L'Espagne et sa justice sous le regard sévère d'un spécialiste du Droit

A l'avant veille que tombe la sentence du procès des indépendantistes catalans, un spécialiste du Droit espagnol analyse au scalpel ...la "toxicité" d'une Justice espagnole dont la Transition démocratique des années 70-80 et ce qui s'en est suivi jusqu'à ce jour, montrent comment elle s'est trouvée dotée de pouvoirs politiques mettant en cause les libertés fondamentales.

"La justice est ce qui s’est le moins « constitutionnalisé » quand s’est faite la Constitution."

Dans la dense entrevue qu'il a accordée au site catalan ElNacional, l'historien du Droit Bartolomé Clavero analyse de façon très critique le fonctionnement et les prises de décision des trois hauts tribunaux espagnols que sont le Tribunal Constitutionnel, le Tribunal Suprême et la Audiencia Nacional. Dans la grille de compréhension qu'il fournit, il revisite ce que cette réalité judiciaire doit à une Transition à la démocratie, dans les années qui ont suivi la mort de Franco, et à sa volonté de maintenir quasiment intact le personnel de ces institutions par lesquelles la dictature disait son Droit avec son cortège d'arbitraire, d'emprisonnements politiques et de couverture juridique des tortures et des assassinats pratiqués par les corps répressifs dudit régime.

Pour ce spécialiste du droit ce que font et disent aujourd'hui ces tribunaux ont, sans aucun doute possible, à voir avec ces continuités dictatoriales entérinées par la démocratie espagnole et condensées dans ce qu'il convient d'appeler une culture judiciaire "toxique". Le verdict est sans appel : "Le type de justice qui s’est mis en place dans l’Espagne de 1978 est plus propre à une dictature qu’à une démocratie… Le modèle judiciaire espagnol vient du fascisme et, même s’il copie des choses du système français, il produit des résultats différents de ceux de la justice française, justement parce qu’il vient du fascisme." Ce qui en surprendra plus d'un est l'affirmation que, par sa filiation avec la culture franquiste, la Justice espagnole mais aussi les partis qui se réclament, comme elle, de la fidélité absolue à la Constitution de 1978, l'ont en fait défigurée, dégradée jusqu'à la rendre méconnaissable par ce qu'ils lui font assumer comme mesures contradictoires avec les valeurs de liberté et de démocratie qui la ... constituent. Voilà une thèse qui appelle une réflexion sérieuse mais qui me semble faire l'impasse, entre autres choses, sur l'absence d'un processus constituant digne de ce nom dans ces temps de ladite Transition. Je renvoie à ce propos à cet article sur la Constitution espagnole où j'aborde modestement cette question : Lecture critique de la Constitution espagnole à la lumière de la Catalogne

Alors qu'il est annoncé que la sentence du procès des responsables indépendantistes catalans devrait tomber lundi prochain, la lecture des lignes qui suivent ne peuvent que nous aider à nous préparer à la nécessaire mobilisation des démocrates européens pour rejeter toute condamnation des prisonniers politiques catalans et demander leur mise en liberté immédiate.

Antoine

B.Clavero : « Le Tribunal Suprême est un élément toxique, corrupteur du système constitutionnel »

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Gustau Nerín
Barcelone. El Nacional, 10 octobre 2019

Bartolomé Clavero, professeur émérite en Histoire du Droit de l’Université de Séville, vient de publier Constitution à la dérive. Imprudence de la justice et autres infractions (Constitución a la deriva. Imprudencia de la justicia y otros desafueros, éditions Pasado & Presente). Clavero présente, dans ce livre, un ensemble de textes où il critique sévèrement les pratiques judiciaires ayant cours en Espagne, et qui se distingue particulièrement par sa critique du Tribunal Constitutionnel, du Tribunal (ou Cours) Suprême et de la Audiencia Nacional.

C’est quoi Constitution à la dérive ?

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C’est un livre dans lequel je me concentre sur les deux problèmes névralgiques de la justice espagnole : la question nationale et l’impunité du franquisme, un élément toxique de la justice espagnole. Il y a un chapitre sur la discrimination de genre qui démontre que le Tribunal Constitutionnel en est venu à la soutenir : la sentence sur la succession féminine régissant les titres de noblesse serait pittoresque si elle n’était le reflet de la culture autoritaire du Tribunal Constitutionnel. J’aborde aussi le problème de la corruption qui porte gravement atteinte aux droits des citoyens. La dernière partie du livre est consacrée à l’analyse juridique de ce qu’a été la monarchie. Ce qui y est expliqué ce n’est pas l’histoire de politique fiction que l’on nous a régulièrement racontée…

La justice espagnole se refuse à juger le franquisme, quels arguments avance-t-elle ?

Plus que des arguments ce sont des excuses. Le problème de fond c’est que, durant la Transition, il s’est crée une culture reposant sur l’idée que la base de la démocratie était l’amnistie. C’est la raison pour laquelle il n’y avait place pour aucune investigation sur le franquisme, ni judiciaire, ni politique, ni économique. Les tribunaux ont donné des excuses, seulement des excuses. Les tribunaux supérieurs, lorsqu’ils ont avancé des argumentations pour refuser toute investigation sur le franquisme, ne l’ont pas fait en termes juridiques mais politiques. Ils utilisent les arguments qu’utilisent aussi les médias ou les partis, du type « il ne faut pas rouvrir des blessures »… Si l’on se penche sur les arguments avancés par les tribunaux, nous ne trouvons pas des raisonnements strictement juridiques…Ils disent la même chose que les forces politiques les plus « continuistes » (1).

« Dire aux gens que la Transition […] a été un modèle pour le monde entier, c’est littéralement se payer leur tête »

Est-ce que les droits des victimes du franquisme et des groupes d’extrême droite ont été respectés ?

En aucune façon. En Espagne c’est la culture « constitutionnelle » des partis « centraux » qui s’est beaucoup imposée. On nous a répété, jusqu’à plus soif, que la Transition a été un exemple et un modèle pour le monde… C’est se moquer des gens. Si, en réalité, on compare notre transition avec celle des latinoaméricains, qui ne sont certes pas exemplaires, celles-ci l’emportent haut la main, largement haut la main. Leur processus n’a rien à voir avec l’impunité qui s’est imposée ici. Et cela s’est mieux fait aussi en Europe de l’Est. L’Espagne est un cas très singulier. L’Espagne est le second pays au monde, après le Cambodge, pour ce qui est du nombre de morts [fusillés par les franquistes] enterrés dans des fosses communes. Et ce n’est pas tout, elle n’a pas le moindre projet que la situation change. En Espagne les descendants des victimes n’ont pas le droit de saisir la justice.

Dans Constitution à la dérive vous critiquez aussi l’absence de justice envers les victimes du colonialisme.

Bien que j’en parle peu dans ce livre, je trouve préoccupant le négationnisme concernant les responsabilités coloniales de l’Espagne et de la monarchie espagnole, qui se légitime par sa continuité avec la monarchie antérieure (2). L’amnésie de l’Etat constitutionnel espagnol par rapport au franquisme a créé une culture qui se rattache au négationnisme colonial. Il est probable qu’un livre critique envers ceux qui contestent l’empire (3) n’aurait pas eu autant de succès commercial et politique dans un milieu qui n’aurait pas été aussi colonialiste. Des livres comme celui-ci existent dans d’autres pays mais de façon marginale, sans être intellectuellement pris au sérieux… C’est de la littérature de bas étage… Ici, les hommes politiques en recommandent la lecture.

« Le Code Pénal [espagnol] peut dire ce qu’il veut, il est de rang hiérarchiquement inférieur par rapport aux responsabilités qu’établissent les conventions internationales »

Pourrait-on faire plus que ce qui est fait pour combattre la corruption ou est-ce que la corruption est, comme disent certains, inévitable ?

Bien sûr qu’on le pourrait. Et qu’on le devrait. Le scandale dans cette culture judiciaire si dégradée tient au fait que la corruption ne scandalise même plus. Anormal est le mépris systématique, de la part de la justice espagnole, envers les traités internationaux qu’elle a ratifiés et qui font partie du corpus judiciaire espagnol, dont certains portent sur la responsabilité collective et seraient applicables à la question de la corruption. On aurait dû appliquer les traités internationaux dans l’affaire Gürtel (4). Le Code Pénal [espagnol] peut dire ce qu’il veut, il est de rang hiérarchiquement inférieur par rapport aux responsabilités qu’établissent les conventions internationales ». Il y a une culture juridique qui est très prégnante dans le Tribunal Constitutionnel, dans le Tribunal Suprême et dans la Audiencia Nacional et qui escamote ces aspects, elle ne se sent pas concernée par ce qu’établissent les traités signés.

Dans Constitution à la dérive, vous accusez, à plusieurs reprises, le Tribunal Constitutionnel de prendre d’abord une décision politique et de l’argumenter ensuite juridiquement.

C’est, pour moi, clair et c’est archiconnu de tous les spécialistes du Droit Constitutionnel. Mais c’est caché, presque sans que l’on ait conscience que cela relève de la complicité. Le fait de reconnaître la façon qu’a le Tribunal Constitutionnel d’agir entraînerait pour la justice un discrédit et contaminerait tout le système judiciaire espagnol. C’est là le problème : on continue à parler d’une justice exemplaire… Le Tribunal Constitutionnel, le Tribunal Suprême et la Audiencia Nacional sont des éléments toxiques, corrupteurs du système constitutionnel espagnol. Pour commencer, la Audiencia Nacional n’a pas sa place dans la Constitution. Que s’est-il passé ? Simplement ceci : on a assuré la continuité du franquiste Tribunal de l’Ordre Public (TOP). La Audiencia Nacional s’est beaucoup renforcée, elle a même plus de compétences que n’en avait le TOP. Et le Tribunal Suprême, si l’on suit la Constitution, ne pourrait pas avoir les compétences dont il jouit. On lui a attribué des compétences d’unification du droit qui n’ont pas place dans la Constitution.

« Le Statut Catalan [d’Autonomie] de 2010 récupérait le meilleur de l’accord fondamental institué dans la Constitution »

Croyez-vous qu’au jour d’aujourd’hui la Constitution a encore quelque valeur ?

Que cela nous plaise ou pas, le mieux serait que l’on récupère la Constitution de 1978 dans un sens « régénérationniste » (5), telle qu’elle avait été conçue, car beaucoup de choses ont été perdues depuis ce temps. Si on permettait à la Constitution de bien se déployer, la Audiencia Nacional n’y aurait pas de place, le Tribunal Constitutionnel devrait devenir tout à fait autre chose, il ne devrait pas y avoir des autonomies [judiciaires] égales pour tout le monde, les tribunaux supérieurs des autonomies devraient être différents… Le Statut catalan [d’Autonomie] prenait en compte quelque chose de tout cela mais il a été liquidé… Il récupérait le meilleur de l’accord fondamental institué dans la Constitution, l’accord entre les nationalismes espagnol, basque et catalan. L’effort qui avait été fait en Catalogne avec le Statut était très abouti mais il a été attaqué et détruit par les Cortès (6) emmenées par Monsieur Alfonso Guerra [ex vice-président et député socialiste, virulent anticatalaniste], qui se proposait d’arranger le problème catalan, et par la sentence du Tribunal Constitutionnel [qui a supprimé des parties essentielles dudit Statut] qui était une bombe à retardement. Après cela, tout ne pouvait qu’empirer. On ne pouvait pas prévoir comment allait évoluer la situation mais il était évident qu’elle allait aller de mal en pis.

Vous croyez plus en la Constitution que dans le Tribunal Constitutionnel, n’est-ce pas ?

Il n’y a aucun doute là-dessus… Les partis qui se sont succédé au gouvernement espagnol ont fait le choix d’une Constitution qui a peu à voir avec celle de 1978. Celle de 1978 a été détruite par le Tribunal Constitutionnel, le Tribunal Suprême et la Audiencia Nacional. Mais la nature problématique du fonctionnement de la justice espagnole passe inaperçue au milieu du brouhaha politique…

« Ceux qui aujourd’hui se disent constitutionnalistes ne défendent pas la Constitution de 1978 »

Pour vous, donc, les partis qui se proclament « constitutionnalistes » ne le sont pas ?

Ceux qui aujourd’hui se disent constitutionnalistes défendent le constitutionnalisme de 2019, qui est un constitutionnalisme très différent de celui de 1978 et qui a son origine dans une dégradation accélérée de celui-ci. Il suffit d’écouter les hommes politiques antérieurs à ceux d’aujourd’hui, ceux qui participèrent au pacte constitutionnel et qui rappellent que la Constitution qui a cours actuellement n’est pas la Constitution du pacte [de 1978]. Avec le coup d’Etat de 1981 (7), qui n’a pas autant échoué qu’on dit, la Constitution subit un tour de vis, surtout pour ce qui touche à la question territoriale de l’Espagne.

Faudrait-il réformer la Constitution ?

J’ai eu souvent l’impression qu’il faut une réforme en profondeur de la Constitution pour la sauver, non pas de la politique, mais bien de la justice. Mais aujourd’hui une modification sérieuse est impossible. On propose le faux-semblant de la suppression de la discrimination de genre pour l’ordre de succession monarchique (8) ou le projet d’opérer des coupes dans le système des Autonomies. Ce qui, de toute évidence, ne répond pas aux besoins du moment.

Que peut-on faire pour résoudre le problème territorial ?

Il y a en ce moment un territoire espagnol, qui est la Catalogne, où la Constitution est en vigueur mais n’y régit pas la vie politique. Pour donner une solution à cette situation, il faudrait récupérer la Constitution, ce que la Constitution de 1978 avait de bon. Certains ont proposé de récupérer le Statut de 2010 tel qu’il est sorti du Parlement. Ce n’est pas raisonnable. Mais maintenant, avec l’équilibre politique qu’il y a, tout ceci est très compliqué. D’un point de vue pratique, il n’y a pas de recettes en vue…

« Je ne mettrais pas beaucoup d’espoir dans une solution du côté de Strasbourg pour les problèmes politiques généraux de l’Espagne »

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Photo cédée par Pasado & Presente.

Avez-vous confiance dans le Tribunal des Droits Humains de Strasbourg ?

Non. Strasbourg ne peut résoudre, ponctuellement, que quelques affaires concrètes. Le Tribunal des Droits Humains de Strasbourg est très conciliant envers les Etats qui font partie du Conseil de l’Europe. En revanche, la Cour Ibéroaméricaine des Droits Humains, bien qu’elle présente aussi des problèmes, est beaucoup plus efficace, elle est capable de tenir tête aux Etats. Certains croient que l’Europe est le phare de la défense des droits humains qui s’impose aux Etats mais c’est une pure fiction. Je ne mettrais pas beaucoup d’espoir dans une solution du côté de Strasbourg pour les problèmes politiques généraux de l’Espagne, sauf peut-être pour l’un d’eux, si la saisine est bien formulée.

Quelques citoyens pensent que les juges sont réactionnaires et qu’ils agiront en conséquence. Ont-il des raisons d’être méfiants ?

Ce n’est pas un problème de juges réactionnaires. La division entre juges réactionnaires et juges progressistes est très artificielle. La majorité de ceux qui ont fait les pires choses ont le label progressiste, ce sont ceux qui ont d’habitude la plus grande capacité de manipuler (les autres sont plus bourrins, plus directs). Ce qu’il y a de pire dans les sentences du Tribunal Suprême ou du Tribunal Constitutionnel a été signé de la plume de magistrats qui se présentent comme progressistes et qui même se croient progressistes. Il y a une culture juridique nocive qui est le bouillon de culture de ces positions.

Y a-t-il des effluves de franquisme dans la justice ?

La justice est ce qui s’est le moins « constitutionnalisé » quand s’est faite la Constitution. Il y eut bien certain petit détail comme la création d’une juridiction constitutionnelle qui est entre les mains indirectement des partis politiques. Mais le personnel rattaché au pouvoir judiciaire est le même que celui de la dictature. Celui qui était affecté au Tribunal de l’Ordre Public est passé à la Audiencia Nacional. Au cours de la Transition il n’y aucune tentative de limiter la culture franquiste dans le pouvoir judiciaire. On n’essaye même pas d’éviter la continuité des juges franquistes, à part d’enlever les âgés, les plus contaminés par la dictature. Le type de justice qui s’est mis en place dans l’Espagne de 1978 est plus propre à une dictature qu’à une démocratie… Le modèle judiciaire espagnol vient du fascisme et, même s’il copie des choses du système français, il produit des résultats différents de ceux de la justice française, justement parce qu’il vient du fascisme.

« Il y a un travail de sape continue de l’autogouvernement [celui des Autonomies], depuis le siège de la Justice »

Il est fait le reproche, en Catalogne, à beaucoup de juges de souffrir de catalanophobie. Est-ce une façon de voir erronée ?

La catalanophobie est superficielle ; ce qu’il y a c’est beaucoup de phobie de l’autogouvernement. Ce qui est proposé en Catalogne sera rejeté, même si c’est adapté au cadre constitutionnel, comme cela le sera si c’est proposé au Pays Basque… Il y a une culture politique espagnole du XIXe siècle qui explique que le centralisme garantit l’impartialité et la sécurité juridiques que l’autogouvernement détruit. Et comme l’autogouvernement est inévitable, car la société espagnole n’est pas homogène, en face, ils se résignent à l’autonomie mais ils font tout ce qui est possible pour la brider et l’éroder. C’est un travail de sape continue, avec des hauts et des bas, depuis le siège de la Justice, et cela dès que la Constitution est entrée en vigueur. Ce processus passe fréquemment assez inaperçu et est peu contesté. Ce qui se fait depuis le siège des politiques provoque des discussions, des débats… En revanche, ce qui se fait au siège de la Justice est moins visible et, en outre, ne nécessite pas une délibération démocratique qui est incontournable au siège des politiques.

Que pensez-vous du fait que la politique espagnole dépende tellement des décisions de la Justice ?

C’est le plus antidémocratique qui puisse exister dans un système constitutionnel. On a là un problème qui existe aussi dans d’autres pays ayant un système semblable à celui de l’Espagne. Ce sont des systèmes pensés pour limiter la capacité de décision des citoyens.

« La voie juridique peut être très arbitraire. Et il sera difficile de déjudiciariser le problème actuel »

Qu’attendez-vous de la sentence [dite] du procés [processus menant à l’indépendance catalane] qui va tomber dans les prochains jours ?

Je ne sais pas… Je n’ai pas d’information privilégiée… De toute façon, si on me demandait comment on pourrait ramener tout cela à la raison, je n’en ai aucune idée, puisque le problème est maintenant pris dans la voie judiciaire. La voie juridique peut être très arbitraire. Et il sera difficile de déjudiciariser le problème actuel.  La judiciarisation n’est pas une décision des seuls juges mais aussi des forces politiques. Vu sous cet angle, le conflit va s’aggraver.

Cela peut-il aussi déboucher sur des problèmes en Europe ?

Si la sentence tombe avant que le tribunal du Luxembourg n’ait pu se saisir de la question de l’immunité des europarlementaires, cela peut aggraver le problème. A moins que le [Tribunal du] Luxembourg ne se montre pas très conciliant avec les Etats. Nous sommes en train de nous engager dans des voies sans issue qui vont créer plus de conflits que d’apaisements.

Y a-t-il eu atteinte aux droits des personnes mises sur le banc des accusés ?

Si une personne soumise à jugement dans la plénitude de ses droits se présente à l’élection au Parlement de Strasbourg et décroche un siège, le droit qui prime est le droit européen. Et il n’est pas prévu dans le droit européen que, pour devenir parlementaire européen, il faille prêter serment à la Constitution espagnole. Le [Tribunal du] Luxembourg, s’il est un minimum raisonnable, reconnaîtra l’immunité de Junqueras. En réalité, on ne devrait exiger de serment ni pour devenir député européen ni pour rien d’autre, cette exigence est discutable, y compris constitutionnellement parlant.

« Une sentence d’acquittement produirait aussi une réaction imprévisible des pouvoirs de l’Etat »

Pourrait-il y avoir un acquittement des prisonniers ?

Ce qui est demandé en Catalogne, l’acquittement, […] n’est pas pensable aujourd’hui. Une sentence de condamnation provoquera des mobilisations en Catalogne. Mais, d’un autre côté, une sentence d’acquittement produirait aussi une réaction imprévisible des pouvoirs de l’Etat. Le conflit, au point où nous en sommes, est inévitable.

Le pouvoir judiciaire peut-il compliquer une sortie du problème catalan ?

Il y a une histoire masquée de dégradation de la Constitution par la justice espagnole. Quand on regarde la scène politique, on pense qu’avec le dialogue entre forces politiques, la solution serait facile. Mais ce n’est pas le cas, car la scène judiciaire est aussi terriblement corrompue. Le problème maintenant n’est pas seulement politique. C’est ce qui complique tout encore plus.

Traduction et notes : Antoine Rabadan

Article source en espagnol : B. Clavero: "El Tribunal Supremo es un elemento tóxico, corruptor del sistema constitucional" (El Nacional)

  • (1) Néologisme désignant les partisans, pendant la Transition, que des choses essentielles continuent comme avant, tels ceux qui réussirent à faire valoir que le personnel politique, économique, militaire et juridique issu du franquisme pouvait « continuer » de vaquer… « démocratiquement » à ses occupations. Aujourd’hui ce terme peut s’appliquer aux partis qui défendent l’idée de l’intouchabilité d’une constitution qui fut votée sans consultation constituante de la population et, depuis lors (1978), qui, avec l’aval du PSOE et du PP, n’a subi aucun autre changement essentiel que celui de l’article 135 subordonnant toute politique sociale aux contraintes des politiques budgétaires les plus austéritaires !
  • (2) Règnes de Alphonse XII (1857-1885) et Alphonse XIII (1886-1941), l’arrière-grand-père de l’actuel roi, qui fut renversé par la République en 1931 : l’Armée d’Afrique fut décisive dans le putsch qui ouvrit la Guerre Civile et l’ont peut avancer que la cruauté exponentielle déployée par les franquistes contre ceux et celles qui leur résistaient signait l’importation dans la péninsule et les îles espagnoles des méthodes militaires qui furent appliquées pour mater les populations du Maroc que l’Espagne colonisait alors.
  • (3) Probable allusion au livre Imperiofobia y Leyenda Negra [Siruela] (Empirophobie et Légende Noire) de Elvira Roca Barea, paru en 2016 chez Siruela. Ouvrage réfuté, pour son absence de rigueur historienne et un parti-pris ultraconservateur escamotant les données historiques qui contredisaient ses affirmations, par Imperiofilia y el populismo nacional-católico (Empirophilie et populisme national-catholique) de José Luis Villacañas, paru cette année chez Lengua de Trapo.
  • (4) Gigantesque affaire de corruption impliquant, dans des milieux madrilènes et valenciens proches du Parti Populaire (PP, droite libérale-conservatrice), des détournements d’argent public, des passe-droits dans les appels d’offres et des circuits de financement occulte dudit Parti Populaire. Commencée en 2007, la procédure judiciaire ne s’est conclue qu’en 2018 avec la mise en cause du PP, ne condamnant pénalement que des lampistes mais provoquant la chute du gouvernement de Mariano Rajoy.
  • (5) Le régénérationnisme est un courant intellectuel espagnol de la fin du XIX siècle et du début du XXe, qui se donne pour objectif de sortir l’Espagne de la décadence dans laquelle le système dit de la Restauration monarchique plonge le pays : le but est de trouver les voies d’une modernisation capitaliste avancée qui redonne à l’Espagne sa fierté. Le terme « régénérationniste » est ici utilisé dans son sens le plus « rétrospectif », celui de « permettre de régénérer », de faire retrouver, en l’occurrence, à la Constitution, son état premier et non dans le sens « prospectif » que lui donnaient les intellectuels dont il est question ici, celui de faire évoluer l’Espagne vers la modernité.
  • (6) Les Cortès (Cortes en espagnol) sont le Parlement (Congrès des Député-e-s et Sénat).
  • (7) Tentative de putsch du 21 février 1981 par lequel le lieutenant colonel de la Garde Civile Antonio Tejero, à la tête de 200 membres de ce corps armé, avait pris en otage, pendant quelques heures, le Congrès des Député-e-es réuni en plénière. Action isolée exploitée par l’armée franquiste, conservée intacte par la Transition, pour se rappeler au bon souvenir des congressistes et du nouveau gouvernement « centriste » appelé à sortir de cette session parlementaire mais surtout du gouvernement socialiste qui s’annonçait imparablement.
  • (8) La Constitution espagnole donne (comme pour les monarchies monégasque et du Liechtenstein) la préférence à l'homme sur la femme dans l'ordre de succession royale, contrairement à la majorité des monarchies européennes. Un débat avait quelque peu agité les esprits, sous la présidence de José Luis Zapatero, à la naissance du premier enfant du couple royal en 2005, sur la nécessité d'abolir ce qui relevait d'une discrimination de genre que la Constitution elle-même, sur un plan général, ne reconnaissait pas. Les choses en restèrent là et la princesse Leonor, en l'absence de successeur masculin, en quelque sorte par défaut, est appelée à devenir reine d'Espagne. La population a bien d'autres chats à fouetter...

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