide du gouvernement provisoire américain. Le premier décret de la Coalition Provisionnal Authority en avril concerne cette débaasification et tourne à la purge aveugle. Elle ne vise pas simplement les hauts gradés de l’armée criminels, mais tous les fonctionnaires et employés de l’administration et de l’armée. Tous ces gens, désormais au chômage, avaient pour la plupart rejoints le ba'ath non par conviction mais par nécessité, celle de trouver un emploi. Posséder une carte du parti était simplement une façon d’améliorer ses conditions de vies sous l’embargo.

A cela s’ajoute la politique américaine d’occupation de suspicion généralisée envers les sunnites (arrestation arbitraire, mauvais traitements...). Dans certaines régions sunnites, c’est 50% de la population qui se retrouve au chômage. « Les Etats-Unis ont commise toutes les erreurs possibles et imaginables pour se mettre à dos les sunnites, se comportant comme si chacun d’entre eux était un terroriste 9» déclare un homme politique irakien.

Tandis que le processus de démocratisation enclenché par les américains est soutenu par les kurdes et les chiites qui récupèrent le pouvoir, les sunnites se retrouvent de plus en plus marginalisés. Certains d'entre eux iront rejoindre les rangs de l’insurrection islamique contre les américains et les troupes de ce qui formera plus tard l’État Islamique. Zarqaoui avec ses attentats contre les chi'ites, et la débaasification américaine (donc l'éviction des sunnites de l'appareil étatique) participent in fine à la confessionnalisation du conflit.

Ahmed al-Chalabi le penseur de la débaasification, allait plus tard, en raison de ses liens d’amitiés avec l’Iran, être accusé d’être un agent iranien manipulant les américains. Evidemment tout ceci n’a jamais pu être prouvé, mais les faits sont là : en renversant Saddam Hussein, en épurant la société irakienne de toutes ses composantes sunnites et en donnant le pouvoir à des partis islamistes chiites pro-Iran, les américains venaient de rompre un équilibre au Moyen-Orient en supprimant un ennemi historique de la théocratie chiite.

Cette guerre larvée entre sunnite déchus et chiites fraîchement arrivés au pouvoir, Zarqaoui va chercher à l’attiser. En janvier 2004 il écrit à Ben Laden afin de lui demander d’utiliser le nom d’Al-Qaïda dans la guerre insurrectionnelle qu’il mène en Irak contre les américains. Ben Laden a toujours refusé de s’attaquer aux chiites, d’autant plus s’ils sont innocents. Il est en désaccord total avec les exactions de Zarqaoui. Mais ce dernier lui amène ce dont le vieux leader islamiste en perte de vitesse depuis le 11 septembre a besoin : une nouvelle dynamique. La stratégie de Zarqaoui est claire, et l’on peut dire au regard de l’histoire qu’elle a fonctionné. En s’attaquant aux chiites il veut déstabiliser la société irakienne, favoriser les violences interconfessionnelles, obliger les sunnites à prendre les armes. C’est sur le chaos qu’il souhaite voir proliférer son combat. «Entraîner les chiites dans la bataille » même si cela est « abominable  et que « beaucoup de sang sera versé » car c’est « exactement ce que nous voulons » écrit-il dans sa lettre. Son but, une guerre à trois belligérants, entre les deux branches de l'islam avec les américains au milieu. Cette théorie est expliquée dans un texte qui commence à circuler en 2004 sur les sites internet djihadistes et édité en livre par une maison d'édition d'extrême droite (disponible sur amazon) sous le titre Gestion de la barbarie.

Humiliation des musulmans

Après les attentats du 11 septembre, les américains ont adopté dans la précipitation une série de mesure judiciaire visant à faciliter le travail de l’armée, de la police, de la justice et des services de renseignements dans la lutte contre la terreur. Si le grand public connaît le Patriot Act, les dérives de la lutte contre le terrorisme jusqu’ici relativement tenues secrètes commencent à éclater au grand jour. Les accusations de tortures, les prisons secrètes de la CIA faisant sous traiter les interrogatoires des suspects à des pays moins regardants sur les droits de l’Homme, le statut de combattant illégal niant les droits les plus élémentaires aux suspects, les sévices employés à Guantánamo commencent à éclater au grand jour. S’ils alarment surtout les associations de défenses des droits de l’Homme en Occident, ils scandalisent dans l’ensemble la population arabe. La guerre contre le terrorisme ressemble de plus en plus aux yeux des arabes, à une croisade contre l’islam. Tout cela vient s’ajouter au scandale des mauvais traitements dispensés dans la prison d’Abou Ghraib. A l’été 2003 des photos montrant des mauvais traitements exercé par les américains sur des détenus scandalisent l’opinion. Humiliation sexuelles, coups, viols, tortures par privation sensorielle le tout exercé par une femme scandalise les arabes.

La prison permet aux islamistes de se trouver, de se rencontrer. « Nous n’aurions jamais pu nous retrouver tous ensemble comme ça à Bagdad ou n’importe où ailleurs. Ça aurait été incroyablement dangereux. Ici (à Bucca), nous n’étions pas seulement en sécurité, mais nous étions également à quelques centaines de mètres de tout l’état-major d’Al-Qaïda » déclare un ex détenu au Guardian10. D’ailleurs en juillet 2013, les djihadistes mèneront une attaque afin de libérer les prisonniers d’Abou Ghraib. 500 à 1 000 d’entre eux furent libérés et devinrent membres de leur réseau.  

En 2004, Zarqaoui lance une révolution dans la communication islamiste en se filmant en train d’égorger un otage. Alors que Ben Laden, issue de la bourgeoisie saoudienne, avait l’habitude d’être filmé en bonne posture (faisant du cheval ou lisant le coran) et divaguant pendant des heures sur de la théologie, Zarqaoui, l’ancien délinquant analphabète se filme en train d’égorger un otage et diffuse massivement la vidéo sur internet. La victime, Nick Berg est un jeune entrepreneur de 26 ans voulant profiter du marché de la reconstruction de l’Irak pour lancer son entreprise dans les communications. Roi de la com’, Zarqaoui sera désormais surnommé le Cheikh des égorgeurs. Nick Berg est habillé d’une tenue combinaison orange, la même que celle des détenues de Guantánamo. En juillet 2004, la récompense pour la capture de Zarqaoui passe de 10 millions à 25 millions de dollars. Autant que pour Ben Laden. La franchise irakienne d’Al-Qaïda vient désormais rivaliser avec la maison mère.

Alors que Ben Laden était un pur produit wahhabite dont le leitmotiv était la guerre sainte, Zarqaoui l’illettré sombre peu à peu dans les théories apocalyptiques en se référant aux hadiths prédisant la fin des temps. Il n’est plus simplement question de libérer la terre d’islam de la présence des impies, mais de préparer la bataille finale et l’avènement planétaire de l’islam11.

Les dissensions entre Al-Qaïda canal historique et sa franchise irakienne se font de plus en plus violentes à mesures que grandissent les exactions de Zarqaoui. Un prédicateur et théologien proche d’Al-Qaïda écrira que Zarqaoui cherche « à souiller l’image de noblesse du djihad »12.

C’est que le recours systématique à l’attentat suicide pose question. Celui-ci diablement efficace, est prohibé dans l’islam. Le premier attentat suicide date du 23 août 1983 quand un kamikaze du Hezzbolah tue à Beyrouth 305 soldats (241 GI’s américains et 58 français) ce qui allait entrainer le retrait des troupes étrangères du Liban13. Il allait inspirer les islamistes du monde entier. Lors de la guerre contre l'Irak, Khomeyni offrait une clef en plastique (importé de Taïwan) aux soldats mineurs qui allaient mourir en martyrs disant qu’elle ouvrait la clef du paradis14. Tous recrutés dans les catégories sociales les plus basses de la société iraniennes, les familles des martyrs accédaient ainsi à un statut leur offrant de nombreux droits (logement et travail).

Zarqaoui reprend cette technique et profite de l’afflux massif de sunnites au chômage généré par la débaasification affirmant sans cynisme que l’attentat suicide exige « peu d’effort », qu’il n’est pas « compliqué » et pas « coûteux » à mettre en place. Dans un message de décembre 2004, Ben Laden bien qu’en désaccord avec la technique de Zarqaoui visant à provoquer une guerre civile, le nomme émir d’Al-Qaïda et responsable de la franchise du groupe terroriste « au pays des deux fleuves ». Un an et demi après le début de l’invasion, Al-Qaïda est désormais réellement présent en Irak et multiplie les attentats plus meurtriers les uns que les autres. Qui plus est, le lien avec le ba'ath existe désormais puisque nombre d'officiers du régime se recyclent désormais dans l'organisation.

Au début de l’année 2005, les premières élections visant à former une assemblée nationale doivent avoir lieu en Irak. Zarqaoui va tenter par tous les moyens de les perturber et d’empêcher cette « apostasie contre Allah ». Les attentats se multiplient contre les bureaux de vote. Seul 2% des sunnites se déplacèrent pour voter. Alors qu’Al-Qaïda cherché à frapper l’ennemi lointain, Zarqaoui frappe l’ennemi proche, le voisin, le chiite. Il meurt finalement en juin 2006, mais l’organisation Al-Qaïda en Irak, qui allait devenir plus tard Daech, lui survit.

Profitant de la mort du chef djihadiste, les américains vont alors lancer à partir de 2007 et jusqu'à leur retrait une nouvelle stratégie plus offensive. Le military surge qui prévoit l’envoi de nouvelles troupes va être efficace à tel point que les américains autour des années 2008 et 2009 penseront presque être venu à bout de ce fléau. A coup de millions de dollars, ils vont aussi retourner les tribus sunnites qui dans un premier temps s’étaient alliés à Al-Qaïda, puis lassé par leur violence et attirer par l’appât du gain, vont désormais collaborer avec les américains à l’éradication de l’organisation terroriste. En 2008 le directeur de la CIA déclare que les djihadistes sont au bord de « la défaite stratégique ». Entre 2007 et 2008 le nombre de GI’s mort est divisé par trois. Puis par deux en 2009. Mais le coût financier de cette guerre est démesuré. 1 000 milliards de dollars, pour l’heure, à la charge du contribuable américain. Fin 2011, Obama tient sa promesse de campagne. Les troupes américaines se retirent mettant fin à une guerre qui aura coûté la vie à 4 500 américains.

A la mort de Zarqaoui, personne au sein d’AQI n’était d’accord sur la direction à donner à l’organisation. Les anciens baasistes officiers de Saddam Hussein, à qui Zarqaoui n’avait jamais fait confiance, prennent finalement la tête de l’organisation et la rebaptise État Islamique en Irak (EII). A l’époque Abou Bakr al-Baghdadi, qui allait devenir Calife en 2014, étudiant en théologie, intègre l’organisation. Les connaissances religieuses de Baghdadi, qui font défaut aux anciens officiers laïcs de Saddam, vont le faire monter en grade dans l’organisation. Beaucoup d’exactions commises par AQI étaient proscrites par l’islam (guerre contre les chiites, attentats-suicide, décapitation, meurtres d’innocents) Baghdadi allait pouvoir les légitimer d’un point de vue religieux. Il va devenir la caution religieuse d’une organisation terroriste dont le commandement n’a plus grand chose de religieux. Mais quand il prend la tête de l’EII les caisses sont vides et les nouvelles recrues se font rare. Un événement va s’offrir à lui : la guerre en Syrie.

Extension en Syrie

Cinq mois après le début des manifestations en Syrie, l’EII envoie une délégation pour rencontrer les djihadistes fraichement libérés par le régime syrien15. Le pays ressemble à ce qu’était l’Irak il y a quelques années : un chaos, une cause à défendre, une possibilité d’envenimer les conflits ethno-confessionnels et surtout pas d’américains à l’horizon. Dans un premier temps, la milice mise en place s’appellera Jabhat al-Nosra, le front de soutien au peuple syrien. En vérité, l’objectif de Baghdadi n’est pas de soutenir le peuple, mais de profiter du chaos qui règne en Syrie pour mettre en œuvre son plan visant à la création d’un territoire islamique. Alors que pour Al-Qaïda le rétablissement du califat était un objectif à long terme, l’État Islamique était au cœur du projet de Baghdadi.

Si les américains ne sont pas présents en Syrie, ils se posent pourtant la question de l’intervention. En Juin 2013 par exemple, John MacCain, candidat malheureux à l’investiture républicaine face à Obama et ancien du Vietnam, rend visite à l’Armée Syrienne Libre puis essayera de faire pression sur Obama pour apporter un soutien. Ce que le président ne fera pas. Si les américains refusent d’intervenir en Syrie c’est qu'Obama hérite d'une situation particulière (war fatigue) et qu'il a été élu sur la promesse de rapatriement des troupes du Moyen-Orient.

En janvier 2012 est officialisé l’existence du Front al-Nosra, franchise d’Al Qaïda en Syrie. En avril 2013, Baghdadi annonce que le Front n’existe plus et qu’il s’appellera désormais État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Deux jours après cette annonce, le chef du Front al-Nosra qui n’a pas été prévenu, annonce qu’il n’est pas d’accord. S’ensuit un conflit arbitré par un chef d’Al-Qaïda. La brouille au sein des djihadistes est étonnante, d’autant plus qu’elle est publique. Le fossé se creuse entre les deux organisations. Mais elle témoigne d’un conflit larvé entre d’un côté la stratégie d’Al-Qaïda et de l’autre celle de feu Zarqaoui et Baghdadi visant à l’instauration d’un califat ici et maintenant. Le Front al-Nosra combat le régime d’Assad16, tandis que l’EI évite l'affrontement direct, en profitant pour récupérer les territoires abandonnés par le régime. L’EIIL les administre ensuite, lève un impôt et vend du pétrole au marché noir. Elle finance ainsi une intense propagande, augmente le salaire de ses soldats et recrute en masse. A la différence des groupes salafistes et djihadistes financé par de riches donateurs des pétromonarchies du Golfe, l’EIIL se finance elle même. D’autant plus que la loi islamique qui s’adapte en fonction des besoins légitime le kidnapping, la vente d’œuvres d’art ou le vol (renommé « butin de guerre »). Les sources de financement de l’EIIL, à celle énoncé précédemment s’ajoute évidemment l’impôt prélevé sur des milliers de syriens et d’irakiens.

A la fin du printemps 2014, l’EIIL qui était né en Irak repasse la frontière, la ligne Sykes-Picot. Ils conquiert rapidement une partie du territoire irakien, non pas tant grâce à leur puissance militaire qu’a causes des sempiternelles divisions irakiennes. En janvier 2014 quand l'EI arrive à Tikrit (ville de Saddam Hussein, Falloujah ou Mossoul ils sont considérés comme une « armée de libération »17. L'expansion, qualifiée de « stupéfiante » par Luizard, symbolisée par la prise avec seulement uelques milliers de combattants une ville comme Mossoul de deux millions d'habitants est due au fait que l'armée irakienne, qui plus est minée par la corruption était vécue par les populations sunnites comme « un corps étranger et prédateur ». Les habitants de Mossoul, qui n’opposent pas de résistance à l’arrivée des djihadistes ne sont pas tant des salafistes convaincus que simplement passifs. L'EI délègue une partie de l'administration des territoires conquis à des instances locales avant de se retirer dans la périphérie.

Baghdadi se présente en Syrie comme le défenseur des sunnites syriens persécutés par Assad, et en Irak dominé par le système mise en place par les américains au profit des chiites . En Juillet 2014, depuis Mossoul il proclame de la Califat.

On fabrique plus de terroristes qu’on en élimine

Dans un discours prononcé en 2016 au Think Tank Center for the national interest, Chas W.Freeman Jr, un ancien ambassadeur américain en Arabie Saoudite (1989-1992) pointe du doigt une série d'erreurs dont sont responsable les américains au Proche-Orient et qu'ils payent encore aujourd'hui18.

La première, c’est de ne pas avoir transformé la victoire militaire contre Saddam Hussein en 1991 en une paix durable. Georges Bush Sr a vaincu Saddam Hussein, grâce à une immense coalition regroupant certains pays arabes. Il a ensuite refuser de le poursuivre jusqu'à Bagdad, évitant ainsi probablement ce qui aurait pu être, et sera dix ans plus tard, le « bourbier irakien ». Mais ce qui allait suivre ne fût pour l'Irak et les irakiens qu'humiliation. L'embargo amena la misère, la violence et un sentiment anti-américain profond que ces derniers paieront en 2003. L'objectif des sanctions américaines et de toucher Saddam Hussein via son peuple, mais ne produisit finalement pas l'effet escompté.

Autre conséquence de la guerre du Golfe et de l’élimination de l’Irak comme puissance régionale, c’est d’avoir rompu les équilibres. Une Irak affaiblie et sans armée, c’est la fin d’un contrepoids face à l’Iran.

Ensuite, pour Freeman, l'après 2001, et notamment l’invasion de l’Afghanistan a été une énorme erreur, dans la mesure où elle a été entretenue d’un certain brouillard. Passé d’une expédition punitive contre Ben Laden (globalement acceptée après le traumatisme du 11/09) à une opération de l’OTAN de pacification ayant pour but l’élimination des talibans. Résultat seize ans après le pays est toujours en proie à la guerre, la situation des femmes – qui avait été un leitmotiv pour Bush en 2001, ne s’est clairement pas améliorée, et le coût de la guerre et de l’occupation est estimé à 800 milliards de dollars pour le contribuable américain. Pire en 2018, une des conditions du retrait américain est le fait de trouver un accord avec les Talibans, qu'ils étaient venus chasser, pour empêcher le développement de l'État Islamique. Accord impossible à conclure en mars 2019.

Qui plus est, cette campagne de 2001 dont les objectifs n’étaient pas très clairs, est devenue au yeux des arabes comme une croisade occidentale contre l’islam. « on fabrique plus de terroristes qu’on en élimine » explique Freeman.

Enfin on peut terminer par citer les méthodes utilisées par les américains dans cette guerre contre le terrorisme. Les drones, dont «l’utilisation s’est transformé en un programme de massacre en série à partir des aires et sur une zone allant de l’Asie de l’ouest à l’Afrique du nord »19 souvent dans des pays avec lesquels l’Amérique n’était pas en guerre. Et enfin l’utilisation de la torture et de l’humiliation, qui allait renforcer cette idée selon laquelle les USA n’étaient pas simplement présent dans le cadre d’une opération antiterroriste mais pour humilier les arabes20.

NOTES

1 Voir le chapitre sur le 11 septembre.

2 Déclassifié et disponible sur internet nsarchive.gdu.edu

3 Joby Warrick, Sous le drapeau noir, Cherche Midi, Paris, 2016.

4 Dick Chesney, In my time : a personnal and political memoir, Abridged, 2011.

5 Rendon Group la privatisation de la propagande américaine, rapport du Groupe de Recherche et d'Information surla Paix et la Sécurité, 2011.

6 Quelques jours après le début de l’invasion en mars 2003, alors que le camp de Zarqaoui était connu depuis des semaines et que son visage avait circulé sur toutes les télévisions du monde, le camp est bombardé. Evidemment celui-ci n’y est plus.

7 Joby Warrick, Sous le drapeau noir, op. cité.

8 84% des chiites et 82% des kurdes vivent l’occupation étrangère comme une “libération“. 37% et 11% comme une “humiliation“ Quant aux sunnites, 66% d’entre eux la considèrent comme une humiliation. Sondage Oxford Research International, 2004 reproduit dans Myriam Benraad, Irak la revanche de l’histoire, Vendemiaire, Paris, 2015.

9 The US is behaving as if every sunnit is a terrorist, The Guardian, 26/01/05

10 cité dans Aux origines de Daech : la prison d’Abou Ghraib et la « barbarie occidentale » en Irak, MediaPart, 28/11/15

11 C’est en 2005 qu’est démantelée en France la filière dîtes « des Buttes-Chaumont », auquel participés les frères Kouachi, assassins de Charlie Hebdo. Regroupés autour du prédicateur Farid Benyettou, ils seront arrêtés avant de prendre l’avion pour Damas, d’où ils voulaient ensuite rejoindre Al-Qaïda en Irak. L'un d'eux Boubar el-Hakim parvient tout de même à se rendre en Syrie pour une suivre une formation religieuse et y devenir agent des services de renseignements syriens. Condamné avec toute la bande, il part à sa libération en 2011 pour la Tunisie. Il met en place la branche local du groupe libyen Ansar al-Charia responsable de plusieurs actions (assassinats de personnalités comme l'avocate progressiste Chokri Belaïd, le député de gauche Mohammed Brahmi ou encore le massacre du Bardot en 2014 (22 morts)). En 2015 on le retrouve à Raqqa où il devient une sorte d'Émir de l'EI.

12 Abou Mohammed al-Maqdisi, un théoricien du djihad contre l'État islamique, Le Monde, 24/09/16

13 L’attentat suicide bien que prohibé par l’islam ne date pourtant pas des djihadistes du XXIème siècle ni des martyrs du Hezzbolah des années 1980. Entre 1080 et 1270, la secte des Assassassins, dont le nom viendrait du haschich (herbe) et haschashin (fumeurs d’herbes) utilisait régulièrement cette technique pour combattre. Leur chef Hassân al-Sabbah avant chaque bataille drogué ses soldats avec de l’opium et de l’herbe et organisait des repas somptueux accompagnés de femmes. Comme un avant goût du paradis, les soldats prient dans une extase meurtrière devenaient prêts à se sacrifier. Entièrement dévoués, ils mettaient fin à leur jour sur demande.

14 Voir annexe du chapitre sur l’Irak, La guerre des enfants déshérités, Alain de Louyot, l’Express, 10/07/87

15 voir chapitre sur la Syrie.

16 La classification des américains du Front comme organisation terroriste en 2012 créera des tensions dans la diplomatie arabe, car ceux-ci étaient considérés comme efficace dans la lutte contre le régime Assad.

17 Le piège Daech, Pierre-Jean Luizard, op. Cité.

18 Les huit erreurs de la politique américaine au Proche-Orient, disponible sur OrientXXI.info

19 Rappelons que 90% des victimes de drones sont innocentes.

20 A ce propos il est important de noter que l’utilisation de la combinaison orange lors des exécutions filmées d’otages, qui commence en 2006 et continue aujourd’hui dans les vidéos de Daech, fait référence à la tenue des prisonniers de Guantanamo.

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