Quand la gauche française était à la pointe de la libéralisation du monde !

Au lendemain de la prestation télévisée des candidats à la primaire socialiste qui nous l'ont joué antisarkozyens mais attachés à la rigueur des finances tout en promettant du beurre sur les épinards mais pas trop, etc., il convient de se rappeler ou, pour les plus jeunes, d'apprendre, que tous ces apparatchiks de la gauche moderne sont les héritiers d'une gauche qui a gagné ses galons de droite dans les années 80 ! C'est ce que remet en mémoire un article du NouvelObs (eh bien, oui, tout arrive) qui se penche sur le livre peu connu "Le consensus de Paris, la France et les règles de la finance mondiale" qui évoque ce moment décisif où la socialdémocratie française s'est muée en social-libéralisme. Il reste que c'est un des ténors socialistes du moment, Arnaud Montebourg, qui met sous la lumière cet ouvrage pour les besoins de sa démondialisation : serait-il donc vraiment ce qu'il s'essaye à montrer, un antilibéral niché au coeur du social-libéralisme ? Laissons pour une autre occasion (1) l'approche de cette palpitante question et venons-en à ce retour sur la construction "socialiste" du Consensus de Paris qui a fait la nique au Consensus impérialiste de Washington !

La gauche française, pionnière de la dérégulation financière ?(NouvelObs)

"Régulation financière", "rigueur"…D’après un prof d’Harvard, ces enjeux présentés comme des défis pour les candidats de gauche, ont été, dans les années 80, au cœur de la politique de la gauche française. Par Patrick Fauconnier

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Extraits (lien vers l'article intégral en bas de page) :

"A la fin de la décennie 80, écrit Abdelal, les dispositions de l’Union Européenne et de l’OCDE, qui avaient ralenti le processus de mondialisation des marchés financiers, sont réécrites pour épouser une forme libérale. Grâce à ce changement, qui concernait 70 à 80 % des transactions de capitaux dans le monde, la mondialisation financière va progresser à grands pas dans le cadre de règles libérales (…) Cette évolution n’a pu se faire que grâce à l’intervention de trois personnages : Jacques Delors, en tant que président de la Commission européenne, Henri Chavranski, président des mouvements de capitaux à l’OCDE de 1982 à 1994, et Michel Camdessus, président du FMI de 1987 à 2000 ( …) Sans eux, un consensus en faveur de la codification de la norme de la mobilité des capitaux aurait été inconcevable. Ces trois hommes ont beaucoup de points communs, mais il en est un qui saute aux yeux : ils sont Français. Voilà qui est tout à fait curieux car pendant plus de 30 ans la France, plus que tout autre pays, avait multiplié les obstacles à toute modification des textes en faveur de la mobilité des capitaux."

Faisant remarquer que c’est François Mitterrand qui a nommé Camdessus gouverneur de la Banque de France, Abdelal parle de "paradoxe français d’autant plus fort que Delors était une importante figure socialiste et que (…) les français n’y ont pas été forcés par les Etats Unis, au contraire". Il poursuit : "c’est le 'consensus de Paris' et non celui de Washington, qui est avant tout responsable de l’organisation financière mondiale telle que nous la connaissons aujourd’hui, c'est-à-dire centrée sur des économies donc les codes libéraux constituent le socle institutionnel de la mobilité des capitaux".(…)

[...]

"Entre 1983 et 1988 les français ont laissé faire l’internationalisation et lui ont même réservé bon accueil. En 1988 (réélection de F. Mitterrand, NDLR) , ils se sont lancés dans une nouvelle mission internationale. Des personnalités françaises (il cite Lamy en plus de Delors et Camdessus) ont alors joué un rôle de premier plan dans le mouvement pour rendre la mondialisation possible" [...]

Dans le cadre d’une analyse plus politique, [ Rawi Abdelal] consacre plusieurs pages au tournant de 1983, au cours duquel Delors, alors ministre des Finances, Laurent Fabius, ministre du budget et Pierre Bérégovoy, ministre des Affaires sociales, ont convaincu François Mitterrand d’accepter les contraintes du Système Monétaire Européen, qui a amorcé une politique de rigueur : "ils ont amené Mitterrand à choisir l’Europe et l’austérité". Pour lui, c’est Camdessus qui a convaincu Fabius du danger qu’il y aurait à laisser flotter le Franc, et qui a ensuite "introduit de la pensée unique au FMI".[...]

 

"Fabius, Bérégovoy et quelques autres avaient de bonnes raisons de se donner un programme libéral : se rallier à l’économie de marché permettait de se doter d’une identité politique attrayante, d’un profil "moderne", "compétent", qui tranchait avec l’image "archaïque" et excessivement idéologique d’un Chevènement ou d’un Marchais".

Il poursuit : "L’ardeur de la gauche française à surpasser la droite ne se borna pas à la finance et s’étendit à tous les domaines de la politique économique. Le programme appliqué par Delors, Fabius, Beregovoy allait bien au-delà d’une suppression du dirigisme". Il cite Serge Halimi, patron du "Monde Diplomatique", qui voit dans cette politique "une ambition de faire ses preuves sur le terrain même de l’opposition, ce qui se traduit par une politique encore plus brutale que celle de la droite quand il s’agit d’appliquer des politiques économiques orthodoxes".

Article intégral du NouvelObs

 

Voilà un rappel historique à verser à la réflexion sur les stratégies à gauche qui envisagent toujours l’idée d’un "programme partagé" avec le PS (Parti Communiste) et qui le partagent au quotidien avec lui dans les Régions et les municipalités (diverses composantes du Front de Gauche).(2)

Esr-il politiquement raisonnable de ne pas tenir compte du seuil qualitatif franchi par le PS dans les années 80 qui lui fait tout "naturellement" fournir des hommes aux institutions capitalistes mondiales (hier DSK, aujourd’hui Lamy) et l’inscrit, à l’instar des partis frères dirigés par Zapatero, Papandréou ou hier Gonzalez, Blair, Shroeder, dans l’organisation structurelle et méthodique des défaites populaires ? N’est-il pas temps que la rupture avec l’ordre libéral brandie par Mélenchon et le PCF s’énonce, en cohérence, comme rupture ouverte avec le PS social-libéralisé ? Voilà qui ouvrirait la voie à une unité antilibérale et anticapitaliste où le NPA prendrait toute sa place et qui décanterait un champ politique particulièrement biaisé, induisant, par là, un abstentionnisme populaire et peut-être une dérive d’une fraction de la population laborieuse vers le FN ! Deux "cassures" avec la gauche qui prennent leur source directement dans ce qui s’est (dé)joué dans les années 80 et qu’il convient de neutraliser de toute urgence !

(1) en attendant on peut déjà pointer ceci : Arnaud Montebourg et le traité de Maastricht (le blog Les décodeurs du Monde)

(2) Montpellier. Roms, la Mairie (PS-PCF-Modem...) dans les pas de Guéant ?

Les habits neufs du mitterrandisme... une hypothèse

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