(Peut-être) extradé, Puigdemont sourit, l'Espagne grimace !

L'autorisation d'extradition de Puigdemont par l'Allemagne, loin d'être un succès de l'Espagne, lui est un nouveau camouflet spectaculaire ! Comment comprendre cet incroyable paradoxe ?

 

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Les juges du Schleswig-Holstein, qui instruisent le mandat d'arrêt européen lancé par le juge espagnol Pablo Llarena à l'encontre de l'ancien président de la Généralité catalane, viennent de se prononcer favorablement sur l'extradition de celui-ci. Mais ce qui constitue un désaveu terrible envers le juge espagnol c'est que cette décision circonscrit définitivement le cadre judiciaire de l''extradition à l'accusation de malversation et dénie ouvertement que la principale accusation de la Justice espagnole portant sur les délits de rébellion et de sédition en rapport avec la tenue du référendum d'autodétermination du 1er octobre, soit recevable. Or cette décision du Tribunal allemand est contraignante : Puigdemont ne peut plus être jugé en Espagne sous ces deux chefs d'accusation. 

C'est la crédibilité même de la Justice espagnole qui se ressent de ce positionnement judiciaire qui n'est de fait pas simplement allemand mais européen puisque ledit cadre contraignant devient un socle de référence de ce qui a valeur de justice à l'échelle de l'UE ! Mais là où le revers est le plus terrible pour l'Espagne c'est qu'elle est mise en porte-à-faux judiciairement et politiquement sur l'ensemble du dossier du référendum catalan : ses tribunaux se trouvent en effet piégés par l'instruction qu'ils ont engagée contre les membres du Govern catalan emprisonnés depuis plusieurs mois sous la double accusation de rébellion et de sédition qui vient d'être récusée par l'Allemagne pour celui qui serait, pour le dire court, le cerveau de l'opération incriminée. Telle est la situation désastreuse, voire ubuesque, en termes d'image, pour l'indépendance du système judiciaire espagnol : celui-ci est renvoyé dans les cordes de son acceptation de la démarche de judiciarisation du problème pourtant clairement politique posé par la Catalogne. Les attendus du jugement allemand insistent sur l'impossibilité d'imputer les délits de rébellion et sédition tout comme celui de corruption à Carles Puigdemont mais le désaveu infligé au juge instructeur espagnol est surtout lourd d'implications politiques : ce sont en effet le gouvernement du PP, aujourd'hui destitué, mais aussi le PSOE, aujourd'hui au gouvernement, sans parler de ce centre droit extrémiste qu'est Ciudadanos, qui ont fabriqué et propagé les éléments de langage politiques permettant de concrétiser judiciairement l'accusation de rébellion et de sédition et de monter une campagne qui aura culminé avec la destitution d'un Gouvernement et d'un Parlement légitimement sortis des urnes. D'ailleurs de nombreux juristes espagnols mais aussi étrangers, non nécessairement favorables à l'indépendance de la Catalogne, s'étaient émus de la chose.

La droite espagnole, en tout cas, ne se trompe pas sur le sens de la décision du tribunal du Schleswig-Holstein, il s'agit, pour elle, d'une "crapulerie" ("una canallada"), d'une "humiliation" infligée à l'Espagne. A l'opposé, Carles Puigdemont, les organisations catalanistes Junts per Cat, ERC ou encore la CUP se réjouissent ouvertement pour ce qu'ils considèrent comme une gifle monumentale infligée à la justice espagnole mais aussi parce que l'accusation de malversation n'est pas validée sur le fond par lesdits juges : il est simplement reconnu qu'il revient à l'Espagne d'instruire  cette accusation. D'aucuns estiment au demeurant que la base pour la soutenir jusqu'à aboutir à une condamnation est très faible. Au demeurant les avocats de Puigdemont vont faire appel de cette extradition bien qu'a priori il n'y ait plus de recours possible de la décision allemande.

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Le scandale que serait une condamnation pour rébellion et sédition, valant 15 à 30 ans d'emprisonnement, des membres du Govern dans le même temps où leur "chef" ne risquerait qu'un maximum de 12 ans pour malversation, ne pourrait que choquer une opinion publique espagnole (pas seulement catalane, européenne aussi) qui, mauvais hasard pour le régime, voit se profiler un énorme scandale, autour des manoeuvres financières occultes de Juan Carlos, l'ex Roi, père de l'actuel monarque, qui éclabousse l'ensemble de la Maison Royale : la divulgation d'enregistrements, faits à son insu, de Corinna  zu Sayn-Wittgenstein, l'ancienne amante du premier, consultante financière, installée pour les raisons que l'on devine, à Monaco, fait apparaître, pour la première fois avec une telle transparence, comment l'immense fortune de la famille royale est gérée, à travers une invraisemblable série de prête-noms dont ladite amante ou le trésorier du PP condamné pour caisse noire font partie, depuis des décennies (depuis 1974, un an avant la mort de Franco) sur des comptes secrets en Suisse ou dans des paradis fiscaux. Les Panama Papers avaient déjà donné une idée de ce qui se tramait sous le vernis royal. On rappellera ainsi que quatre membres éminents de la famille royale avaient rapatrié quatre millions d'euros (probable petite pointe de l'iceberg) pour bénéficier de l'amnistie fiscale de Mariano Rajoy ! (lire en espagnol : Todos los cabos sueltos de la fortuna de los Borbones llevan a Suiza). Pour avoir une idée concrète de ce qu'était le comportement d'affairiste sans scrupules se cachant derrière le personnage si longtemps magnifié comme l'homme d'Etat exemplaire d'une démocratie espagnole tout aussi exemplaire, on peut relever des propos de Corinna qu'il était intervenu personnellement pour que des contrats soient signés avec la société Nóos de son gendre qui vaut à celui-ci d'avoir été condamné à 5 ans et 10 mois d'emprisonnement, qu'il "purge" dans une prison dorée, pour détournements de fonds publics. On apprend aussi qu'il a exigé une commission "millionnaire" pour avoir permis qu'une entreprise espagnole remporte l'appel d'offre pour la construction d'une ligne TGV (AVE en espagnol) à La Mecque... Enfin, une phrase prononcée dans cet enregistrement devrait frapper les esprits outre-Pyrénées et ailleurs : "Le roi [il régnait à ce moment-là] ne fait pas la distinction entre ce qui est légal et ce qui est illégal" (lire ici).

Au moment où il se pourrait que la justice espagnole se trouve en mesure, en cas d'extradition, d'instruire l'accusation de malversation à l'encontre de Carles Puigdemont, devra-t-elle, pourra-t-elle, voudra-t-elle se pencher enfin sur toutes ces révélations qui ternissent, c'est peu dire, l'image de Juan Carlos et par rebond celle de toute cette famille royale qui jouit d'une fortune si fortement suspecte d'avoir été mal acquise, à savoir aux dépens des finances publiques ? En un moment où c'est au nom de la rigueur budgétaire que le bon peuple est appelé à continuer à se serrer la ceinture !

Si l'on veut bien avoir à l'esprit qu'une malversation est "une faute grave (spécialement un détournement de fonds), commise dans l'exercice d'une charge.", ce dont on accuse Carles Puigdemont et qui, de l'avis de ses défenseurs a peu de chances d'être avéré, n'est rien comparé à ce dont pourrait devoir rendre des comptes Juan Carlos si la Justice espagnole se décidait à opérer autrement qu'elle a fait jusqu'à présent : en Catalogne, comme l'on sait, ou à Madrid en condamnant lourdement pour insultes envers la Couronne espagnole ! Etant entendu que le verrou constitutionnel qui rend le Roi irresponsable pénalement (c'est dire !) et que certains voient jouer en faveur d'un Roi ayant cessé de régner, pourrait amener à ne plus sacraliser une Constitution qui n'a pas fait qu'établir la démocratie en 1978 mais aussi donner une échappatoire à ceux qui, en douce, la déconsidèrent depuis le début. Belle empoignade politique en vue qui, à défaut que l'ex Roi soit traîné devant les tribunaux, pourrait permettre à l'idée républicaine de gagner les esprits (on se rappelle qu'en octobre 2017 c'est une République qui a été votée en Catalogne et abattue par un gouvernement monarchique des plus corrompus appuyé, en première ligne télévisée, par le royal fils de son père ?).

La situation commence à se compliquer pour le nouveau gouvernement socialiste qui a profité jusqu'à présent de l'onde de choc judiciaire qui a fait tomber pour corruption le gouvernement de Rajoy, de l'attentisme d'un mouvement national catalan pris dans une phase de réaccumulation de forces après la défaite du 155 et qui s'en remet, dans l'immédiat, à une Généralité battant le chaud et le froid sur la relance du processus d'autodétermination en explorant la possibilité, probablement sans issue, que l'autodétermination puisse en passer par le dialogue avec le nouveau gouvernement. Plus globalement Pedro Sánchez, dont l'objectif est de gagner du temps pour gagner les prochaines élections (en 2020), devrait se retrouver assez vite sur la corde raide avec quelques annonces sociales ou sur la Mémoire Historique qui ne pèseront pas lourd face à sa volonté réitérée de rester dans la logique d'austérité budgétaire de l'UE. C'est dans ce contexte d'extrême fragilité politique d'un gouvernement mais, plus au fond, d'un régime qui ne s'est pas remis de l'ébranlement de sa légitimité par la révolte indignée de 2011, que viennent de s'allumer deux mèches menaçant de faire exploser les actuels équilibres précaires : l'une dans une périphérie catalane décidément peu encline à rentrer dans le rang d'une simple autonomie, l'autre au centre madrilène même, en son coeur de légitimité institutionnelle, la Maison Royale, par où c'est toute la Transition qui est en train d'être revisitée dans la noire face cachée de ce que la démocratie a reconduit des turpitudes et ignominies du franquisme.

Izquierda Unida (Gauche Unie, sorte de Front de Gauche) vient de déclarer, sans plus attendre, que "le fait que les Bourbons soient des voleurs est historiquement avéré" (lire ici) et appelle l'Etat à retirer sa protection envers une monarchie "en putréfaction" avancée . De leur côté, les organisations catalanistes appellent le gouvernement à exiger du Procureur qu'il retire les accusations de rébellion et de sédition désavouées en Europe et, par voie de conséquence, à rendre possible la libération des prisonniers politiques. Le casse-tête pour Pedro Sánchez ne fait que commencer... qui pourrait faire tomber bien des masques.

 

Et si Puigdemont décidait de porter l'estocade en se rendant, de lui-même, sans attendre, en Espagne ?

 

14 07 : Je réponds à ma question : il prendrait, me semble-t-il, beaucoup de risques personnellement puisqu'il se livrerait à l'Espagne sans passer par la procédure de l'extradition qui est ce qui contraint l'Espagne à ne pas lui imputer la rébellion et la sédition. Le tollé politique que soulèverait qu'il soit arrêté pour ces chefs d'accusations démontés par le tribunal allemand comme nuls et non avenus, n'empêcherait pas une justice espagnole bafouée de jouer la carte de la fuite en avant, avec le soutien d'une caste politique prorégime ayant réactivé, face au catalanisme, un espagnolisme agressif (1). Lequel espagnolisme pourrait assumer d'être discrédité le temps qu'il faudra pour que les gouvernements de l'UE, favorables, depuis le début, à la criminalisation dudit catalanisme, reformalisent leur appui politique. Et tentent d'envoyer aux oubliettes l'impertinence des juges allemands ! Avec peut-être quelques mauvais retours de bâton d'opinions publiques moins complaisantes qu'avant devant le scandale politico-judiciaire que serait cette condamnation de Puigdemont. Bref, il est peu probable que celui-ci tente un coup de poker, d'autant que le temps joue pour lui depuis l'exil : la délégitimation du régime monarchique, au croisement d'une affaire catalane mal embouchée et du scandale des escroqueries, à la Parti Populaire, de l'ex Roi Juan Carlos, semble s'accélérer de jour en jour. Sans qu'il soit nécessaire de prendre plus de risques personnels.

(1) Au coeur de la crise de l'autodétermination catalane, le PSOE a été aux avants-postes de cette offensive intégriste en appuyant toutes les mesures liberticides du PP appliquées aux dirigeants et au peuple catalanistes. Il ne faut pas se laisser abuser par le nouveau ton apaisé, conciliant, dialoguant même que les membres de ce parti ont adopté depuis leur arrivée au gouvernement. De façon très opportuniste ils ont compris qu'il leur fallait être la relève d'urgence prosystème d'un PP devenu imprésentable avec les dernières décisions judiciaires pour corruption, qu'il leur fallait couper l'herbe sous les pieds du grand favori électoral à gouverner, Ciudadanos, et que tout cela ne serait possible qu'en recueillant au Congrès des députés l'appui de la gauche et des nationalistes basques et ... catalans ! Mais que la crise catalane rebondisse et l'on verra ce parti tenté de retrouver sa logique violemment identitaire espagnoliste en se tournant alors vers l'électorat ultradroitisé par cette question et en cherchant à l'en détacher de Ciudadanos. La présence au gouvernement, à des postes clés, de gens comme Josep Borrell, aux Affaires Etrangères, qui a fait et même dirigé toutes les manifestations anticatalanistes, ou Fernando Grande-Marlaska, à l'Intérieur, un ex juge très conservateur proche du PP ayant couvert les tortures de Basques, est l'indice que le PSOE garde sous la main cette option de droite musclée anticatalaniste, tout en cherchant à se gagner et neutraliser dans l'immédiat le nationalisme catalan qu'en la personne du nouveau président de la Généralité (que Pedro Sánchez stigmatisait hier comme suprémaciste !) il espère modéré, pour un maintien de la Catalogne dans une Autonomie gratifiée de quelques avantages fiscaux.

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