Et l’Europe entra [en Espagne] par l’Andalousie

Qu’avons-nous fait pour ne plus être cet outil fédérateur du mécontentement et de la contestation, de la protestation contre l’establishment, de l’enthousiasme chez celles et ceux d’en bas, et comment pouvons-nous le redevenir ? La meilleure façon d’être l’antidote de l’extrême droite est d’être une vraie alternative face à l’extrême centre.

Par Miguel Urbán, député européen de Podemos (1)

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[…] Par delà les multiples causes et autres conséquences et diverses leçons que nous renvoie la photo électorale du 2 décembre, l’Andalousie, et, par elle, l’Etat espagnol ressemblent aujourd’hui un peu plus à l‘Europe : bipartisme en morceaux, extrême centre néolibéral en recomposition, sa branche social-libérale naufragée, l’extrême droite en hausse, une gauche impuissante et des parlements qui en ressortent fragmentés. La tendance vient de loin dans le temps et dans l’espace. Nous voici aujourd’hui rattrapés, au plus près, par elle.

Pourquoi son impact en avait-il été retardé jusqu’à aujourd’hui ? Le 15M [mouvement des Indigné-es de 2011] et les marées [luttes sociales en particulier dans la santé et l’éducation qui avaient pris appui sur le 15M] ont été des vaccins, des coupe-feux qui ont permis de placer le projecteur des réponses à la crise sur la répartition des richesses et ceux d’en haut qui y font obstacle au lieu de rechercher des boucs émissaires chez les plus faibles ou de provoquer la guerre entre ceux qui sont le plus bas dans l’échelle sociale et ceux qui sont juste au-dessus. Toutes choses auxquelles s’adonnent les forces réactionnaires en Europe. Mais les vaccins nécessitent des rappels pour être utiles. Là est une bonne partie de la clé d’interprétation de la situation actuelle qu’il n’est pas possible d’approfondir en quelques lignes mais qui appelle un débat sans faux-fuyants, sincère, stratégique et sur le fond que l’on ne peut pas remettre à plus tard.

Qu’aujourd’hui l’Andalousie et, par ce qui s’y est passé, l’Etat espagnol, ne soient plus une exception européenne pour ce qui a trait à la présence de formations d’extrême droite dans les institutions, ne devrait pas nous faire oublier qu’il y avait déjà beaucoup de parlementaires d’extrême droite dans les institutions espagnoles. Avant cette élection du 2 décembre, pendant les 40 dernières années, ils étaient nichés dans d’autres partis qui ne se revendiquaient plus de cette idéologie. Mais surtout l’étendard xénophobe, autoritaire, espagnoliste, machiste et homophobe qu’aujourd’hui arbore Vox était déjà très présent dans la vie publique et institutionnelle espagnole, ce que certains auteurs ont interprété comme une « présence absente » de l’extrême droite dans ce pays. Nous avons toujours insisté sur l’idée qu’il ne suffisait pas de sortir Franco de la Vallée de Cuelgamuros [ou Vallée des Morts de la Guerre Civile, en fait du camp des franquistes] mais qu’il fallait faire sortir le franquisme des institutions. On comprendra par là que la Transition [de la dictature à la démocratie dans les années 70-80] et le Régime, qui fête aujourd’hui ses 40 ans, n’ont rien eu du modèle que l’on a voulu propager, mais ont bien plutôt tout d’un univers par où toujours les mêmes ont « transité », avec leurs pratiques et leurs privilèges, sans aucun coût politique, d’une dictature à une démocratie de basse intensité.

Et maintenant que faisons-nous ? Freiner l’avancée du néofascisme et de toutes ses pratiques, quels que soient les sigles sous lesquels ils se cachent, est une tâche historique prioritaire. Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais y procéder sous l’étendard frontpopuliste main dans la main avec ceux qui ont créé les conditions austéritaires d’où ont émergé les monstres et qui, par la suite, ont impulsé et banalisé leur poussée, pourrait relever du baiser qui tue ceux qui nous réclamons de l’alternative tant vis-à-vis du néolibéralisme de l’extrême centre que vis-à-vis de la progression de l’extrême droite. Et ce n’est pas seulement pour une question d’idéologie ou de stratégie générale mais parce que ce choix induirait un suicide tactique. Serrer les rangs de façon acritique avec les partis de l’extrême centre contribue à mettre en route deux processus très dangereux : d’abord celui qui accrédite, à qui mieux mieux, les supposées qualités démocratiques et progressistes de ceux qui ont tout fait pour que nous nous retrouvions dans l’état où nous sommes, par où est renforcé le piège binaire qui nous oblige à choisir entre le populisme xénophobe et le néolibéralisme qui se présente, dans le reflet de la bête autoritaire renvoyé par le miroir comme le « progressiste ». En second lieu, le processus où, en donnant l’accolade, sans contrepoids, à l’extrême centre, nous offririons sur un plateau à Vox le monopole du vote protestataire anti-establishment et le label si utile d’outsider d’un système qui génère des souffrances croissantes.

Tout ceci signifie-t-il que, comme l’assurent certains, si la gauche cédait à ces deux dangers, il se produirait un déplacement des électeurs vers l’extrême droite ? Pas mathématiquement, plutôt comme ce qui s’est produit dimanche et qui a été peu mis en relief : une augmentation décuplée de l’abstention de gauche. Croisons les données de votes avec les niveaux de revenus et caractérisons, par tous les qualificatifs pertinents, sans minauderies, ce qu’est la nouvelle extrême droite. Mais analysons aussi pourquoi Vox ou Ciudadanos séduisent une partie de l’électorat conservateur (celui qui donnait sa voix à d’autres partis de droite et celui qui s’abstenait), dans quelle mesure ils prennent en charge leurs aspirations et leurs peurs et jusqu’à quel point ils sont perçus comme des outils utiles à la protestation depuis la droite. Et faisons de même pour tenter de comprendre pourquoi il se passe le contraire aujourd’hui avec les nouvelles formations de gauche, tellement aux antipodes de ce qui prévalait il y a à peine quelques années. Ou, pour être plus justes, qu’avons-nous fait pour ne plus être cet outil fédérateur du mécontentement et de la contestation, de la protestation contre l’establishment, de l’enthousiasme chez celles et ceux d’en bas, et comment pouvons-nous le redevenir ? Ne tombons pas dans l’erreur d’essayer de combattre la peur par la peur, en invoquant les dangers qui se rapprochent, mettons en avant des projets qui font reprendre l’espoir que l’on va aller au-delà du possible, qui retrouvent l’esprit contestaire du 15M et de la grève féministe du 8M [8 mars dernier].

Ne nous trompons pas d’ennemis et ne gaspiilons pas une goutte de salive à céder à l’habituel et infâme caïnisme. Qu’il n’y ait pas le moindre doute sur le fait que, sans des outils comme Adelante Andalucía [En Avant l’Andalousie, coalition entre Podemos et Izquierda Unida, qui a échoué à gagner des positions électorales], le résultat aurait été bien pire. Ni rire ni pleurer aujourd’hui mais comprendre, comme disait Spinoza. Le problème n’est pas le coupe-feux mais la façon de le réajuster et de l’agrandir pour que plus de gens se sentent protégés par lui et le voient comme un outil utile à la transformation sociale. 300 000 voix [en fait 400 000, pour Vox], c’est beaucoup mais n’aurait pas permis de décrocher 12 sièges s’il n’y avait eu une abstention supérieure à 40%. Cette crise multidimensionnelle est aussi une crise de représentation, d’institutionnalité et de légitimité du pouvoir en place. La meilleure façon d’être l’antidote de l’extrême droite est d’être une vraie alternative face à l’extrême centre. Et nous connaissons bien le chemin à prendre : celui de la contestation idéologique, de l’autonomie stratégique, de la radicalité programmatique et de l’auto-organisation populaire. Renouvelons les vaccins pour nous immuniser face aux dangers qui guettent. Nous sommes à temps pour le faire.

  • Miguel Urbán est un dirigeant du courant Anticapitalistas, dont une membre conduisait la liste Adelante Andalucía.

Texte original et intégral : Y Europa entró por Andalucía (Público)

Traduction Antoine Rabadan

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