La bourgeoisie catalane indépendantiste ? La bonne blague !

Une bonne partie des organisations patronales et des lobbies économiques ont décidé de faire campagne pour les partis qui défendent l’unité de l’Espagne, soit, Ciudadanos, le PSC et le PP. La grande bourgeoisie indique clairement, ces derniers jours, quel est le résultat des urnes qui correspond à ses vœux.

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Introduction

Depuis le début des événements de Catalogne sur la question de son indépendance, une bonne partie de l'opinion publique française et, particulièrement, certains secteurs de la gauche, s'obstinent à les voir "manipulés" par une bourgeoisie catalane exprimant le fond "égoïste d'une région riche qui ne voudrait plus payer pour les autres régions pauvres de l'Espagne..." Vieux cliché réactualisé, vieille manoeuvre de division du peuple, encouragée depuis un gouvernement central pris dans une gigantesque affaire de corruption et trouvant l'occasion, en poussant les feux du "conflit catalan", de faire diversion et faire oublier ses turpitudes dans le paradoxe que l'obsédé de l'argent, l'organisateur "systémique" de son détournement crapuleux au détriment des pauvres d'Espagne, c'est lui ! La résurgence aujourd'hui de l'anticatalanisme a là l'une de ses clés d'explication...

Mais rien n'y a fait, Rajoy et compagnie seraient, entend-on, les sauveurs de l'équité de partage avec les pauvres face à une bourgeoisie catalane qui aurait mis son emprise sur "son" peuple pour l'unifier autour de son appât du gain atavique... Ces balivernes ne résistent pas à ce que décrit dans son article, dont nous donnons la traduction ci-dessous, un journaliste du site espagnol Público et qui n'est que le constat d'évidence : oui, l'appât du gain, réalité bien établie, de la bourgeoisie catalane la fait choisir son camp ... contre l'indépendance, en soutien total au gouvernement central et à son putsch contre le gouvernement autonome de Catalogne, avec acceptation de l'emprisonnement ou l'exil des membres du Govern et de deux responsables d'associations catalanistes... La preuve par neuf de l'aberration de ceux et celles qui, démocrates, de gauche, etc. se positionnent contre l'autodétermination catalane et le choix de l'indépendance, c'est... Macron et tout ce que l'Union Européenne compte d'"amis des peuples" qui, tous, se retrouvent derrière Rajoy... Les démocrates et la gauche les plus bêtes du monde, a dit quelqu'un un jour... Dommage que cette déroute politique se paye par un renforcement de ceux et celles qui mènent la guerre contre les peuples, pas seulement en Catalogne !

Bonne lecture édifiante...en retenant qu'il est toujours temps de se réorienter, se reprendre... d'autant que la Catalogne, ce n'est pas fini, avant comme après les élections du 21 décembre...

Catalogne. Elections du 21 décembre : la bourgeoisie catalane se mouille en faveur du « bloc du 155 » !

Des organisations patronales, des groupes de pression économiques et des clubs bourgeois font campagne, en vue de la législative du 21 décembre, en se positionnant clairement aux côtés des candidats qui défendent l’unité de l’Espagne, autrement dit, les chefs de file du PSC [socialistes catalans], de Ciudadanos [droite libérale très anicatalaniste et se radicalisant toujours plus à droite] et du PP [antenne catalane du parti de droite, le Partido Popular, qui gouverne à Madrid].

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Photo : Un moment de la cérémonie de remise des prix Ferrer Salat 2017, le 22 novembre dernier. Au centre, le président du Gouvernement, Mariano Rajoy, et celui de Fomento del Trabajo [Promotion et défense du Travail (sic), principale organisation patronale de Catalogne et sponsor de ces prix], Joaquim Gay de Montellà.

BARCELONE

Público 03/12/2017

MARC FONT

Il a été plus que clair, depuis la tenue du référendum [d’autodétermination] du 1er octobre, que le gros du grand patronat catalan ne voit pas d’un bon œil l’indépendance. C’est à partir de cette date que quelque 3000 sociétés ont déménagé leur siège social hors de Catalogne et plusieurs organisations patronales et groupes de pression du grand pouvoir économique ont applaudi à l’application de l’article 155 et surtout à la décision du Gouvernement espagnol de convoquer des élections au Parlement catalan le 21 décembre.

Arrivés à ce stade d’engagement, une bonne partie des organisations patronales et des lobbies économiques ont décidé de faire campagne pour les partis qui défendent l’unité de l’Espagne, soit, Ciudadanos, le PSC et le PP. Que ce soit par des communiqués où elle demande de la « stabilité » ou par la réalisation d’opérations de promotion des candidats des partis susmentionnés, la grande bourgeoisie indique clairement, ces derniers jours, quel est le résultat des urnes qui correspond à ses vœux.

Un récent communiqué du Círculo de Economía [Cercle de l’Economie] a exprimé la position de cette organisation sur l’élection du 21. Elle demande aux partis « leur engagement à déployer, en toute circonstance, leur future action politique dans le cadre de la législation en vigueur ». Le texte ajoute que la déclaration unilatérale d‘indépendance (DUI) « a provoqué une forte inquiétude dans le monde de l’entreprise qui a réagi immédiatement » par le transfert des sièges sociaux et il lance l’avertissement « qu’à défaut d’une rectification urgente de la dérive de la politique catalane, les citoyens en subiront les conséquences, directement, immédiatement, par exemple à travers une augmentation du chômage ». Voilà pourquoi le Cercle veut que les formations politiques « portent dans les urnes des propositions concrètes et réalistes ».

Fondé en 1958, le Cercle de l’Economie est un espace de débat de l’élite économique et politique de la Catalogne. Traditionnellement lié à notre bourgeoisie, il organise toujours en mai une rencontre à Sitges à laquelle participent certains des principaux responsables politiques de l’Etat et de Catalogne.

Son actuel président, Juan José Bruguera, dirige la société immobilière Colonial, l’une des entreprises qui ont, au cours du mois d’octobre, déplacé leur siège hors du pays [La Catalogne].

Le Cercle a clairement rejeté le choix des voies unilatérales. Pendant la campagne électorale, il a organisé, à son siège, diverses conférences politiques par où sont passés le candidat des Communs [parti de la maire de Barcelone, Ada Colau, issu de la dynamique des Indigné-es mais, comme Podemos, très institutionaliste], Xavier Domènech; celui du PP, Xavier García Albiol; celle de Ciudadanos, Inés Arrimadas, et, ce mercredi, celui du PSC, Miquel Iceta. Jeudi, ce sera le tour du républicain [membre de Esquerra Republicana de Catalunya, ERC, gauche réformiste indépendantiste, parti du vice-président, destitué et emprisonné, de la Généralité catalane] Pere Aragonés. On note, au passage, que l’éventail des invités à ces rencontres du Cercle est plus large que celui des rencontres que tiennent les autres organisations patronales ou clubs de la bourgeoisie.

Fomento del Trabajo, le grand patronat catalan, a aussi émis plusieurs communiqués ces derniers jours pour faire savoir « qu’il est urgent de créer un climat de stabilité institutionnelle et de sécurité juridique, deux conditions indispensables à la garantie de la croissance économique ». L’organisation patronale en a profité, dans un message assez explicite de rejet de l’indépendance, pour mettre en garde : la tension politique a un impact sur l’économie catalane comme sur l’économie espagnole et elle demande que soit maintenue la « sérénité » institutionnelle.

Le 22 novembre, Fomento organisait la remise des Prix Carlos Ferrer Salat, cérémonie dont son président, Joaquim Gay de Montellà, était largement mis en avant, tout comme le chef de l’Exécutif espagnol, Mariano Rajoy, et il fit passer le même message. Rien de surprenant si l’on considère que Fomento s’est toujours montré partisan de l’actuel statu quo, reposant fondamentalement sur un accord entre les gouvernements catalan et espagnol qui reconnaisse Catalunya comme une nation et instaure, entre autres, un pacte fiscal similaire au pacte fiscal (« concierto económico ») établi avec le Pays Basque. En octobre, le patronat rejeta la déclaration d’indépendance et Gay de Montellà se montra, le 12 de ce mois, à la mobilisation unioniste convoquée par Sociedad Civil Catalana [Société Civile Catalane], aux côtés des principaux dirigeants du PP catalan et de Ciudadanos.

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Photo . Toujours à la remise des prix Ferrer Salat 2017. Mariano Rajoy entouré de la crème du patronat catalan : le président de Foment del Trabajo, le président de Caixabank et le vice-président de la Fundación Repsol.

Des gestes d’appui exclusivement réservés aux candidats constitutionnalistes

Les 24 et 25 novembre, la Cámara de Comercio de Barcelona [Chambre de Commerce de Barcelone], organisait avec la Fundación Internacional Olof Palme [Fondation Internationale Olof Palme] et La Vanguardia [l’historique quotidien catalan en langue espagnole et catalane, d’inspiration catalaniste de centre droit], sa traditionnelle Rencontre de l’Economie de S'Agaró. Le programme, dans le ton habituel de l’événement, fut marqué par la présence de représentants de l’establishment politique et médiatique.

Le seul candidat à l’élection du 21 à avoir pu s’exprimer fut Miquel Iceta, la tête de liste du PSC, qui tint conférence sur Un projet pour Catalunya. Mais le PP fut aussi fortement représenté par deux ministres, la vice-présidente du gouvernement espagnol, Soraya Saénz de Santamaría, et le ministre de l’ Economie, Luis de Guindos.

Si nous concentrons notre attention sur deux des organisations les plus représentatives de la bourgeoisie barcelonaise la plus élitiste et conservatrice, le penchant favorable à certaines options politiques est encore plus évident. Ainsi, par exemple, le très fermé Círculo Ecuestre [Cercle Equestre] a vu défiler dans ses locaux, ces dernières semaines, Miquel Iceta, Inés Arrimadas et Xavier García Albiol, mais aucun des candidats des quatre autres formations qui seront représentées au parlement catalan. L’Ecuestre est présidé par le banquier Alfonso Maristany et compte parmi ses membres Mar Raventós, la présidente de Codorniu, le producteur du cava, le « champagne » catalan qui a transféré en octobre son siège social dans La Rioja.

Enfin, le Círculo del Liceo [le Cercle du Liceo, du nom de l’opéra de Barcelone], un autre cercle privé et fermé, a également invité, ces dernières semaines, dans ses installations Iceta, Arrimadas et García Albiol. Un autre socialiste y est allé faire une apparition, courant novembre : l’ancien président de la Généralité, José Montilla. Le Círculo del Liceo est présidé par l’homme d’affaires Ignacio García-Nieto Portabella, qui est membre d’une famille représentative de la bourgeoisie barcelonaise.

Tout ceci permet de poser le constat que, une fois de plus, la bourgeoisie et la grande entreprise catalanes sont toujours en campagne et qu’elles ont pris clairement le parti de la défense de l’unité de l’Espagne.

L'article original, en espagnol, sur le site de Público

Traduction : Antoine Rabadan

Remerciements à Miguel Seguí pour m'avoir signalé cet article.

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