Montpellier "ville Potemkine" de la Françafrique ?

Macron maintient les bases de la main-mise néocoloniale de la France sur l'Afrique. Le sommet Afrique-France prévu à Montpellier ne déroge pas à cette organisation de la dépendance de l'une par la domination de l'autre. Mais le macronisme a plus d'un tour dans son sac pour faire écran, via la com', à sa dépendance suractive vis-à-vis des intérêts des castes privilégiées ici et là-bas.

Pourquoi proposer l’annulation du sommet Afrique-France de Montpellier des 8, 9 et 10 juillet ? 

Montpellier « ville Potemkine » de la Françafrique relookée, c’est non !

Pour la 28e édition de ce type d’événement, nous assistons à la mise en place d’un dispositif de communication spécifique en direction du grand public. Tant du côté de la présidence de la République que de la mairie de Montpellier ou de la Métropole, il n’y en a que pour « la société civile » des deux côtés de la Méditerranée censée être au cœur de l’opération : à travers le rôle qu’y joueront « les entrepreneurs, les intellectuels, les chercheurs, les artistes, les sportifs, etc. [mais aussi] les diasporas franco-africaines et la jeunesse de France » (Montpellier Méditerranée Métropole), c’est rien moins que « le caractère unique des relations entre l’Afrique et la France : le lien humain » qui s’en trouvera nourri (sic). Le tout est enrobé d’allusions appuyées au « partenariat d’avenir avec l’Afrique » et au « rayonnement de ses acteurs économiques, culturels, universitaires ».

La talon d’Achille de la com’, car il s’agit bien de cela, c’est que, trop sûre de son habileté à mettre le paquet afin de s’imposer dans les esprits, même les plus « résistants », elle sursature vite le message et ses médias dérapent vite vers la médiacrité communicationnelle. Ainsi, dans ces discours « vendant » l’opération Afrique-France, le trop-plein des mots creux, doit attirer notre attention sur le grossier travail d’ellipse qu’ils cherchent à organiser sur l’Afrique et la nature des relations de la France avec elle, avec, en corollaire, ce qu’il faut qualifier d’incitation à l’amnésie, le tout formant une mystification de grande envergure.

La réalité africaine et, plus particulièrement, celle des peuples mêmes d’Afrique ne méritent, en aucune façon, d’être réduits littéralement au statut d’objet, avec ce que cela dit, sous le vernis de l’humanisme de pacotille des promoteurs du sommet, des continuités des discours et mentalités coloniales : l’ordre du discours des communicants aujourd’hui tient de l’ordre des discours et des réalités de l’exploitation coloniale, par leur commune capacité à faire l’impasse, chacun à sa façon, sur le droit desdits peuples à devenir sujets souverains de ce qui se fait et se dit en Afrique, sur l’Afrique.

Ce qui se fait au nom de l’amitié et de la coopération franco-africaine a nom : déformation des économies autochtones les détournant de la satisfaction des besoins locaux pour accroitre leur dépendance vis-à-vis du marché mondial, famines, exploitation sauvage au profit des multinationales françaises, paupérisation extrême, opérations militaires contre le danger djihadiste qui autorisent des massacres de populations étrangères au djihadisme, délabrement des services au public (santé, éducation, etc.), violences spécifiques faites aux femmes, lourd endettement, sans fin, totalement illégitime, soutien politique, financier et militaire français aux dictatures et autres régimes parlementaires autoritaires, corruption des élites, répression barbare des oppositions, etc.

Ce sont ceux-là les mots que l’on veut faire oublier par l’imposition des mots préformatés des idéologues missionnés pour que se crée l’illusion de la fraternité des peuples français et africains. Fraternité qui ne saurait exister quand elle est kidnappée par les gouvernants et les politiciens qui leur sont inféodés. Et cela aux fins de perpétuer la domination française et la dépendance africaine hier coloniale, aujourd’hui néocoloniale dans une continuité politique, économique et sociale prégnante sous la discontinuité des (apparences des) indépendances africaines.

Rappelons deux événements récents qui devraient suffire à faire sauter la chape de mystification qui préside à la préparation de ce sommet de Montpellier : en premier lieu le récent rapport sur le génocide au Rwanda (rapport Duclert) qui, et cela seul devrait suffire à révéler la volonté de « nos » élites néocoloniales de ne pas voir le maintien de leurs privilèges en Afrique affectés par la révélation des monstruosités sur lesquels ils reposent, aura permis que, 27 ans après les événements tragiques du Rwanda soit établie auprès du grand public, quoiqu'en se refusant à parler de complicité (1), la responsabilité de la France…de François Mitterrand dans ledit génocide. En second lieu, la participation, le 23 avril dernier, d’Emmanuel Macron, seul chef d’Etat occidental présent, aux obsèques du tchadien Idriss Déby, « l’indispensable dictateur de Paris » (L’Humanité), et soutien du putsch militaire, consécutif à ce décès, emmené par son fils (lire ici).

On raconte qu’à la fin du 18e siècle, la visite de la Crimée par l’impératrice russe Catherine II fut précédée de l’érection de façades luxueuses en carton pâte destinées à masquer la misère sévissant dans les lieux visités. Cela a donné naissance à l’expression de « villages Potemkine » du nom du ministre ayant eu l’idée de cette mise en scène. Réalité historique ou pas, l’expression a fait florès. Ne laissons pas que Montpellier devienne une « ville Potemkine » escamotant, par la magie des mots de la moderne propagande, la com’ macronienne, la réalité de l’exploitation et de l’oppression des peuples d’Afrique dont la France reste l’active complice et bénéficiaire dans son « pré carré » francophone ! Ce qui se vérifiera bientôt, mais bien plus discrètement, dans cet autre sommet du 18 mai entre chefs d’Etat, avec au menu, les questions clés du (faux) partenariat Françafrique, volontairement décroché de celui de Montpellier afin que, par celui-ci, en l’absence de ces imprésentables chefs d’Etat africains, opère l’extraordinaire esbroufe de la culture par-ci, de l’amitié franco-africaine par-là, etc.

Quelle involontaire ironie que le grand concert des jardins du Peyrou, dont on nous dit à La Gazette de Montpellier que le maire-président de la Métropole se réjouit qu’il soit, cela ira droit au cœur de tous les Africains, un superbe … « coup de pub » pour la ville, se tienne, le 9 juillet, probablement sous l’égide du festival électro de Radio France au nom improbable, tenez-vous bien, de Tohu-Bohu (étymologiquement, dans La Genèse, « chaos primitif » et, depuis lors, confusion !).

Soutenons la demande d’annulation de ce sommet qui, sommet de confusion, ajoute aux souffrances séculaires des Africain.e.s l’insulte de les réduire à être les figurant.e.s de l’indécente mise en scène d’une fraternité des peuples contredite en tous points par les funestes réal-politique et réal-économie françaises.

 

Antoine Rabadan (signataire de l'appel pour l'Annulation du sommet Afrique-France de Montpellier)

(1) Un rapport américain, établi à la demande du Rwanda en 2017, parlait, lui, clairement, de participation de hauts responsables français à « l’élaboration de l’idéologie génocidaire » visant les Tutsis  : "Alors que Paris s’engage massivement aux côtés du régime en place à partir de 1990 pour contrer le Front Patriotique Rwandais (FPR), une rébellion formée par des réfugiés tutsis aujourd’hui au pouvoir à Kigali, ce premier rapport accusait de «hauts responsables français» d’avoir participé à «l’élaboration de l’idéologie génocidaire en définissant l’ennemi, non pas en tant que FPR, mais comme Tutsi». En bref, d’avoir embrassé la logique du régime en place, qui considérait tous les Tutsis comme des «complices» de la rébellion, justifiant ainsi les exactions à leur égard. Et notamment déjà des massacres annonçant le génocide. Or, malgré ces dérives inquiétantes, constatait encore ce premier rapport, «les autorités françaises ont continué à faciliter les livraisons d’armes» au régime qui orchestrait la terreur."  (https://www.liberation.fr/international/afrique/rwanda-un-nouveau-rapport-sur-le-role-de-la-france-20210419_7VTNP5ILK5BCZK3WRKZK4ZR5TQ/)

Les signataires de cet appel organiseront le 19 juin un colloque réunissant des personnalités diverses soutenant l'appel à annulation. Nous vous en dirons plus dès que les derniers préparatifs auront été bouclés. Voici en attendant ce qui est acté :

. les interventions se feront autour de trois tables rondes sur les thèmes cités :

-économie/monnaie/extractivisme

-migration

-interventions militaires.

. les intervenants prévus à ce jour :

  • Aminata Traoré pour les opex (opérations extérieures de la France en Afrique), en distanciel.

  • Kako Nubukpo qui organise un colloque sur la monnaie et le franc CFA les 25 et 26 mai à Lomé. En distanciel aussi.

  • Saïd Bouamama spécialiste des relations néocoloniales.

  • Nicolas Sersiron, auteur de "dette et extractivisme" et ancien président du CADTM France (Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde).

  • Nous souhaitons que la question du traitement des ressortissants africains et des migrant⋅es en France soit abordée avec le Collectif Sans-Papiers 34.

A suivre...

Pour retrouver plus d'infos sur ce Sommet et soutenir notre appel :

https://www.facebook.com/Sommet-France-Afrique-%C3%A0-Montpellier-cest-non-100155935542941

     

Billet modifié le 112 mai 2021.

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