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Billet de blog 15 juin 2020

Espagne. Les socialistes rattrapés par la séquence noire de leur histoire

La déclassification par la CIA de documents sur l'affaire des GAL chargés, dans les années 80, par les hautes sphères du gouvernement socialiste, d'éliminer les dirigeants de l'ETA, ne devrait pas manquer de créer une commotion politique d'envergure dans une situation (post)pandémique de grande fragilité gouvernementale mais aussi de l'ensemble du champ politique institutionnel.

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La CIA vient de lâcher une bombe dans le champ politique et médiatique espagnol en déclassifiant des documents qui désignent l'ancien président du Gouvernement, le socialiste Felipe González, comme ayant donné son accord pour que soit créé le GAL (Groupe Antiterroriste de Libération), ce groupe terroriste composé de truands et de fascistes, afin qu'il assassine les dirigeants de l'ETA. Cette organisation sévit entre 1983 et 1984 et tua 27 personnes dont certaines n'avaient rien à voir avec l'ETA. Pour saisir dans toute son ampleur ce que fut cet épisode de guerre sale menée par l'Etat espagnol, il faut rappeler que ces assassinats eurent lieu, pour l'essentiel, au Pays Basque français. Il s'agissait de trouver une solution à l'incapacité des forces répressives espagnoles, pourtant peu avares de méthodes type tortures et exécutions sommaires de militant.e.s etarras ou simplement suspecté.e.s d'en être, à en finir avec le groupe armé basque qui conservait encore une partie de l'appui qu'il s'était gagné dans la population d'Euskadi pour sa lutte contre la dictature (il avait précipité la crise de celle-ci en exécutant, en 1973, l'amiral Carrero Blanco, celui qui, le dictateur s'approchant du terminus de sa vie, devait assurer la ... transition sans heurts vers un franquisme sans Franco).

La CIA déclassifie les documents et incrimine Felipe González dans l'affaire des GAL. Lire en espagnol ici

Par ailleurs, malgré toutes les tentatives du gouvernement socialiste et d'une partie de l'appareil judiciaire de faire obstacle à l'enquête du juge en charge de l'enquête, suite aux révélations produites par des journalistes, le Ministre de l'intérieur, le secrétaire d'Etat à la Sécurité et un général de la Garde Civile furent reconnus coupables, ainsi que huit autres responsables politiques ou des forces de police ou de la Garde Civile, d'avoir mis en place cette structure composée de tueurs.

Il fut cependant impossible de remonter jusqu'au commanditaire de ces opérations que la presse désignait par Monsieur X et que certains des condamnés disaient être Felipe González, ce qu'aujourd'hui les documents de la CIA confirmeraient. Pour finir de dessiner le tableau de cette stupéfiante affaire politico-criminelle, rappelons que Felipe González et la direction du PSOE n'ont eu de cesse de demander la libération des deux membres de leur gouvernement condamnés. Jusqu'à l'obtenir de José María Aznar qui, justement grâce à l'onde choc de cette affaire, avait réussi à battre Felipe González en 1996 permettant au Parti Populaire d'accéder pour la première fois au Gouvernement.

Si les documents américains déclassifiés confirmaient de façon probante l'implication de l'ancien chef du gouvernement socialiste qui, rappelons-le, a gouverné le pays pendant 14 ans de façon ininterrompue, l'impact politique serait énorme : il serait en effet plus évident que jamais, malgré la propension à l'amnésie qui joue un rôle majeur dans l'histoire de la démocratie espagnole, que les socialistes espagnols ont bien eu, dans ce moment décisif de l'histoire que fut la sortie du franquisme, un rôle pour que s'installe un Etat capable, tout démocratique qu'il était, de déroger à sa propre légalité, en héritage direct de ce que fut la dictature franquiste. Le PSOE, il fallait être aveugle pour ne pas le voir avant ces révélations, s'est moulé dans des institutions représentatives qui, la preuve déjà par les condamnations prononcées, ont autorisé des membres d'un gouvernement à jouer de tout ce que, parmi les logiques arbitraires de l'Etat antérieur, la mécanique de la Transition laissait à leur disposition. C'est tout un mythe, déjà bien mal en point, qui risque de s'effondrer définitivement : celui de la démocratie modèle qu'aurait été l'Espagne au sortir du franquisme, à un moment où la figure emblématique qui était au coeur de la propagande martelant cette idée, l'ancien roi Juan Carlos, est rattrapé par ses affaires de corruption et, par là-même, fait chanceler l'ensemble de la Maison Royale.

Pedro Sánchez lui-même ne devrait pas échapper aux retombées de cette affaire car c'est la légitimité de son parti qui s'en trouverait affectée et pas qu'un peu. Disons-le, nous risquons d'assister à un retour des plus virulents du refoulé d'une Transition que tant de gens, à gauche compris, à l'international comme à l'intérieur de l'Etat espagnol, ont cautionnée en abandonnant tout esprit critique.

Comment ne pas voir, entre autres choses, que, à la lumière de ces révélations, le comportement antidémocratique et violent de l'Etat espagnol emmené par la droite mais soutenu par le PSOE, par Sánchez en personne, contre le processus d'autodétermination de la Catalogne, porte tous les signes de cette capacité terroriste de l'Etat démocratique espagnol ayant renoncé à se défranquiser radicalement ? Par où l'histoire s'énonce au présent, le passé se rappelle littéralement  et cruellement au souvenir du présent, avec une puissance qui risque d'être d'autant plus dévastatrice qu'ils auront été si longtemps contenus.

Le fil rouge, en fait le fil noir, qui a relié les fascistes du GAL à la rose socialiste des années 80, en se resserrant aujourd'hui autour de la figure tutélaire du PSOE qu'est Felipe González, ne pourra qu'enserrer les actuels dirigeants de ce parti et du gouvernement qu'il dirige et les prendre à revers dans leur incantatoire et mystificatrice proclamation qu'ils sont les fiers héritiers d'un parti exemplaire, d'une gauche immaculée.

Mais ils ne devraient pas être les seuls à subir les méchants contrecoups qui s'annoncent : gageons que le PP et l'extrême droite seront tentés d'en profiter pour pousser plus avant leur actuelle logique du "putschisme institutionnel" contre le Gouvernement. Il serait pourtant assez facile de leur renvoyer que cette face sombre du "socialisme" des années de Transition et de post-Transition a structurellement à voir avec leur propre participation à ce consensus qui les a amenés à assumer, eux aussi, ce franquisme souterrainement continué qui fournit, de première main, l'outillage des GAL aux "démocrates" du moment : le PP, quand il s'appelait encore Alianza Popular, et les partisans de la dictature qui sont les pères et les mères dont se revendique aujourd'hui ouvertement Vox, encourageaient l'Etat à recourir à tous les moyens, je dis bien tous les moyens, pour écraser l'ETA. Les socialistes n'ont eu, pour ainsi dire, qu'à surfer sur ces incitations à sortir de l'Etat de droit !

J'ai employé le conditionnel "Il serait facile..." de neutraliser les velléités des droites d'attaquer, sur ce terrain des GAL, le "gouvernement progressiste" s'il avait existé aujourd'hui un parti en capacité de porter l'estocade depuis la gauche, depuis une gauche immunisée contre toute contamination systémique, c'est-à-dire jouissant d'une indépendance politique lui permettant de porter le fer, contre ce consensus de gauche et de droite dans le scandale d'Etat que fut et qu'est l'affaire des GAL. Mais il n'y a pas ce parti dans le champ politique espagnol depuis que Podemos a décidé de gouverner avec le parti de Felipe González et de Pedro Sánchez. Depuis qu'Iglesias a décidé de relayer la mystification que le PSOE serait un parti de gauche (peut-on, étant de gauche, avoir créé une organisation d'assassins et ne jamais avoir opéré d'autocritique sur le sujet ?). Et cela dans l'oubli opportuniste par le même Iglesias de ce qui l'amenait à dire, à ses tout débuts, que ce parti était, à l'égal du PP, "un parti de la caste", formule poliçant déjà l'abrupt "la même merde que le PP" des Indigné.e.s de 2011. Qu’il est loin, politiquement loin, le Pablo Iglesias qui, en 2016 encore, avait le verbe haut, en pleine séance du Congrès des Député.e.s, même s’il l’employait pour convaincre Pedro Sánchez de faire gouvernement avec lui, quand il lui asséna "votre problème c’est que l’on vous a interdit de faire un pacte avec nous. Felipe González, celui dont le passé est taché de chaux vive, l’a dit ". Allusion, ayant provoqué un tonitruant tapage des député.e. socialistes et une violente riposte de Pedro Sánchez, à l’un des crimes les plus odieux des GAL qui, après avoir assassiné deux etarras, avaient essayé de faire disparaître les corps sous de la chaux vive ! Mais ce Pablo Iglesias et ce Podemos sont rentrés dans le rang et se trouvent dans l’obligation de faire le constat qu’il serait suicidaire… de sortir de la fuite en avant de la solidarité gouvernementale dans laquelle ils sont désormais engagés. Et qui, c'est dire, pourrait les amener à devoir envisager de se soumettre à « l’impensable », auquel travaille Pedro Sánchez en ce moment, sans s'inquiéter de ce qu'il a à sa gauche, à savoir se gagner l’appui du « Podemos de droite », un Ciudadanos qui, ayant tourné la page d'une extrémisation à droite l’ayant plongé dans une catastrophe électorale, joue désormais la carte du « centre » qui est l’option de cœur du socialiste ! La seule vraie réussite du dirigeant socialiste, ne réglant d'ailleurs rien sur le fond (l'obtention d'une majorité absolue sur la durée) car ce sont deux forces extrêmement affaiblies, est, au demeurant, d'avoir domestiqué les deux Podemos !

En cette période de crise (post)pandémique, le peuple de gauche, les secteurs de la population qui ont subi d’énormes pertes de revenus pour cause de chômage partiel et qui voient arriver de massives suppressions de postes, mais aussi les démocrates épris de liberté (en Espagne ils ne le sont pas tous !), en Catalogne comme dans le reste du pays, ont tout à craindre d’une gauche gouvernementale qui, dans sa fraction dominante, a fait la preuve, dans les années 80 avec le GAL mais aussi en 2017, contre la Catalogne démocratique, qu’elle a dans son ADN, comme on dit, d’avoir une disposition à mobiliser des ressorts antidémocratiques, voire ultraviolents, maintenus d'un héritage historique non soldé. D’autant plus que les institutions de la violence d’Etat (police, Garde Civile et haute justice), à la différence de ces années de Transition, lui donnent encore assez de marge pour « terroriser » toute velléité sérieuse de mettre en danger ledit Etat, malgré sa crise de légitimité qui va s’en trouver accentuée.

Tout ceci, à la lumière de ce que révèleraient, et éventuellement pousseraient à révéler plus encore, les documents de la CIA, dit le défi qu’il y a à reconstruire sans tarder, une gauche enfin digne de ce nom échappant aux pièges de l’institutionnalisation qui a poussé Podemos à rompre avec sa matrice de la révolte indignée et à donner de l'air à des socialistes gérant au coup par coup leur fragile pouvoir; une gauche se proposant enfin de promouvoir les luttes pour conserver/améliorer les droits sociaux mais aussi, car c’est une connexion essentielle à réaliser pour regagner du rapport de force contre un système globalement liberticide, de soutenir sans réserve les processus d’autodétermination des peuples de l’Etat espagnol, à commencer par celui de la Catalogne : contre le parti d'une infâme histoire longue, le PSOE, malgré Podemos, le parti d'une courte histoire de révolte autodétruite, et pour faire barrage au retour au gouvernement des droites, radicalisées à l'extrême, que ce piètre attelage de gauche pourrait favoriser.

Antoine

Note : il est dit erronément dans l'article de El Nacional que José Luis Corcuera (et non José Corcuera) fut condamné dans l'affaire des GAL, or ce dirigeant socialiste, non seulement ne fut pas condamné, mais succéda au Ministère de l'Intérieur, en 1988, à José Barrionuevo qui, lui, impliqué dans cette affaire, fut condamné et emprisonné. Mais vite dispensé de peine car le PP sait se montrer conciliant avec la gauche dont il partage le soutien aux fondamentaux du régime né en 1978 dans les conditions dont nul ne devrait plus ignorer ce qu'elles furent ni les effets qu'elles ont sur le présent.

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