Espagne. Jour pluvieux de fête nationale

L'Espagne ne parvient pas à dénouer deux crises cumulées, une crise sociale pénalisant toujours de nombreux secteurs populaires et une crise politique sans issue immédiate. L'accord sur le budget entre P Sánchez et P Iglesias, prélude, pour certains, à une alliance de gouvernement, pourrait pourtant vite buter sur une question catalane qui reste une douloureuse épine dans le pied du régime.

Vendredi 12 octobre, jour de la fête nationale espagnole. Sous la pluie...

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Le Roi et le Pedro Sánchez se saluant au défilé militaire de ce 12 octobre

Signe 1 que la situation est particulièrement anxiogène pour le pouvoir : les cérémonies officielles, à Madrid, étaient présidées par un Roi qui avait été condamné la veille par le Parlement catalan pour son appel à réprimer le peuple s'autodéterminant le 1er octobre 2017. Vote qui, pour "couronner" le tout, appelle à mettre fin à la monarchie au nom de l'exigence démocratique. Au grand scandale de la presse et des partis espagnolistes.

Signe 2 que la crise de régime est plus avancée que l'on ne pense, le président socialiste de gouvernement, Pedro Sánchez, menace de recourir au Tribunal Constitutionnel pour casser ce vote antimonarchique du Parlament. Retrouvant par là la filiation avec son violent positionnement contre le "procés", le processus indépendantiste catalan. Positionnement qui l'avait amené à s'aligner sur le putsch du 155 contre les institutions représentatives de la Catalogne.

Signe 3, en fait preuve, s'il était besoin, que le PSOE ne dirige le pays que de manière bancale et particulièrement fragile : il a dû délaisser ce profil intégristement anticatalaniste pour faire tomber son allié d'hier en Catalogne, le PP, et lui succéder, en devant prendre appui parlementaire sur Podemos (en pointe sur le sujet dans sa coalition Unidos Podemos). Lequel Podemos, tout en participant lui aussi de la crise générale par ses déboires électoraux passés (en Catalogne !) et annoncés ailleurs, fait de sa perte de vitesse politique un atout, comme on fait de nécessité vertu : il la joue à fond appoint électoral à Sánchez, pas très glorieux si l'on se souvient de sa volonté initiale de passer devant les socialistes et ainsi leur imposer sa loi conquérante.

Mais ce n'est pas tout, Pedro Sánchez et Podemos viennent de se mettre d'accord sur le vote du prochain budget autour d'un programme mi-figue, mi-raisin où chacun lâche du lest sur son propre programme, ce qui pourrait décevoir une bonne partie de son électorat. Mais il y a encore ceci : PSOE et Podemos, ne faisant pas une majorité au Congrès des députés, doivent compter sur les voix (ou l'abstention mais pas de tous !)) des "nationalistes" basques mais aussi... catalans (PDeCAT et ERC) pour faire passer ledit budget ! Bonjour la quadrature du cercle.

Ceux-ci en effet (un peu plus le premier, un peu moins le second) posent leurs conditions à un soutien budgétaire : un engagement de Pedro Sánchez à proposer un référendum d'autodétermination en Catalogne en incluant la possibilité de l'indépendance (mais aussi le retrait par la Procureure, c'est-à-dire la représentante de l'Etat, de l'accusation de rébellion et de sédition à l'encontre des prisonniers politiques catalans, et cela en conformité avec les décisions de divers tribunaux européens à propos des personnalités catalanes exilés). Au vu des derniers déchirements pathétiques des parlementaires catalanistes, on peut envisager qu'ils ne tiennent pas ou pas tous leur exigences auprès de Madrid sur le vote du budget. Et de ce côté-ci de l'échiquier politique et territorial on rappellera que les associations indépendantistes ANC, Omnium et les CDR n'hésitent plus à pointer publiquement les carences des partis catalanistes majoritaires. Crise dans la crise, sur le mode bouteille à l'encre dont on ne sait pas ce qu'il sortira si le bon peuple mobilisé de Catalogne ne trouve pas le moyen organisationnel propre de devenir l'agent actif et direct de son propre destin.

D'autant que, pour finir de décrire le climat délétère général, on peut légitimement se demander si Podemos pliera ou pas au cas où Pedro Sánchez mettrait à exécution sa menace de saisir le Tribunal Constitutionnel contre le vote du Parlement catalan ...alors que la motion antimonarchique a été portée par l'organisation soeur de Unidos Podemos, les Communs de Ada Colau dans laquelle s'est fondue Podem. Question : Iglesias oserait-il faire front commun avec le PSOE sur le vote du budget à Madrid dans l'instant où l'allié socialiste obtiendrait que soient désavoués judiciairement, c'est-à-dire politiquement, non seulement les partis indépendantistes catalans, mais aussi et surtout les camarades podémites/communs de Catalogne initiateurs du camouflet antimonarchiste ? Terrible contradiction, pouvant affecter une crédibilité chancelante, pour Podemos : jouer le budget contre la motion antimonarchique ? Madrid contre la Catalogne ? Ou l'inverse ? Avec, au coeur de la contradiction, l'alliance de deux faiblesses structurelles, celle de la gauche podémite et celle de la gauche de régime, comme on dit de certain mariage qu'il est celui de la carpe et du lapin. Par où il se comprend assez aisément que deux opportunismes politiques ne font pas une politique de gauche au sens où elle serait, stricto sensu, populaire !

Par où se vérifie également, hélas, le drame qu'il y a, face à un régime d'élites corrompues retrouvant toujours plus fortement, à travers le Parti Populaire et Ciudadanos, sous l'aiguillon d'une extrême droite ragaillardie (Vox), leurs réflexes primaires du franquisme, à ne pas faire vivre le lien entre émancipation nationale et émancipation sociale des peuples de l'Etat espagnol. Responsabilité partagée (laissons de côté un PSOE manoeuvrier mais intrinsèquement attaché à défendre l'existant régimiesque) par 1/ un Unidos Podemos décidé à ne pas saisir la portée incontournablement décisive des démarches d'autodétermination pour se débarrasser du système capitaliste-monarchique mais aussi 2/ par des partis catalanistes qui se perdent dans des débats internes ubuesquement institutionnalistes en oubliant (sic) que les questions sociales sont essentielles pour féconder le projet constituant indépendantiste et pour faire le lien avec les autres peuples de la péninsule pour leur propre autodétermination ! Avec à terme la possibilité ... si nécessaire de se confédérer en fraternité enfin retrouvée.

Et dire que ce 12 octobre pluvieux aurait pu advenir en une journée radieuse d'espoir pour commencer vraiment à en finir avec la bande qui trône à Madrid et dans le reste du pays...

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