Déconstruire le mythe national

Extraits du texte de l'historienne Suzanne Citron Identité nationale et histoire de France: déconstruire le mythe national.

L'imaginaire révolutionnaire de la nation française repose sur deux paradigmes : une entité originelle, une mission universelle. Le français est la langue de l’élite élevée dans les collèges, c’est celle des députés et pour eux la langue de la Révolution. Disciples de Rivarol, ils méprisent les autres langues de France – des « patois » – et confient à l’abbé Grégoire une enquête qui aboutit à un Rapport sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir les Patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française. Le brave abbé, abolitionniste sincère de l’esclavage et défenseur de l’intégration des juifs, n’était pas loin, sur le plan de la langue, de partager les convictions d’un Barère, affirmant devant la Convention :

Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand… La Contre-révolution parle l’italien et le fanatisme parle basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreurs.

Le deuxième paradigme, fondé, lui aussi, sur l’idée de supériorité, est celui de la nation porteuse de l’universel, messie du genre humain. Vision sacralisante de la Révolution que Robespierre exaltera dans ses derniers discours et qui sera celle d’un Michelet, celle de l’historiographie républicaine incarnée dans le petit Lavisse, le manuel phare du récit national. [...]

L’historiographie scolaire républicaine est un collage. Un peuple gaulois s’impose comme peuple originel de la nation. Le best seller d’Amédée Thierry (frère d’Augustin), Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’entière soumission de la Gaule à la domination romaine (1828, nombreuses rééditions), fait autorité. Michelet, Henri Martin s’y réfèrent. L’histoire nationale, en amont de l’historiographie royaliste entièrement récupérée, postule désormais le peuple gaulois et la Gaule comme fondement de l’identité originelle.

- Outil de la francisation l’histoire scolaire induit une identité dans laquelle républicanisation et nationalisation se superposent dans une idéologie qui fleure le nationalisme. La nation française est ethnicisée par les ancêtres gaulois qui occultent le caractère multiculturel du passé français et qui, dans le présent, contribuent à faire de l’immigration un « lieu de non-mémoire » selon la formule de Gérard Noiriel (Le Creuset français, Seuil, 1987). Enfin, autant et peut-être même plus que dans les autres histoires nationales, la France, et donc l’État-nation, sont essentialisés. La France est « une âme et une personne » (Michelet), à laquelle la Révolution a confié une vocation messianique. Le sens de l’histoire est dans les agrandissements territoriaux et les accroissements de pouvoir de l’État-nation. [...]

La redécouverte, dans les années 1980-1990, des crimes d’État occultés (Vichy et les Juifs, la torture en Algérie), les nouvelles dimensions de l’histoire humaine (post-colonialisme, mondialisation, écologie), le retour des mémoires refoulées et les revendications qu’elles entraînent légitiment un travail de déconstruction-reconstruction de l’historiographie nationale héritée du XIXe siècle et que les remous du XXe siècle ont lézardée. L’identité nationale n’est pas une essence figée dans le genre de vision que l’actuel Président de la République avait voulu suggérer dans ses discours de campagne écrits par Henri Guaino. (voir sur ces discours le texte du CVUH — comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire — et l’ouvrage collectif, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008).

En ce printemps 2011 la question de la nation et de son récit est à nouveau implicitement posée par l’islamophobie qui se glisse insidieusement derrière les proclamations d’une laïcité transmuée en dogme, pas seulement par Marine Le Pen et dans la perpétuation d’une phobie anti-immigrée.

La nation n’est pas une essence surgie du fond des âges et son récit transmis par l’école républicaine n’est pas un texte sacré, un tabou intouchable. La nation est une construction, un devenir, une dynamique, une suite d’interactions. Elle exige, pour demeurer vivante, de perpétuels réajustements de son récit et l’aggiornamento de son enseignement, quitte à bousculer les institutions et les représentations qui les ont engendrés et formatés.

Suzanne Citron

L'intégralité du texte est à lire ici

 

 

 

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