La phrase du jour, la réflexion du moment

J'ai entendu ceci, ce matin, sur France Culture : "Il n'y a pas de décolonisation tant que le colonisateur ne s'est pas décolonisé". Cette phrase est du philosophe, qui se définit en fait seulement comme "penseur", Heinz Wismann. Indépendamment de ce qui s'exprime exactement de sa pensée dans ces mots, réfléchissons par nous-mêmes, pour nous-mêmes.

Ces mots sont  probablement trop abrupts si on les interprète comme subordonnant strictement et nécessairement l'émancipation du décolonisé  au niveau de décolonisation de lui-même par lequel le colonisateur se libèrerait des mécanismes psychiques et politiques de la domination qu'il a exercée. Ce qui reconduirait la dépendance coloniale du premier vis-à-vis du second en lui déniant d'être le sujet à part entière de sa décolonisation. L'histoire nous montre assez que les choses ne se passent pas ainsi et que c'est foncièrement sur un rapport de force, la plupart du temps armé, que la décolonisation s'est imposée au colonisateur. Sans attendre que celui-ci se décolonise même partiellement (sic).

Je crois que, dans l'esprit de Heinz Wismann, que j'ai découvert aujourd'hui (1) mais que je pense avoir bien entendu dans ce qu'il défend sur la philosophie et son rapport au monde, cette phrase dit plutôt ceci : tant que le colonisateur ne se sera pas libéré complètement de son "esprit" dominateur, maintenu après la décolonisation de l'autre que lui, qui s'est, en fait, recyclé pour asseoir une "colonisation" dans la décolonisation, le décolonisé se confrontera à un statut de décolonisé inachevé, voire nié, dont les migrations forcées vers l'Union Européenne rendent dramatiquement compte. Un statut de néocolonisé surgi des divers processus de libération et que la mondialisation, dans sa paradoxale dynamique ultralibérale, tente d'accentuer pour maintenir les mécanismes de dépendance dans "l'indépendance" et de verrouiller pour le rendre immuable. Pour le ahistoriciser, logique absurde de la fin de l'histoire que prétend être, bien que les démentis se succèdent, le stade suprême du capitalisme impérialiste.

Je suis bien conscient qu'il y aurait à creuser ce qu'est un peuple, qui plus est un peuple s'affirmant par exemple dans son indépendance, dont l'homogénéité tendanciellement impliquée dans le mot est plus que discutable. Jean-Loup Amselle rappelle dans son dernier ouvrage (2) cette dimension problématique, non pas tant du mot évidemment, que du concept surtout s'il s'éclaire, dans ces situations de colonisation/décolonisation, de celui d'autochtonie. Mais ce n'est pas le sujet que je veux aborder ici.

Je voudrais simplement attirer l'attention, à partir de la citation de Heinz Wismann, sur ce qui, à mon avis, est un des meilleurs analyseurs de la situation de "décolonisateur non lui-même décolonisé" que nous connaissons en France (mais cela touche aussi le reste de l'Europe) : son rapport à l'islam et la façon dont une "nouvelle laïcité" le pose et l'impose, depuis 1989, sur les champs politique et social. Je ne reprendrai pas ici l'ensemble de ce que, grâce à Jean Baubérot, il est devenu possible d'établir comme contrefeu face à la déferlante de ce qui, en réalité, constitue une "fausse laïcité" (3) reniant l'essence même de ce qu'est la toujours incontournable laïcité fondatrice. J'en resterai à ceci, le double paradoxe qui a travaillé au coeur de celle-ci, à travers son pourtant magnifique doublet indissociable, d'un côté, la séparation de l'Etat et de l'Eglise et, de l'autre, les libertés d'opinion, d'expression et de réunion. Premier paradoxe : s'il a été mis en oeuvre en métropole, au demeurant de la façon la plus libérale au sens de porteuse de liberté, il ne l'a pas été dans les "colonies". Par où une prétention à l'universel a été immédiatement démentie, le colonisé dénié comme sujet libre ne pouvant pas, par essence, être sujet affecté par les dispositions 'libertaires" de la laïcité comme, plus généralement, par les implications républicaines de la devise emblématique "Liberté, égalité, fraternité".

Le second paradoxe tient à ce que la laïcité, pourtant si décisive pour le développement des libertés et de l'égalité entre les...hommes, s'est longtemps ingéniée à se refuser à ces "colonisées de l'intérieur" (soit la métropole, pour certaines, soit la maison pour la majorité des autres) qu'étaient les femmes. Comme le rappelle là aussi Jean Baubérot, "quatre-vingt-seize ans ont séparé, dans la patrie des libertés, la promulgation du suffrage masculin (1848) et le suffrage universel (1944)" (4). Je ne résiste pas à reproduire ce que les "esprits éclairés" et laïques avaient produit pour justifier, sans craindre la contradiction que l'universel s'accommode, comme pour les colonisé.é.s, d'une exclusion de son champ d'application, celle des femmes : "Dans la Grande Encyclopédie, monument républicain du début du XXe siècle, on prétend […] que, chez l'homme, les lobes frontaux du cerveau, où se trouve l'"organe des opérations intellectuelles" sont prépondérants. Chez la femme prévaudraient les lobes occipitaux, lieu des "centres émotifs et sensitifs" (5). Voilà pourquoi votre fille était muette !

Alors l'islam dans tout cela ? Eh bien il se trouve aujourd'hui dans la situation étonnante que des laïques et des féministes s'échinent à imposer à des hommes mais surtout à des femmes portant "l'impensable" voile : celle d'être des anomalies au baromètre des libertés posées consubstantielles à une aire politique et culturelle donnée, en réduplication du mythe de la fin de l'histoire, comme patrie intangiblement universelle (revoilà le paradoxe) de la citoyenneté. Alors que, historique travers de l'auto-mystification idéologique, elle se reconduit incessamment pas mille biais, dont ceux d'une laïcité et d'un féminisme de la domination, en tant que nation coloniale-décolonisatrice-colonisée par son ethos, mal refoulé, (néo)colonial tout pétri d'une capacité infinie à stigmatiser, criminaliser, opprimer, exploiter, exclure, racialiser, etc.

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Document pris sur FB.

En haut de gauche à droite la journaliste télé Apolline de Malherbe, l'avocat sioniste fondamentaliste Gilles-William Goldnadel et le maire d'extrême droite de Béziers, Robert Ménard.

En bas à gauche Zemmour, qu'on ne présente plus, Pascal Praud, un journaliste venu du sport et devenu animateur politique d'extrême droite sur CNews, le Fox News français, et la journaliste Elisabeth Lévy, directrice de la revue Causeur, "extrêmement" positionnée à droite.

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Le combat pour que nous nous décolonisions des fortes, que dis-je, structurelles, survivances du sournois colonialisme dans lesquelles nous baignons, est encore devant nous. Qui, en effet, y compris parmi les plus radicalement opposé.e.s au capitalisme sauvage qui prévaut ici, dans cet îlot de "civilisation" qu'est la France, qu'est l'Europe, est vraiment indemne d'au moins un malaise ressenti devant une femme voilée, cumulant en elle symptomatiquement le "double problème de la laïcité historique", celui de l'être colonisé ("barbare") et celui de l'être femme (à "civiliser"), déambulant tranquillement dans "nos" rues ? Quand même...

Dans ce travail de décolonisation à parachever ici, la plus que jamais nécessaire défense de la laïcité de 1905, fruit d'un compromis entre la bourgeoisie républicaine libérale et le mouvement ouvrier, doit désormais, être détachée de la première devenue, par le cours hyper-impérialiste des choses, inapte à conserver et à développer ce que cette laïcité a établi comme historiquement actuel, à l'instar de la trilogie "Liberté, égalité, fraternité" : dans le cadre de la séparation de l'Etat et, non plus seulement des religions, mais de toutes croyances, la liberté totale desdites croyances dans le respect de chacune. Liberté donc pour l'islam, aujourd'hui, objet de nombre de haines recuites, nichées hypocritement dans la revendication bêtement assumée maladive car phobique, d'une légitimité à être islamophobe, qui le réduisent à ce que ses fondamentalistes-terroristes en font. Liberté pour les musulmans et les musulmanes sans aucune injonction spéciale (résidu fort des statuts spéciaux du colonialisme) à se proclamer républicain.e.s, pire, "innocent.e.s" de ce que d'autres font d'horrible au nom de l'islam, à l'islam, contre des musulman.e.s et pas seulement des non-musulman.e.s ... Et je n'oublie évidemment pas que, dans le mouvement féministe, il y a à mener, mais elle se mène, une bataille politique pour l'arracher à ce qui l'éloigne, dans certaines de ses fractions, autour  de la criminalisation de l'islam comme s'excluant en soi de toute lutte pour l'émancipation, de ce que condense le leitmotiv historique-actuel aussi du féminisme par où les femmes, non-voilées comme voilées, clament leur volonté farouche d'être sujet-tes non-assujetties et souveraines (décolonisées) de leur vie: "Ne me libère pas, je m'en charge".

Ma reconnaissance à Heinz Wismann pour m'avoir permis, sans permission de sa part, de "penser", au sens modeste dont il se réclame, à partir de lui sans probablement penser comme lui. Une autre histoire de liberté...

Antoine

(1) Ecouter et lire ici

(2) L'universalité du racisme - Éditions Lignes

(3) La laïcité falsifiée, Editions de La Découverte

(4) et (5) Ibidem

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