Catalogne. 155, gaffe, v’là le retour du gourdin…

La tension monte autour de la question catalane qui, à la veille de grandes mobilisations contre le procès imminent des emprisonnés politiques catalanistes, voit la droite, l'extrême droite mais aussi le gouvernement socialiste brandir à nouveau la nécessité de recourir à l'article 155 de la Constitution pour priver la Catalogne de sa représentation institutionnelle.

Capture%2Bd%25E2%2580%2599e%25CC%2581cran%2B2018-12-13%2Ba%25CC%2580%2B23.35.51.png

(eldiario.es)

Ci-dessus un dessin, paru sur un des meilleurs sites d’information espagnol, intitulé le « 155 » dont on doit pouvoir se rappeler qu’il a quelque chose à voir avec la « crise catalane ». Procédons à un petit rappel de droit constitutionnel concernant l’Espagne.

Le "155", pour ceux et celles qui l'auraient oublié, est un article de la Constitution espagnole, l'article 155, qui a été utilisé en octobre 2017 pour dépouiller les institutions autonomiques (régionales) catalanes de leurs pouvoirs... constitutionnels, régis par les Statuts d'Autonomie. On s'en souviendra, le motif avancé par le gouvernement madrilène d'alors conduit par le dirigeant du PP, Mariano Rajoy, était la déclaration par le Parlament catalan d'une indépendance pourtant immédiatement déconnectée de tout effet politique. Posture au demeurant baroque qui envoya un terrible signal de faiblesse à Madrid et l'encouragea à pousser un avantage politique par ailleurs acquis par le refus des dirigeants catalanistes de jouer à fond la puissante dynamique populaire exprimée par le référendum d'autodétermination (et la grève générale qui avait suivi deux jours après) et s'étant imposée aux forces répressives de l'espagnolisme.

Mais passons ... Le sujet du jour n'est pas exactement là mais dans le "155" lui-même dont il doit être clair qu’il a été déclenché … inconstitutionnellement au nom de la Constitution, comme certains juristes espagnols l'avaient indiqué alors (1). En effet, cet article énonce une chose simple : en son paragraphe 1 il dit bien que le gouvernement central pourra adopter les mesures nécessaires obligeant une Communauté Autonome, qui s’y refuserait, à respecter les obligations légales auxquelles elle est tenue ou l’intérêt général que, par ce refus, elle bafouerait. Et en son article 2, il est reconnu à ce gouvernement central le pouvoir de donner à toutes les autorités des Communautés Autonomes les instructions nécessaires à l’exécution de ce que prévoit l’article précédent.

Pas plus, pas moins, sauf que le Gouvernement central a fait plus en Catalogne : en effet, l’obligation qui lui est constitutionnellement reconnue est d’adopter des mesures coercitives contre les Communautés Autonomiques mais sous forme d’instructions pour que celles-ci appliquent lesdites mesures. Ce qui suppose, en bonne logique, que les autorités de ces Autonomies restent en place pour devenir les exécutantes forcées (mais avec des limites dans le temps comme le défendent nombre de juristes critiques envers l'utilisation qui a été faite du "155") des mesures préconisées. Jamais il n’est dit, dans les 158 articles constitutionnels du chapitre 3 du Titre 8 portant sur l’organisation du territoire, que Madrid peut prendre le pouvoir en lieu et place desdites institutions autonomiques pour appliquer ces mesures. Or c’est bien ce que Rajoy et sa bande ont fait : ils ont destitué le President et le Govern lesquels avaient été institués, en bonne application constitutionnelle, par le Parlament, lequel Parlament, cerise sur le gâteau, a été purement et simplement dissous. Le tout accompagné par l’emprisonnement (qui dure jusqu’à aujourd’hui, soit depuis bien plus d’un an) de ceux et celles qui parmi ces « institutionnels » catalans (et deux "associatifs") n’ont pas pris le chemin de l’exil. Avec tout prochainement la perspective d’un procès à charge qui devrait leur valoir des condamnations à des dizaines d’années de réclusion !

En clair, alors qu’aujourd’hui une bonne partie de la classe politique et médiatique espagnole taxe les indépendantistes d’avoir procédé à un putsch en proclamant une indépendance qu’ils n’ont hélas pas menée à son terme conformément au mandat donné par le référendum du 1er octobre 2017, c’est bien le gouvernement central qui a procédé à cette atteinte, y compris armée, à la Constitution dont il se prétend le défenseur. Sans que, évidemment, le gardien de la loi, le Tribunal Constitutionnel, trouve quelque chose à redire.

A la lumière de ce qui précède, on voit dans ce dessin comment le « 155 », qui revient au premier plan de l'actualité outre-Pyrénées, est signifié par le gourdin trônant fièrement au mur qui se trouve derrière le bureau du Président du Gouvernement, en l’occurrence le socialiste Pedro Sánchez. Qu’il s’agisse d’un gourdin, forme primitive et « barbare » de la moderne matraque policière qui a sévi récemment en Catalogne, en dit long sur ce que la démocratie espagnole, emblème postulé de la modernité difficilement acquise et désormais consolidée, trimballe d’un archaïsme maintenu dont le cours politique actuel montre la vive connotation franquiste (franquisation poussée à l’extrême chez le PP et seulement un ton en dessous chez Ciudadanos qui s’apprêtent à faire majorité en Andalousie avec les néofranquistes de Vox). Eh bien, pour illustrer tout cela mais en pointant la place qu’occupent paradoxalement les socialistes du PSOE dans ce retour du mal refoulé franquisme, notre dessinateur nous montre le dirigeant du PP, Pablo Casado, successeur, à la tête du parti, du déchu Mariano Rajoy, entrer dans le bureau de Pedro Sánchez en lui demandant de lui prêter le gourdin du 155 pour faire une photo avec la presse. Mais, derrière ledit Pedro Sánchez qui, renfrogné, est assis à son bureau de chef du gouvernement, Albert Rivera, le leader de Ciudadanos, fait valoir qu’il est arrivé le premier pour obtenir le précieux « 155 » pour animer une réunion publique en Andalousie (où la récente campagne électorale a été « portée » par une incroyable catalanophobie). A quoi le socialiste répond qu’ils fassent ce qu’ils veulent,  mais avec retour de l’engin sans faute le 21 décembre, date où il réunit le gouvernement en conseil des ministres … à Barcelone. En défiant ainsi, par l'ostentation de l’objet emblématique de la violence d’Etat qui s’est exercée en 2017 en Catalogne, la commémoration que les Catalans indépendantistes ont prévue, depuis longtemps, de leur victoire électorale sous et malgré et contre le régime du 155 qui leur était imposé. Gifle monumentale qui n’a pas été digérée par le régime dont Pedro Sánchez, sous ses dehors de gauche sociale (il augmente le Smic), est une pièce maîtresse : comment oublier en effet son alignement, main dans la main avec le PP, Ciudadanos (mais aussi l’extrême droite via l’actuel ministre des Affaires Etrangères Josep Borrell), pousse au crime pro155 contre les Catalan-es s’autodéterminant ?

Il est d’ailleurs révélateur que percuté aujourd’hui par l’échec socialiste en Andalousie, il ressorte de sa mise en veilleuse électoraliste, visant à se gagner l’appui de Podemos pour tenter d’avoir la majorité qui se dérobe sous ses pieds, la menace d’appliquer à nouveau le « 155 » inconstitutionnel à la Catalogne. Tel est, signalons-le, au passage, une nouvelle fois, le personnage et son parti que Podemos cherche à nous vendre comme l’allié incontournable pour porter au gouvernement une majorité de gauche appelée désormais à résister à la poussée extrêmedroitisante qui s’affirme de jour en jour. Assez loufoque stratégie de promotion, au nom de mesures sociales que Bruxelles pourrait, au demeurant, obliger ses « obligés » à revoir à la baisse, d’un politicien qui, sur la question territoriale, est un véritable pompier pyromane n’hésitant pas, comme le montre le dessin, à faire l’unité avec une droite s’extrême-droitisant à forte allure. Car il est tout clairement gagné à l’ultradroite conception de l’intouchabilité de « l’unité de l’Espagne » et de la monarchie, tant pis si elle est corrompue jusqu’à la moelle, qui l’incarne.

Voilà, comment en quelques « coups de crayon », notre dessinateur nous a synthétisé l’inquiétante crise politique de régime de l’Espagne qui malheureusement va de pair avec l’aberrante crise de la gauche dite radicale : celle qui, se refusant à aller aux racines des choses et se perdant dans le labyrinthe institutionnel putride de la démocratie espagnole et de ses accommodements sans principes avec l'inacceptable, discrédite sa promesse prométhéenne initiale d’être l’incarnation, à sa façon indignée, de l’alternative politique. Contre les illisibles virevoltes des convergences (sur le social) divergentes (sur la Catalogne) de la gauche, la droite la plus exécrable réussit en fait la prouesse de se donner à voir capable de définir un cap clair allant jusqu'au bout d'elle-même, et au-delà, en envisageant de gouverner au 155 contre toutes les oppositions avec l'appui de l'extrême droite. En faisant oublier la corruption qui la gangrène... Affligeante leçon de choses du succès croissant d'une radicalisation à droite toute ... de la droite qui fait apparaître crument les incohérences pitoyables d'une gauche qui, pour partie, tire à droite, pour partie, essaye de tirer à gauche... Ne cherchez pas Iglesias dans le dessin, il est occupé à préparer les élections anticipées qu'il pressent et dont il espère qu'elles permettront de reconfigurer un bloc de gauche de gauche avec le PSOE... Pendant ce temps Sánchez cause 155 avec qui on sait...

(1) Lire Un colectivo de juristas denuncia que la aplicación del 155 es inconstitucional

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.