Télescopage de l'histoire : 2020, crime djihadiste, 1961, massacre colonial...

Confrontés à une violence et à une horreur dont témoigne l'attentat de Conflans mais dont témoigne aussi, pourquoi l'oublier, l'histoire, y compris contemporaine, de la France, de son Etat, de sa République, trouvons bienvenu qu'Arte ait fait retour, le 11 octobre dernier, peu de jours avant cet attentat, dans sa série "Quand l'histoire fait date", sur ce "17 octobre 1961, un massacre colonial".

Remarquablement accompagné par le commentaire de l'historien Patrick Boucheron, le rappel méthodique, en seulement 27 minutes, de ce que furent ces terribles moments d'une répression exactement désignée coloniale au coeur même de la capitale française, devrait aider à mieux nous situer face à la tragédie de Conflans qui a eu lieu 5 jours seulement après la diffusion de cette émission. Non pas évidemment pour que, selon une aberrante et ignominieuse phrase de Manuel Valls quand il était premier ministre, expliquer revienne à un peu (sic) excuser le crime commis contre l'enseignant Samuel Paty.

Seulement, et c'est beaucoup, pour que, selon les mots implacables de l'historien, le crime de 1961 commis par la République française contre des Algériens, musulmans faut-il le préciser, et les liens que ce crime conserve, malgré son oubli organisé, avec le présent, et je le pense, avec l'actualité, évitent que l'on ne travestisse, en instrumentalisant la sidération provoquée par cet attentat, ce que fut et qu'en quelque sorte est encore également cette République aussi moderne et civilisée qu'elle se proclame ou se sous-entende. La République attaquée, comme on nous l'a dit et redit, à travers cet enseignant, participe en effet, incontournablement, de son histoire coloniale dont il faudrait aussi dire et redire avec ledit historien, qu'elle n'a rien soldé de ce qu'elle a commis ce jour-là. Lequel jour a, par exemple, à voir, aussi incroyable que cela paraisse à certaines consciences amnésiques ou ignorantes avec Vichy !     !

Avec l'irruption de l'horrible le 16 octobre dernier, on ne peut pas ne pas essayer, après avoir visionné la vidéo, de comprendre comment l'horrible du 17 octobre 1961 lui donne, quasi exactement à 59 ans de distance, un éclairage permettant de commencer à replacer le premier, pour emprunter une heureuse image de Derrida, dans un cercle ouvert, celui de la raison analytique, historienne mais aussi politique, qui (r)établit des continuités, par-dessus les discontinuités entre périodes et événements, entre les discriminations, ségrégations, humiliations, stigmatisations, répressions et autres relégations subies à travers le temps par les musulman.e.s de France. Un éclairage favorisant une échappée hors du cercle de fer, rougi, de l'émotion/commotion inévitable dont il est cependant impératif qu'elle se dégage au plus vite de l'injonction dépolitisante à rester refermée sur elle-même. Par où se répand le poison de la phobie, de la suspicion et in fine de la criminalisation, par amalgame plus ou moins sournois et à connotation raciste, avec le terrorisme, aux dépens d'une population pourtant majoritairement dotée d'une résilience à toute épreuve face aux avanies "républicaines" qu'un nombre croissant de ses membres endurent.

Un grand merci à Arte pour qu'en une bien involontaire et terrible anticipation de quelques jours, elle nous ait donné une formidable leçon d'histoire articulant la dialectique, intelligemment déployée par Patrick Boucheron (1), du télescopage du passé et du présent avec celui de l'oubli et de la mémoire, par où il ne dépend que de nous que soient déjouées les récupérations politiciennes, parfois haineuses, et caporalisantes, des ébranlements profonds que produisent en nous tel ou tel terrifiant événement.

Antoine

"L'oubli laisse des traces" "L'oubli laisse des traces"

 Cliquer ici pour visionner l'émission

Visionnage sur le site de la chaîne jusqu'au 16 décembre. Rediffusion le 12 novembre à 3h40 (à vos "magnétoscopes").

 

(1) Ce que j'écris dans ce billet ne vaut pas caution de tout ce qu'écrit ou dit Patrick Boucheron qui a provoqué parfois des controverses entre historiens, certaines touchant directement à la politique. Mon texte s'assume "local" ou "sectoriel" : c'est le Patrick Boucheron analyste d'un événement précis avec ses ramifications historiques qui est et reste l'objet de mes remarques et qui me fait dire qu'ici il parle "juste", que ses propos incitent au moins à prendre du recul sur l'événementiel du moment qui vous cogne au visage. Pas plus, mais, pardon de répéter ce que j'ai dit plus haut, c'est beaucoup... Par ailleurs, c'est moi qui prends la responsabilité de rapprocher ce qu'il dit et ce que je lis de l'événement traumatique que nous savons. N'oublions pas que n'est pas rare le paradoxe qu'un historien, parfois, plus vaguement, un "lettré", pris par la logique analytique de son objet et piégé heureusement par la mise en oeuvre rigoureuse de sa méthodologie disciplinaire ou simplement intellectuelle, se mette en porte-à-faux vis-à-vis de ses propres références politiques ou idéologiques. 

Pour que nous prenions du recul aussi vis-à-vis de Patrick Boucheron lui-même, en particulier quand il s'exprime sur l'actualité, voici ce qu'a écrit, avec une certaine sévérité, un autre historien important à propos de son positionnement sur les Gilets Jaunes :

« En réalité, ce n’est pas l’historien mais le citoyen Patrick Boucheron, qui s’est exprimé ce matin-là à propos des gilets jaunes. Son point de vue est celui que partage aujourd’hui une grande partie des élites intellectuelles. Pas un mot de compassion pour la misère sociale que ce mouvement a révélée; pas un mot pour condamner les violences policières qui ont profondément choqué l’opinion (et qui ont été dénoncées par Amnesty International). En revanche, Patrick Boucheron – qui a voté en 2017, au premier et au deuxième tour pour l’actuel président de la République – déplore l’obsession des gilets jaunes qui haïssent Macron. Il relativise leur révolte en disant que «la France n’est pas le pays le plus malheureux du monde», que les inégalités y sont moins fortes qu’ailleurs, etc. Dans le même élan, il apporte tout son soutien au «grand débat» qu’a lancé Emmanuel Macron. Son réquisitoire est encore plus sévère quand il évoque les universitaires qui sont intervenus dans les médias pour analyser le mouvement des gilets jaunes. Présentant ses opinions politiques comme des constats scientifiques, il n’hésite pas à affirmer que «l’émeute en elle-même n’est pas émancipatrice». On aimerait savoir sur quelles recherches, le professeur du Collège de France s’appuie pour aboutir à une conclusion aussi générale et aussi péremptoire. Est-ce que cela signifie, par exemple, que la Révolution française n’a pas été émancipatrice? A l’encontre des nombreux travaux publiés récemment par la nouvelle génération des historiens de cette période, Patrick Boucheron cherche-t-il à réhabiliter l’interprétation libérale de François Furet qui affirmait que toutes les révolutions débouchent sur le totalitarisme ? Boucheron a beau affirmer, à un autre moment de cet entretien: «Je ne suis pas le censeur des usages de l’histoire», il s’exprime en réalité comme le Fouquier-Tinville de la discipline. » (Patrick Boucheron : un historien sans gilet jaune.)

Billet modifié le 11 novembre 2020 à 11h18.

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