Jean-Luc Mélenchon dit non à Bayrou pour dire oui au PS !

Avertissement : ce billet a été écrit avant que je ne prenne pleinement connaissance des déclarations au Monde de JL Mélenchon (voir note 4 ci-dessous). Il peut sembler que ce qui est dit dans Le Monde contredit ce qui est affirmé dans ce que reprend Libération (note 6) puisqu'ici, et c'est l'objet de ce billet, JL Mélenchon se place dans une logique de "front du peuple" incluant le PS alors que là il se défend d'envisager de gouverner avec le PS. On pourrait se contenter de renvoyer JL Mélenchon à ses contradictions. On peut relever aussi que celles-ci éclairent sa difficulté (son impossibilité ?) à coordonner, à travers sa personne, l'hétérogénéité des projets de ceux qui ont intégré le Front de Gauche. Dans son tchat au Monde, JL Mélenchon met au grand jour cette hétérogénéité et dévoile ainsi un projet éclaté du Front de Gauche sans rapport avec ce qui est énoncé habituellement sur la nécessité de mobiliser le peuple, c'est-à-dire dans son esprit, avant tout, les électeurs : la mobilisation par l'unité, le temps des élections de 2012, dans le "front du peuple" devrait ainsi se traduire, immédiatement après ces élections en cas de victoire, par une mobilisation à la carte où certains gouverneraient avec le PS (le PCF essentiellement) alors que d'autres (Mélenchon personnellement et donc probablement son parti) ne franchiraient pas ce pas. Par rapport au billet ci-dessous, ces "révélations" du candidat du Front de Gauche précisent le côté électoraliste sur fond de "géométrie politique variable" dudit FdG, mais elles nous semblent confirmer le fond de ce qui y est dit sur le rapport au PS et la stratégie à double détente de ce regroupement. Le titre de ce billet pourrait devenir cependant, à la lumière des dernières déclarations, Jean-Luc Mélenchon dit non à Bayrou pour dire oui (mais non personnellement) au PS!

 

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Cela fait longtemps que Jean-Luc Mélenchon joue de l'ambiguïté sur une éventuelle participation du Front de Gauche à un gouvernement du PS issu des élections de 2012. Lui, parfois d'autres au Front de Gauche, en particulier au PC qui se déclare partisan d'un programme partagé de la gauche, de toute la gauche, manient le chaud et le froid : tantôt la radicalité antilibérale, quand ce n'est pas l'anticapitalisme pur et dur, pour fustiger, souvent avec des mots justes, l'offensive antipopulaire en cours dans l'Union Européenne; tantôt, parfois, c'est un autre discours, avec trompettes et tambours mais souvent plutôt distillé en petite musique, qui ciblait DSK, qui cible maintenant Hollande, pour certes réprimander Aubry (ou Royal ) ou noter des convergences avec Montebourg, mais pour laisser entendre que tout ce beau monde c'est la gauche, un point c'est tout. (1) La perspective étant dans un premier temps de permettre un regroupement par désistement au second tour de la présidentielle pour battre le candidat de la droite. Pas de problème en soi sauf peut-être sur la formule du désistement qui pourrait préfigurer le deuxième temps, une union de la gauche avec participation directe du Front de Gauche ou de certaines de ses composantes à un gouvernement socialiste ou avec simple soutien à celui-ci au Parlement.

 

Le problème n'est pas l'existence en soi de cette orientation qui voit/croit possible une entente avec le PS. Personnellement je la critique car avant que d'être la gauche, le PS c'est le social-libéralisme et le reniement qu'il implique des valeurs de gauche, y compris celles, réformistes qui, par exemple, par le truchement de l'Etat Providence, envisageaient de promouvoir une amélioration des conditions de vie des travailleurs et des plus pauvres sans sortie du capitalisme. Mais voilà, depuis les années 80 cette marge de manoeuvre conciliatrice a sauté et le PS et les autres partis socialistes européens se sont attelés méthodiquement au démantèlement des acquis sociaux et, initiateurs ou continuateurs des politiques de la droite, ont contribué à l'affaiblissement des capacités de résistance de la population. (2)

 

Le PS actuel, malgré toutes les nuances, elles-mêmes réversibles et changeantes d'un moment à l'autre de la primaire, malgré toutes les proclamations sur telle ou telle mesure ponctuelle (Hollande promettant par exemple de rétablir les postes supprimés dans l'Education), le PS donc reste dans ses textes programmatiques dans ce cadre des années 80 qui est celui de l'économie de marché. Avec parfois, pour donner le change, la fabrication de véritables oxymores politiques, du type "économie sociale de marché", qui, dans la situation de crise grave que connaît le capitalisme, n'ont aucun pouvoir d'entraver les pesanteurs procapitalistes fixées par le PS dans ces années 80 autour de la construction de l'Europe capitaliste. Pesanteurs confirmées en 2005 par son adhésion au oui au TCE concocté sous l'égide de...Giscard d'Estaing, progressiste défenseur du sort des populations s'il en est. Confirmées aussi par les déclarations des principaux candidats à la primaire en faveur du maintien des déficits sous les 3 % du PIB, voire en faveur d'une "règle d'or" !

Mais, comme je le précisais plus haut, le plus critiquable dans l'orientation du Front de Gauche n'est pas qu'il s'inscrive, malgré ses propres critiques, dans une stratégie oublieuse de ces pesanteurs capitalistes du PS et qu'il n'exclue pas de ce fait une union avec lui. Non, ce qui me paraît inacceptable c'est que ladite stratégie se présente de biais : qu'elle ne se déclare pas comme telle, comme une stratégie ouverte devant évidemment assumer que les compromissions du PS avec l'existant...n'en sont pas, ou qu'elle déclare, plus insidieusement, qu'elles ne se reproduiront pas de par l'impact mécanique qu'auront les résultats électoraux du Front de Gauche. Raisonnement induisant la croyance en une "redressabilité" vers la gauche du PS niant elle-même, par là, l'irréversibilité pointée plus haut de la dérive de ce parti vers la défense et la gestion des intérêts du capital !

 

On comprend bien la difficulté de la manoeuvre tellement est grand le passif de ce socialisme capitaliste, tellement est structurellement ancrée la défiance des milieux populaires et des jeunes vis-à-vis d'un parti qui, y compris sociologiquement, n'a plus de réel ancrage dans ces couches. On comprend aussi l'avantage qu'il y a à jouer sur le tableau de la radicalité pour tenter de ratisser très à gauche les voix permettant de déboucher, via le Front de Gauche, sur un Front de...la Gauche ! J'ai souligné ailleurs ce que cette façon de faire pouvait avoir de néomitterrandien (3). Je ne suis, au passage, pas absolument sûr que JL Mélenchon participerait personnellement de cette aventure (4) mais, au fond, peu importe la personne. Je note en revanche que, dès à présent, sa stratégie à double détente (radicalité/déport vers le PS) est à l'oeuvre dans les collectivités locales à travers la participation directe du Front de Gauche à des majorités de gestion avec les socialistes ou le soutien aux politiques menées par ceux-ci. Les dernières sénatoriales ont vu le PG implorer, en vain, son inclusion dans des listes dirigées par le PS ... avec participation du PCF.(5)

 

Et maintenant voilà JL Mélenchon qui "refuse une coalition avec Bayrou" (6). Quoi de plus normal, me dira-t-on, quand l'on se réclame de la rupture avec le système, que de rejeter la figure du centriste, emblématiquement construite pour favoriser les basculements à droite de la gauche ou les pseudopositionnements vers la gauche de la droite ? Mais voilà, nous avons ici encore un de ces trompe-l'oeil dont est coutumier JL Mélenchon : la radicalité du propos se combine une nouvelle fois avec le "réalisme" d'un toujours implicite rapprochement avec le PS. Que dit en effet notre homme d'après Libération ? "Jean-Luc Mélenchon prévient ses ex-camarades du PS: en 2012, ce sera fromage ou dessert. Pas les deux." Traduction : eh, les gars du PS, il faudra choisir ou le Front de Gauche ou Bayrou ! Plus loin il est dit "Je leur dis: ce n'est pas possible, on ne peut pas imaginer l'un et l'autre ensemble." Traduction : ce qui sera possible, ce sera l'un, le Front de Gauche, sans l'autre, Bayrou ! Plus clairement encore : «Il s'agit de faire un front du peuple, poursuit-il. Vous ne ferez pas un front du peuple avec M. Bayrou qui est pour la TVA sociale et la règle d'or.»

Si nous développons la logique de la phrase nous avons «Il s'agit de faire un front du peuple. Vous ne ferez pas un front du peuple avec M. Bayrou" mais avec nous. Il va de soi en effet qu'un Front de Gauche digne de ce nom ne peut pas ne pas être dans un front du peuple ! Avec le PS ! Dans tout ce discours, Bayrou a une fonction de repoussoir, comme pouvait l'avoir DSK, ou peut l'avoir, dans l'immédiat, Hollande : il a en même temps une fonction de validation par l'implicite d'une alliance avec le PS, dans le cadre de LA gauche. Il s'agit en somme de repousser Bayrou pour pousser (!) le PS vers le Front de Gauche qui, lui, saura faire l'effort de se pousser vers sa droite pour que la rencontre "des gauches" ait lieu ! Il est clair que JL Mélenchon ne se défait pas, quoiqu'il "tonitrue", de sa culture ...de gauche. Ce mot, la gauche, est chez lui fondamentalement non problématique, ce n'est qu'accessoirement qu'il l'est.

 

Par ces paroles le candidat du Front de Gauche déclare donc, comme rarement il l'avait fait, que son projet, par-delà l'habillage électoraliste du "front du peuple", implique une plate alliance avec le PS, ce parti dont on peut objecter pourtant, au vu de ce que nous en avons dit plus haut, qu'il ait rien à voir avec le peuple, ses intérêts et ses espoirs ! Gageons que JL Mélenchon saura, à propos de ces déclarations, renvoyer ses contradicteurs dans les cordes de leur ignorance, de leur mauvaise foi et de leur malfaisance et se repositionner vite sur l'autre pôle de sa stratégie, la radicalité pure et dure avec à nouveau, s'il le faut, assez de vindicte à l'endroit des socialistes, ces incapables dans l'art de rompre avec le système. En somme l'habituelle alternance du chaud et du froid, du "rupturisme" (comme disent les Espagnols qui ont beaucoup donné pour ce qui est des méfaits du double langage "felipiste" (7) de gauche-de droite) et du "continuisme" (hispanisme toujours).

 

L'autre gauche mérite décidément autre chose que se voir trimballée entre sous-entendus, explicités mais pas totalement au gré des vents politiques, pratiques locales biaisées et grandiloquences révolutionnaires contredisant le reste !

 

(1) Mélenchon-Aubry : un rapprochement pour isoler DSK ?

(2) Quand la gauche française était à la pointe de la libéralisation du monde !

(3) Les habits neufs du mitterrandisme... une hypothèse

(4) Voir les déclarations de JL Mélenchon dans un tchat du Monde de ce jour :

Damien : Pouvez-vous affirmer une bonne fois pour toutes, que les différentes composantes du Front de Gauche ne participeront pas à un gouvernement PS ?

Jean-Luc Mélenchon : Allez le leur demander. Le Front de gauche ne dissout pas les partis qui le composent. Chacun d'entre eux reste souverain. Je peux répéter ce que j'ai déjà dit. Mon travail est de rendre possible le rassemblement de tout l'arc des forces et des cultures qui se reconnaissent dans le Front de gauche. Je sais donc très bien que certains pensent qu'il faut participer à une coalition gouvernementale, même si elle est sous direction socialiste et d'autres pensent que cela est totalement exclu.

Ma place à moi est dans l'élection présidentielle. Cela veut donc dire que pour pouvoir rassembler tout le monde, il faut que chacun soit personnellement libre de sa propre décision et que chacun puisse se retrouver dans mon propre comportement. Je ne siégerai donc dans aucun autre gouvernement que celui que je dirigerai.

 

Tiré de Mélenchon : "Je ne siégerai dans aucun autre gouvernement que le mien"

 

On notera la curieuse façon qu'a JLM de concevoir l'unité incarnée par le FdG : gage d'une convergence de gauche vers la radicalité transformatrice de la société, elle serait en même temps liberté de chacune des composantes de faire ce qu'elle entend, y compris une alliance avec un parti, le PS, qui dément l'idée même proclamée de transformation radicale. JLM se pose en point de convergence d'où partiraient des lignes stratégiques divergentes. Ces points et lignes convergentes qui divergent s'apparentent à une quadrature du cercle interrogeant sur la crédibilité du projet défendu. JLM se surpasse en effet ici dans la mise en évidence de l'imbroglio stratégique qu'est le Front de Gauche. Les lendemains qui déchantent sont, dans cette partie du spectre politique, plus proches qu'on ne l'imagine.

 

(5) Le Front de Gauche fait l'unité avec le PS

(6) Mélenchon refuse une coalition avec Bayrou

(7) Felipe Gonzalez a été pendant 14 ans (1982-1996) le maître d'oeuvre de la modernisation capitaliste de l'Espagne postfranquiste. Il a été l'artisan, au nom de la nécessité que la Transition démocratique soit la plus consensuelle possible, de la défaite politique du mouvement ouvrier et de la perte de crédit de son parti, le PSOE, qui est à la racine de l'émergence des Indignés. Ceux-ci, par leur refus de la politique propatronale de l'élève appliqué de Felipe Gonzalez, José Luis Zapatero, cherchent à dégager les voies obstruées d'une alternative au système.

 

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