L'autre Václav Havel (Vicenç Navarro)

Vicenç Navarro est professeur, spécialisé dans les politiques publiques, à l'université Pompeu Fabra de Barcelone. Il est surtout la mauvaise conscience de la gauche espagnole, particulièrement du PSOE, le parti socialiste espagnol dont il est inutile ici de rappeler le peu glorieux alignement, sous la férule de José Luis Zapatero, sur les diktats du capitalisme européen et mondial. Alignement qui a réussi le tour de force de ramener au pouvoir la droite dure du Parti Populaire dont les récentes décisions sont un déveleppement encore plus libéral-capitaliste de ses propres mesures "socialistes" ! Vicenç Navarro, outre une intransigeante mais toujours argumentée opposition à ce socialisme-là, a construit une analyse des plus critiques sur la Transition démocratique, mythifiée en Espagne (et ailleurs) comme modèle de sortie sans dommage d'une dictature, en la ramenant à une opération de recyclage des élites modernistes et capitalistes (proeuropéennes) du franquisme. Opération dont il traque les conséquences jusqu'à nos jours dans ce qu'il n'hésite pas à qualifier de "piètre démocratie" espagnole !

On trouvera cependant ci-dessous tout autre chose, un antiportrait de Václav Havel qui déconstruit là aussi un mythe, celui de l'intellectuel immaculé de la liberté, autour duquel nous avons été invités médiatiquement et politiquement à communier lors de son décès! [Nous avons assuré la traduction de l'original : El otro Václav Havel (Público du 5 janvier)].

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La Guerre Froide entre le monde capitaliste ocidental, sous la houlette du Gouvernement des Etats-Unis, et le bloc soviétique continue malgré la disparition de ce dernier. Avec la disparition des clairs-obscurs qui imprégnèrent cette période, le schéma des "bons" et des "méchants" pèse toujours dans l'élaboration de la mémoire. Exemplaire de ce ce processus est le grand hommage rendu à la mémoire de la figure de Václav Havel, qui fut un opposant éminent au régime communiste de la Tchécoslovaquie avant de devenir président de la nouvelle République Démocratique qui succéda à ce régime communiste et, plus tard, président de la République Tchèque.

A l'occasion de sa mort, il s'est produit une grande mobilisation dans les médias du monde occidental ayant le plus grand pouvoir de diffusion et de persuasion qui l'ont présenté comme un grand combattant de la liberté et un "exemple pour l'humanité entière" (selon la vision qu'en donna un des plus importants journaux espagnols). Son leadership dans la lutte contre la dictature communiste en Tchécoslovaquie fut l'objet d'hommages, tant de son vivant qu'à l'occasion de sa mort. Le philosophe français André Glucksmann en fit un point de référence pour le projet européen qui, si l'on suit le grand nombre de ses admirateurs - depuis l'ex-secretaire d' Etat américaine, Madelaine Albright, jusqu'à Glucksmann lui-même –, devrait se fonder sur la conception et la pratique de la liberté qu'a incarnées le personnage de Havel.

Je n'ai aucune réticence à saluer toute personne qui ait lutté contre une dictature, de quelque signe qu'elle soit. Et, en outre, je veux préciser que j'ai été considéré persona non grata sous la dictature soviétique ( titre qui me fut également décerné par le régime de Pinochet). Mais il m'apparaît erroné que l'on ignore le sens très biaisé qui est donné à la liberté telle que Havel la conçut et la vécut. Fonder l'Europe sur cette conception-là du mot reviendrait à reproduire la Guerre froide qui fit tant de mal aux classes populaires européennes et à celles d'autres continents. On oublie trop fréquemment que cette Guerre Froide ne fut pas seulement un conflit entre le monde capitaliste occidental, emmené par les Etats-Unis, et l'Union Soviétique, mais aussi la promotion du modèle économico-politique américain, intronisé comme le point de référence de ces forces qui désiraient la liberté.


Et c'est justement là que, dans la grande majorité des hommages rendus à Václav Havel, a été ignoré le rôle actif joué par celui-ci dans la promotion biaisée du sens du mot liberté. Dans ce choeur d'éloges et de louanges, on passe sous silence que, dans sa lutte en tant que soldat de la Guerre Froide, Havel fut responsable de faits et de décisions qui écornent sérieusement son image de combattant de la liberté. Sa soumission - sa quasi docilité - envers le Gouvernement américain et sa politique extérieure, explique son appui inconditionnel à la Guerre du Golfe, déclenchée par le président Bush père (et qui coûta la vie à plus de 100 000 civils), à l'invasion de l'Irak par le président Bush fils et au blocus américain de Cuba, sans qu'il n'ait jamais exprimé aucune condamnation des atteintes à la liberté qui avaient cours au Salvador, en Colombie, en Indonésie ou sous d'autres régimes dictatoriaux ou autoritaires proches alliés de Washington. L'amour de la liberté chez Václav Havel était très sélectif, au gré des convenances du Département d'Etat américain. Et sa prétendue opposition aux dictatures perdit toute crédibilité quand son Gouvernement vendit des armes aux Philippines, à la Thailande et à l'armée dirigée par le général Pinochet (cf Michael Parenti, Blackshirts and Reds, d'où j'extrais une bonne part des données de cet article).

Il fut un enthousiaste partisan du système économique en vigueur aux Etats-Unis, qui pourrait être défini comme un capitalisme dépourvu de gants et de freins où 42% des gens qui sont en train de mourir ont comme préoccupation le paiement de leurs factures médicales. Le gouvernement de Václav Havel privatisa la majeure partie des propriétés et services publics (depuis le réseau public des écoles primaires jusqu'aux centres médicaux) et vendit les grandes entreprises publiques et autres exploitations agricoles à des conditions très favorables aux investisseurs étrangers. Il rétablit la propriété des grandes fortunes et les biens qui avaient appartenu jusqu'en 1928 à l'aristocratie (de l'empire austro-hongrois) et aux grandes familles, sa propre famille ayant, par ailleurs, été une des bénéficiaires de cette restitution.

Son hostilité envers le communisme explique sa décision d'interdire le Parti Communiste de son pays, avec condamnation à huit ans de prison pour quiconque défendrait le communisme, mesure qui reçut des applaudissements en Espagne, où des survivants de l'ancienne dictature gardent encore un grand contrôle de l'appareil d'Etat. En 1995 il fit approuver une loi interdisant les emplois publics à toute personne qui aurait appartenu au Parti Communiste ou aurait montré des sympathies envers l'ancien régime, mesure qui fut également applaudie par les conservateurs espagnols, dont beaucoup occupent des postes de grande responsabilité dans l'Etat alors qu'ils ont appartenu au Mouvement National [parti unique franquiste] durant la période prédémocratique et qu'ils expriment même aujourd'hui de la sympathie pour ce qu'ils appellent "le régime antérieur".

Je n'ai aucune sympathie pour les régimes dictatoriaux ayant existé dans le bloc soviétique. Mes livres critiques envers l'Union Soviétique furent interdits dans ce pays. Mais c'est, selon moi, une erreur de qualifier tous ceux qui luttèrent pour mettre fin à ce système, de défenseurs de la liberté et des droits humains. Václav Havel fut l'un des bénéficiaires de ces qualifications abusives. Et faire de sa conception de la liberté l'axe du projet européen revient à vouloir satelliser l'Europe et en faire un pouvoir dépendant du Gouvernement des Etats-Unis. Il serait souhaitable que l'Europe développe sa propre identité, en fondant sa conception de la liberté sur la solidarité et le bien-être social que, par ailleurs, ces jours-ci, nous sommes en train de perdre.

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