La Catalogne, il y a un an... Des matraques contre des bulletins de vote !

Imposé par Madrid, pour casser le processus d'indépendance, et levé pour cause de victoire indépendantiste à la législative du 21 décembre, obtenue sous ce régime d'exception, le "155" a échoué à atteindre son objectif : il se produit actuellement une impétueuse remontée de la mobilisation pour la République catalane.

Il y a un an le fiasco de la police espagnole pour s’opposer au référendum d’autodétermination catalan

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Comme l’ont démontré les puissantes dernières mobilisations pour la Diada, la fête nationale catalane, le 11 septembre (plus d'1 million de personnes, un comptage scientifique fit même état d’1 million 700 000 manifestant-es), puis lors de la commémoration de la grande mobilisation contre la perquisition policière du Ministère de l’Economie catalane le 20 septembre de l’an passé et aujourd’hui, 1er octobre, jour anniversaire du référendum d’autodétermination qui a donné mandat pour l’indépendance, il est clair que la dynamique nationale catalane est relancée. L’échec de ceux et celles qui pensaient l’avoir cassée par le putsch du 155 (en référence à l’article constitutionnel par lequel il a été pris prétexte…inconstitutionnel pour dépouiller de tout pouvoir les instances élues de la Catalogne) est patent. L’élection législative du 21 décembre qui avait vu la victoire des forces indépendantistes, malgré la chape du 155, avait été le premier avertissement : le mouvement national courbait momentanément l’échine devant la répression, reconnaissant implicitement avoir mal engagé la bataille, mais la guerre restait déclarée.

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Le plus inquiétant pour l’espagnolisme, orphelin de son matamore Rajoy, renversé d’une pichenette parlementaire permettant à son pâle doublon de gauche de reprendre, sans aucune majorité parlementaire propre, le flambeau de la défense de « l’unité de l’Espagne », c’est que la vitalité réactivée du catalanisme de la rue coïncide avec l’affaiblissement institutionnel du pouvoir de Madrid. Car c’est cela qui se donne à voir en ce moment en Catalogne, spécialement en ce jour commémoratif où se sont multipliées des centaines d’initiatives, parfois spectaculaires (blocage de TGV, barrages routiers, suppression du drapeau espagnol sur la façade de mairies…) : l’initiative est bien du côté du peuple catalaniste retrouvant la confiance en lui-même grâce, en particulier, aux discours mobilisateurs d’une ANC (Assemblée Nationale Catalane) n’hésitant pas à sermonner la tergiversation des partis indépendantistes sur la définition d’une stratégie lisible présentée comme devant irrévocablement déboucher, dans les meilleurs délais, sur la proclamation de l’indépendance républicaine ! Par ailleurs la radicalité offensive manifestée par les Comités de Défense de la République (CDR) aiguillonne aussi des milliers de manifestant-es vers une croissance de l’auto-organisation populaire méfiante vis-à-vis d’un indépendantisme institutionnel jugé incapable d’être à la hauteur des enjeux : Parlament et Govern se voient bousculés pour s’adonner au double jeu de l’appel (avec peu d’effets concrets) à avancer vers la République et du maintien du dialogue (également improductif) avec un gouvernement central ouvertement ancré dans son refus d’envisager tout nouveau référendum d’autodétermination.

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1er octobre, ni oubli, ni pardon

Suite aux charges violentes de samedi, menées à Barcelone par la police catalane, les Mossos, contre les milliers de manifestant-es, emmené-es par les CDR, qui s’opposaient à la provocation d’une manifestation de policiers revendiquant la répression déployée contre les électeurs du référendum de l’an passé, la grande mobilisation barcelonaise d’aujourd’hui du « 1er octobre, ni oubli, ni pardon » s’en est pris vertement au Govern et au Parlament aux cris de « Ou désobéissance (vis-à-vis de Madrid) ou démission » et a exigé la démission du Ministre catalan de l’Intérieur pour les matraquages et gazages de samedi. Le jeu d’équilibriste du President de la Generalitat, Joaquim Torra qui, tout en encourageant les Mossos à « éviter les violences », sous-entendu des manifestant-es, pousse les CDR à maintenir forte leur pression ne fait plus trop illusion. Le travail de déconstruction de la stratégie foncièrement attentiste des principales forces indépendantistes semble être engagé et relayé au-delà des secteurs avancés de la mobilisation que sont la CUP (Candidatures d’Unité Populaire) et les CDR : des personnalités a priori peu suspectes d’être révolutionnaires se sont inquiétées ou même se sont indignées ouvertement que la manifestation policière anti 1er octobre, la veille de cette date anniversaire clé du catalanisme, ait pu se tenir impunément dans les rues de Barcelone et ait donné lieu à la répression « catalane » des contre-manifestant-es indépendantistes !

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Les urnes du 1er octobre 2017 ouvrent la manifestation de Barcelone

Certain-es s’interrogeront sur les risques de division de l’indépendantisme induits par ces tensions. Ce serait oublier deux leçons essentielles à tirer, l’une de l’actualité et l’autre du temps qui a précédé le lancement du processus menant à l’autodétermination : pour la première, c’est l’attentisme institutionnel prévalant jusqu’à aujourd’hui qui a nourri une division entre les deux principales forces indépendantistes, l’ERC et le PDeCAT, comme en témoigne l’empoignade actuelle, toute politicienne, paralysant l'activité parlementaire, sur le refus ou l’acceptation de la décision du juge empêchant les députés emprisonnés (mais non condamnés !) d’exercer leur fonction… A quoi s’ajoute la tentation pour l’ERC de remettre l’indépendance aux calendes grecques et de s’accommoder d’un retour à l’autonomisme agrémenté de quelques avantages inédits. La seconde leçon porte sur la façon, jugée hâtivement, par certain-es, diviseuse de l’indépendantisme, dont, au début de la précédente mandature, la CUP avait posé ses conditions (avec refus intransigeant d’accepter, comme President, le notable Artur Mas, lié au catalanisme corrompu, antipopulaire et opportuniste, le pujolisme, ayant dirigé l’Autonomie depuis 1980) pour construire une majorité parlementaire marchant d'un pas décidé vers l’indépendance : la division d’un moment avait, pour le coup, amené à une unité de bon aloi, pour l’indépendance, dont le 1er octobre 2017 a été le point d’orgue par où devrait être reprise aujourd'hui la problématique stratégique (incluant, au demeurant, la question de la libération des prisonniers politiques) ! A méditer par ceux et celles qui rejoueraient à la récrimination devant la radicalité actuelle, postulée diviseuse, de la CUP et des CDR face aux institutionnels : l’opposition clairement assumée depuis la rue aujourd’hui aux atermoiements mi-légalistes (si forts), mi-désobéissants (si peu en fait) des partis majoritaires, qui se traduisent par ailleurs par la répression que l’on sait des divergents, est probablement le meilleur moyen d’amener tout le monde à se recentrer sur ce que chacun sent ou devrait sentir comme l’élément moteur du peuple indépendantiste, sa volonté… d’indépendance. A charge pour chacun-e, dans la rue comme ailleurs, de travailler à élaborer ce qui permettrait de gagner à la cause d’une République catalane le peuple a priori non catalaniste (y compris le peuple du reste de l'Etat espagnol) mais susceptible de se mobiliser pour que l’indépendance soit porteuse d’un ambitieux programme de mesures sociales. Comme la CUP, dans la même dynamique que décrite plus haut, avait réussi, à maintes reprises, à le faire valoir dans la précédente séquence parlementaire avant que le Gouvernement de Madrid n’en appelle aux tribunaux pour s’y opposer.

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Pour avoir une idée de ce qu'est l'actuelle remontée du mouvement de masse pour l'indépendance catalane, voici, en espagnol, ce qu'a été la mobilisation étudiante de ce jour pour commémorer de façon combattive le 1er octobre 2017. Quelques vidéos permettront à ceux et celles qui ne comprennent pas l'espagnol de saisir ce dont je parle : https://www.elnacional.cat/es/sociedad/miles-estudiantes-reclaman-republica-catalana_309798_102.html

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