Députée et porte-parole régionale de Madrid, elle démissionne et quitte Podemos

Avec Lorena Ruiz-Huerta, c'est une personnalité forte qui décroche d'un parti ayant représenté un espoir de changement radical trop vite déçu par son institutionnalisation. Selon elle, Podemos reste une chance historique pour le peuple travailleur, mais, toujours lutteuse, elle n'y trouve plus sa place. Un avertissement contre la tentation de composer avec le système...

Je quitte l’Assemblée de Madrid mais je n’abandonne pas la politique

(Lorena Ruiz-Huerta)

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Vous devez être nombreux/-ses à le savoir déjà, j’ai présenté ce matin ma démission du porte-parolat de Podemos et de mon mandat de députée de l’Assemblée de Madrid [le Parlement de la Communauté de Madrid].

Cela fait longtemps que je défends des positions politiques qui n’ont pas le soutien de la direction de Podemos ni celui de la majorité de mon Groupe Parlementaire. Podemos a accordé sa confiance, pour diriger ce Groupe Parlementaire madrilène, à partir de 2019, à un candidat (1) qui défend une orientation différente de celle que promeut le courant dont je fais partie [Anticapitalistas], différente aussi de celle que j’ai moi-même portée en tant que porte-parole.

C’est pour être en cohérence avec mes options que j’ai pris la décision d’abandonner ma charge de députée et de reprendre mon activité professionnelle d’avocate. Je considère une chance énorme et un motif de fierté, d’avoir une profession que je peux retrouver et, par là, de respecter la règle à laquelle je crois fermement : celle qui veut que la politique institutionnelle ne puisse être, pour personne, un choix de vie, qui veut aussi que nous nous obligions à changer les personnes qui occupent des fonctions publiques.

Je quitte l’Assemblée de Madrid mais pas la politique. Je travaillerai, comme avocate, à défendre, comme j’ai toujours fait, les droits humains et je continuerai à lutter pour le seul projet politique auquel je crois : celui de la construction de l’unité populaire et de la démocratisation des partis et des institutions, qui doivent mener des politiques radicalement transformatrices de la vie des gens.

Je suis reconnaissante à Podemos de l’opportunité qu’il m’a donnée d’être partie prenante d’un projet qui a marqué l’histoire de ce pays et d’avoir en charge le porte-parolat dans l’Assemblée, où j’ai donné, tous les jours, le meilleur de moi-même et où j’ai aussi beaucoup appris.

Merci à tous les électeurs de Podemos pour votre confiance et merci aux personnes qui m’ont appuyée tout ce temps par des messages, des embrassades, des applaudissements et, dans les moments difficiles, des mots d’encouragement.

Merci à ma merveilleuse équipe Torre, Nuria, María José, Nerea…) sans laquelle il aurait été impossible de mener ce travail. Ils sont les mains invisibles qui soutiennent ce projet.

Un remerciement tout spécial à mes camarades députés d’ « Antika » : merci pour m’avoir appris tant de choses sur l’engagement pour les idées et les principes, pour avoir été un exemple personnel et militant, pour avoir partagé avec moi vos connaissances, pour votre affection, votre camaraderie et votre appui. Vous, les unes et les autres, êtes les gardiens de l’essence de Podemos, de ce que nous sommes appelés à être et de ce pourquoi nous avons intégré les institutions. Vous êtes INDISPENSABLES.

Et merci encore à ceux qui n’ont pas su ou pas voulu me comprendre ; à ceux qui ont tenté de manipuler mes mots ou ont essayé de m’offenser. Ils m’ont rendue plus forte et plus tolérante.

Je souhaite bon vent à Podemos : il est toujours le seul espoir de changement pour des millions de personnes de ce pays. Bien qu’à une autre place, je défendrai toujours l’idée que nous arrivons dans les institutions pour être courageux et non pas seulement pour démontrer que « nous gérons mieux qu’eux » ni pour « paraître responsables ». (2) Il y a là, pour nous, un gros enjeu : le peuple travailleur et simple qui, en ce moment, vit très mal sa situation, risque d’adhérer au discours démagogique de l’extrême droite fasciste qui lui fera miroiter la « solution » à ses problèmes. Des milliers de travailleurs ont rempli hier le palais de Vistalegre (3) à Madrid pour écouter un message raciste et xénophobe se présentant comme la « réponse » à ses problèmes de classe. Devant ce phénomène dangereux qui progresse imparablement, nous avons l’obligation d’offrir à la majorité sociale qui paye les conséquences de cette escroquerie appelée crise et des politiques corrompues et misérables du bipartisme, une alternative radicale de gauche.

Voilà les raisons pour lesquelles je souhaite à Podemos bonne chance. Mais aussi de faire preuve de hauteur de vue et du courage nécessaire pour affronter la responsabilité historique qu’il a.

Je vous embrasse, nous continuons !

(1) Inigo Errejón, le grand battu du dernier congrès de Podemos mais qui, repêché par Pablo Iglesias,  a été désigné candidat à la présidence de la Communauté de Madrid, dans une primaire à laquelle Anticapitalistas, un courant fortement implanté dans le secteur, dont est membre Lorena Ruiz-Huerta, a refusé de participer car elle répondait à une logique d'appareil totalement déconnectée des pratiques de luttes qui se mènent dans la région madrilène.

(2) Pour Lorena Ruiz-Huerta, Podemos "a progressivement abandonné ses premières positions". "On ne peut pas faire avec le PSOE. Ce n'est pas le "oui, on peut" ["Sí se puede", le célèbre slogan de la PAH, l'association de lutte contre les expulsions de logements, repris par Podemos]. C'est par un discours bien distinct de celui du PSOE, dans l'unité avec les mouvements sociaux, que nous pourrons gagner les élections. A défaut, l'extrême droite va occuper le champ de la désespérance sociale. Podemos n'aura pas la possibilité de gouverner s'il ne revient pas à l'essence de ses origines".

(3) Le symbole est fort, le palais de Vistalegre, célèbre pour avoir rassemblé des milliers de personnes enthousiastes lors des congrès de Podemos, était rempli, ce dimanche, par 10 000 personnes ayant répondu à l'appel du parti fasciste Vox, des milliers d'autres restant à l'extérieur. Ce parti bénéficie de la réactivation du franquisme latent que la démocratie espagnole a accepté, via une amnistie des partisans de la dictature, pour faire Transition pacifique avec elle. C'est peu dire que la droite espagnole (PP et Ciudadanos) est de plus en plus polarisée par les thèses de ce groupe violemment anticatalaniste et et antimigrants.

Précision : on lit ce soir dans El Nacional.cat que le Palais de Vistalegre a une contenance de 20 000 personnes et que donc Vox a été loin, au contraire de ce qu'a écrit la majorité des médias espagnols, d'avoir rempli la salle (sans parler des milliers qui seraient restés dehors !). La preuve par ces deux photos : la première, celle du meeting de Vox dimanche, la seconde, au même endroit, totalement rempli, lors d'un meeting pré-électoral du PSOE en 2008. Il n'y a pas photo ! Alors d'accord, ce ne fut pas le raz-de-marée facho annoncé mais 10 000 cela reste inédit dans l'histoire de la démocratie espagnole... Cela laisse du temps pour trouver les marques pour stopper ce qui semble être, de toute façon, une dynamique inquiétante. Mais ça urge !

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La lettre de démission de Lorena Ruiz-Huerta (en espagnol)  sur le site de eldiario.es

Lire aussi, l'article : Lorena Ruiz-Huerta deja Podemos y la Asamblea de Madrid: "Ya no comparto este proyecto" ("Je ne partage plus ce projet")

Traduction Antoine Rabadan

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