Pandémie, état d'urgence et possibilités de (re)mobilisations...

Le patronat comme le gouvernement font leur deuil d'une hégémonie, machine à créer du consensus, enrayée et même en panne, tant que la politique de la matraque fonctionne. Il sera toujours temps de la réparer et de la remettre en route en faisant faire des claquettes à Jadot...

Notes sur un débat qui se poursuit dans le NPA 34.

Dans les semaines ou mois à venir, en particulier quand un déconfinement se mettra en place, les choses peuvent aller très vite tant du côté du pouvoir (bourgeoisie, Etat) que des secteurs sociaux (Gilets Jaunes, syndiqués, quartiers, salariés, étudiants...). Donc on ne peut que faire le pari à un instant T que c'est tel ou tel scénario qui va prévaloir mais aussi qu'en fonction de la réaction des uns et des autres cela passera sur un autre scénario impensé à ce jour. Et de toute façon, il y a fort à parier que nous seront pris au dépourvu par les bifurcations de la lutte des classes qui n'attendent pas que les révolutionnaires soient prêts. Cela dit essayer d'y voir clair aujourd'hui peut aider à être réactifs le jour J.

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En l'état, je pense que le rapport de force créé par le confinement et les mesures qui l'accompagnent est évidemment du côté du gouvernement et du patronat. Les classes populaires sont confinées ou au travail dans des conditions excluant de se positionner en classes en lutte. L'initiative politique et sociale est quasi totalement entre les mains du pouvoir. Un pouvoir libéral autoritaire qui a réussi à vider les rues, très largement les lieux de travail, décrété un état d'urgence sanitaire qui est politique et sous contrôle policier et surtout qui a permis que soient prises des mesures antisociales contre le droit du travail (temps de travail, RTT, congés) aggravant ce qui se fait depuis des années. C'est du provisoire certes mais dont on comprend que cela démange le patronat et le gouvernement de le prolonger et même de le rendre définitif. On apprend ce dimanche que l'état d'urgence sanitaire est prolongé jusqu'à la fin juillet, histoire que le déconfinement soit bien contrôlé du côté de la pandémie mais pas seulement. J'ai dans l'idée, et je sais ne pas être seul dans ce cas, qu'au croisement du social, du politique et du policier, à l'heure qu'il est, le gouvernement se prépare cyniquement à profiter du choc qu'a provoqué sa propre incapacité à anticiper sur la pandémie pour avancer sur ses contre-réformes sociales, ses agressions liberticides et sa policiarisation de la société.

Si le Financial Times a écrit des choses (voir document ci-dessous) sur un possible scénario se rapprochant tendanciellement du modèle de l'Etat Providence, il l'envisage d'abord à un niveau global, européen, peut-être mondial, mais qui ne correspond à rien de ce que nous voyons en France : qui soutient ce scénario en France ? Scénario qui verrait Macron I faire place à un Macron II s'ouvrant à une partie de la social-démocratie qui, pensent certains anticapitalistes, serait souverainiste à la de Gaulle (sic), scénario qui, pour moi, ressemble au sens premier du mot à une chimère ("Monstre fabuleux composite, de formes diverses, ayant généralement la tête d'un lion, le corps d'une chèvre, la queue d'un dragon et crachant du feu") et, par là, sens 2 du mot, participe d'un "Projet ou idée sans consistance". Bon pardon, le dictionnaire est brutal. Déjà, quitte à me répéter, qui porte le début d'un tel projet en France ? A ma connaissance, sérieusement, personne. De toute façon, je me place à court terme : la sortie du confinement, et les mois qui suivent. Quand je dis que le macronisme ne peut qu'être encouragé par le paradoxe que, portant la responsabilité d'avoir obligé les gens à se confiner, à lui consentir, et à lui laisser largement le champ libre pour faire ce qu'il veut, je n'hésite pas à dire qu'il cherche à profiter de la légitimité, non pas qu'il aurait, il l'a perdue, mais de la légitimité sur la nécessité de confiner pour échapper au virus : la légitimité acquise à une échelle de masse, c'est celle du confinement. Qui vraiment le conteste et est-il discutable, au fond, par-delà ses modalités, les carences sur les manques, respirateurs, etc., et surtout l'inconséquence de n'avoir pas pris à temps des mesures antipandémie ? J'enfonce le clou pour que cela soit clair et qu'il n'y ait pas de faux débat : ce n'est pas tant Macron qui est devenu légitime que le confinement et, corrélativement, le droit "naturel" (politique, celui du président même mal élu) de Macron à le configurer plus ou moins à sa façon, hors de tout contrôle politique. Pourquoi se priverait-il d'en profiter ? D'autant que les perspectives d'être contesté se sont évanouies.

Reste à voir comment la population va commencer à se mobiliser ou pas à partir du moment où le déconfinement se mettra en place et où l'état d'urgence sanitaire sera levé : ce premier mai nous a envoyé des signaux clairs de ce qui devrait en être à ce moment-là. Peu de choses significatives dans les rues et, sur Paris et région, immédiate réaction policière. Autant dire des signes allant dans le sens de ce que je vois probable dans un futur de sortie partielle ou totale du confinement; il n'est pas nécessaire de s'en vanter. C'est immédiatement lisible. Que cela change vite, c'est possible mais pour ce que j'extrais comme indicateurs du réel...En Marche, là maintenant, le gouvernement n'a certes pas récupéré sa légitimité mais, on devrait le savoir, il s'en accommode sans drame en usant de la répression judiciaire et policière. Pour moi, ceci est une donnée lourde et structurelle du macronisme, ce qui en fait un libéralisme autoritaire XXL capable d'aller très loin dans le sens de l'autoritarisme, jusqu'à basculer sur un état pré-dictatorial si la résistance sociale n'est pas à la hauteur du défi. Et, pour l'instant, mais c'était déjà patent avant la pandémie, malgré l'importance des luttes (Gilets Jaunes et mouvement des retraites), le bon peuple n'est pas en position favorable pour passer à une offensive radicale à dynamique radicale, voire (pré)révolutionnaire. Mais, arrivé à ce point, je n'exclus certainement pas que les choses s'emballent vite : nous, anticapitalistes, devons nous tenir prêt.e.s, sans exclure que, face à un retour démultiplié des contestations, Macron (ou son éventuel successeur libéral) opère un mouvement vers la social-démocratie, que ce soit sous la forme d'un Macron, en solo avec ses LREM, social-démocratisé lui-même ou avec une ouverture vers un Faure ou, qui sait, opération libérale-écolo, vers un Jadot, ... Réorientation qui pourrait devenir d'actualité si le danger contestataire devenait massif afin de l'enliser électoralement et le neutraliser vite avant de reprendre la marche forcée du macronisme premier. Et le "quand cela pourrait-il arriver?", je me garderai évidemment de le pronostiquer : tout juste, il me semble exclu que cela soit au sortir d'un déconfinement qui au demeurant est un machin dont on ne comprend rien et qui amène tout le monde à se perdre dans les questions de sécurité sanitaire importantes mais à forte valeur dépolitisante sur l'enjeu central.

On peut ajouter que les syndicats jouent leur partition démobilisatrice ou non remobilisatrice (à part Solidaires, certaines sections CGT et la CNT mais sans poids décisif) en jouant sur du velours comme chaque fois que la pression à la base est à la ramasse. Tout cela me fait dire que la bourgeoisie voit tout cela très clairement et, en conséquence, reste politiquement unanime en soutien à l'orientation d'origine du macronisme : aller toujours de l'avant pour bousculer et même brutaliser la société. Elle comme le gouvernement font leur deuil d'une hégémonie, machine à créer du consensus, enrayée et même en panne, tant que la politique de la matraque fonctionne. Il sera toujours temps de la réparer et de la remettre en route en faisant faire des claquettes à Jadot et agiter le hochet de l'écologie libérale a priori douce, celle qui fait partir les orages.

Dernière remarque, la question de la cohésion du gouvernement qui se fissurerait. Dans la continuité de ce qui précède : Macron ne fait pas de sentiment, il se débarrasse sans état d'âme de ce qui dans son entourage est grillé : sa logique libérale de (contre)révolutionner la société intègre d'être en révolution constante de lui-même et de son cercle élitaire de pouvoir. C'est de l'intégrisme libéral comme on n'en avait pas eu. Il faudrait se rendre compte que, de ce point de vue, Macron est en rupture avec tous ceux qui l'ont précédé et c'est en cela qu'il est extrêmement dangereux : son horizon politique n'exclut pas, à mon avis, de faire dans le (néo)fascisme sans le nom et même, car il est capable de toutes les audaces orwelliennes de torsion du sens des mots, en le déclarant antifasciste !

D'un point de vue, enfin, de la méthodologie de l'analyse, je crains que certains anticapitalistes n'extrapolent un des possibles (mais très improbable pour moi, je prends le risque de le dire et... de me tromper) de la situation économique actuelle créée par le Covid-19 qui leur fait penser que des formes d'Etat Providence seraient en train de se profiler pour durer avec quelques aménagements. Cet Etat Providence à coups d'injections de liquidités dans l'économie, autrement dit en soutien au capital (le 1/3 de la richesse produite sur un an dans la si vertueuse Allemagne !), sera au mieux une parenthèse et donc pas vraiment un Etat, seulement un état momentané, autant dire rien qui soit capable de faire revenir ou dérouter la sauvagerie économique libérale vers autre chose que l'aggravation de ce qui a été fait. On ne se méfie jamais assez de l'économisme qui oublie la règle d'or de l'économie politique, revue par Marx, où le second terme échappant au déterminisme qui le subordonnerait au premier, est capable d'imposer à celui-ci ce qui conjoncturellement lui paraît nécessaire... pour que l'économie capitaliste s'en sorte au mieux : l'économie politique dominante a fait la preuve de sa flexibilité époustouflante, entre New Deal, fascisme, Guerres mondiales, Etat Providence et Libéralisme sauvage, pour sauver le capital. Y compris en le bousculant, eh oui ! Actuellement, sans nullement être bousculé, le Medef fait parfaitement de l'économie politique proMacron I, cela nous met au défi de faire mieux que lui, bien sûr, du point de vue de l'économie politique anticapitaliste. Le problème c'est qu'il fait preuve d'un antiroutinisme à nous faire rougir tellement nous avons régressé stratégiquement et probablement analytiquement : c'est triste à dire mais le capital se la joue révolutionnaire de haute voltige. Et nous, je crains que nous ayons du mal à nous situer à la bonne hauteur des enjeux politiques, économiques et sociaux.

Antoine

Document

Financial Times : « Des réformes radicales sont nécessaires pour constituer une société qui n’exclut personne »


Le comité de rédaction (vendredi 3 avril)


S'il y a un point positif dans la pandémie de Covid-19, c'est qu'elle a insufflé un sentiment d'unité aux sociétés polarisées. Mais le virus, et les mesures de verrouillage économique nécessaires pour le combattre, mettent également en lumière les inégalités existantes - et en créent même de nouvelles. Au-delà de la lutte contre la maladie, le grand test auquel tous les les pays européens seront bientôt confrontés est de savoir si le sentiment actuel de communauté d'objectifs pourra continuer après la crise. Comme les dirigeants occidentaux l'ont appris pendant la Grande Dépression et après la Seconde Guerre mondiale, pour exiger un sacrifice collectif, il faut offrir un contrat social qui profite à tous.


La crise actuelle montre à quel point de nombreuses sociétés riches sont loin d'atteindre cet idéal. Tout comme la lutte pour contenir la pandémie a mis en évidence l'impréparation des systèmes de santé, la fragilité économique de nombreux pays a été mise en évidence, les gouvernements s'efforçant d'éviter les faillites massives et de faire face au chômage de masse. Malgré des appels inspirés à la mobilisation nationale, nous ne sommes pas vraiment tous ensemble.


Les blocages économiques imposent le coût le plus élevé à ceux qui sont déjà les plus mal lotis. Du jour au lendemain, des millions d' emplois et des moyens de subsistance ont été perdus dans l'hôtellerie, les loisirs et les secteurs connexes, tandis que les travailleurs qualifiés ne sont souvent confrontés qu'à la nuisance du travail à domicile. Pire encore, ceux qui occupent des emplois mal rémunérés et qui peuvent encore travailler le font souvent au péril de leur vie - en tant que soignants et travailleurs de soutien aux soins de santé, mais aussi en tant qu'employés de supermarchés, chauffeurs de livraison ou éboueurs.


Le soutien budgétaire extraordinaire des gouvernements à l'économie, bien que nécessaire, rendra d'une certaine manière les choses encore pires. Les pays qui ont permis l'émergence d'un marché du travail irrégulier et précaire éprouvent des difficultés particulières à canaliser l'aide financière vers les travailleurs ayant un emploi aussi précaire.


En attendant, un vaste assouplissement monétaire de la part des banques centrales aidera les plus riches en patrimoine. Derrière tout cela, les services publics croulent sous le poids de l'application des politiques de crise.


La façon dont nous menons la guerre contre le virus profite à certains au détriment d'autres. Les victimes du Covid-19 sont en grande majorité des personnes âgées. Mais les plus grandes victimes de l'enfermement sont les jeunes et les actifs, à qui l'on demande de suspendre leurs études et de renoncer à des revenus précieux. Les sacrifices sont inévitables, mais chaque société doit dire comment elle offrira une compensation à ceux qui portent le plus lourd fardeau des efforts nationaux.


Des réformes radicales - inversant l'orientation politique dominante des quatre dernières décennies - devront être mises sur la table. Les gouvernements devront accepter de jouer un rôle plus actif dans l'économie. Ils doivent considérer les services publics comme des investissements plutôt que comme des passifs, et chercher des moyens de rendre les marchés du travail moins précaires. La redistribution sera à nouveau à l'ordre du jour ; les privilèges des personnes âgées et des riches sont en question. Des politiques jusqu'à récemment considérés comme excentriques, tels que l'impôt sur le revenu de base et l'impôt sur la fortune, devront faire partie du mélange.


Les mesures qui brisent des tabous antérieurs que les gouvernements prennent pour soutenir les entreprises et les revenus pendant la crise peuvent être à juste titre comparées au type d'économie de guerre que les pays occidentaux n'ont pas connu depuis sept décennies. L'analogie va encore plus loin.


Les dirigeants qui ont gagné la guerre n'ont pas attendu la victoire pour planifier ce qui allait suivre. Franklin D Roosevelt et Winston Churchill ont publié la Charte de l'Atlantique, qui a ouvert la voie aux Nations Unies, en 1941. Le Royaume-Uni a publié le rapport Beveridge, son engagement en faveur d'un État providence universel, en 1942. En 1944, la conférence de Bretton Woods a forgé l'architecture financière de l'après-guerre. Ce même type de prévoyance est nécessaires aujourd'hui. Au-delà de la guerre pour la santé publique, les vrais leaders se mobiliseront dès maintenant pour gagner la paix.


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